AU ROY.

Sire, par la dépesche de Vostre Majesté, du premier de ce mois, que le

Sr de Sabran m'a apportée, il m'a esté si sagement et avec tant de

bonnes considérations satisfaict sur tout ce que, par mes précédantes,

jusques au vingt quatriesme du passé, je vous avois escript de l'estat

des choses de deçà, qu'il ne me reste rien à présent que de bien

ensuyvre ce que clairement et fort exprès il vous playt m'en

commander, qui mettray peine, Sire, que vous y soyez le plus

exactement bien servy qu'il me sera possible; seulement je me trouve

empesché du faict du petit Prince d'Escosse, lequel je vous suplie

très humblement, Sire, de croyre que j'ay travaillé aultant que j'ay

peu, et sans trop me descouvrir, à disposer icy les depputez de la

Royne, sa mère, et ay pareillement envoyé disposer ceulx de l'aultre

party jusques en Escosse, pour s'opposer à ce qu'il ne soit admené par

deçà, et n'ay obmiz nul des inconvéniens qui en pourroient advenir,

que je ne les leur aye toutz représentez; et ay sondé si avant iceulx

depputez de la dicte Dame qu'ilz m'ont confessé que les seigneurs qui

les ont envoyez, déclairent, en ung article de leur instruction,

qu'ilz ne le peuvent consentyr; néantmoins qu'ilz leur ont baillé

pouvoir, à part, d'en user comme la Royne, leur Mestresse, leur

ordonnera; et m'ont remonstré que, demeurant les choses en l'estat

qu'elles sont, la Royne d'Angleterre tient en ses mains la mère, le

filz et le royaulme, et a desjà estably un sien subject pour régent au

pays, et qu'ilz ne peuvent, sans ung notable secours de Vostre

Majesté, plus différer de se soubmettre eulx mesmes à ce que la dicte

Royne d'Angleterre vouldra: sçavoir est, d'obéyr au dict régent, et

recognoistre le jeune Prince pour leur Roy, si, d'avanture, leur

Mestresse n'est bientost restituée; et que, si le tretté n'eust esté

miz en avant, par lequel l'armée d'Angleterre a esté retirée, il est

sans doubte qu'ilz se fussent desjà toutz rangez à ce party, de sorte,

Sire, qu'il ne se fault guières attandre que, du costé de la Royne

d'Escosse, laquelle a desjà baillé son consentz, ny de ceulx qui

tiennent pour elle, il se face grande résistance à cest article; qui

est néantmoins le principal, auquel la Royne d'Angleterre et les siens

incistent, et sans lequel elle monstre de vouloir poursuyvre ses

entreprinses, ainsy qu'elle les a commancées au dict pays.

Je verray ce que je pourray faire secrectement avec les depputez de

l'aultre party, qui ne sont encores arrivez, mais l'on les attand dans

quatre jours; car il est nouvelles qu'ilz ont desjà passé Barwich, et

ne voys point, Sire, qu'il reste plus de ce costé nul moyen en cecy,

que je ne l'aye desjà tanté; dont adviserez s'il s'en pourra trouver

quelcun aultre d'ailleurs qui y puysse mieulx remédier.

Au regard de l'article de la ligue, j'en useray tout ainsy, sans plus

ny moins, qu'il vous playst me le prescrire, et semble bien que desjà,

sur les fermes et résoluz propos, que j'en ay tenuz à la Royne

d'Angleterre et aulx siens, ilz soyent en quelques termes de n'en

parler point.

L'évesque de Roz est allé presser les seigneurs de ce conseil de

vouloir commancer le dict tretté, plus pour cognoistre si leur

Mestresse avoit changé de vollonté que pour espérance de rien faire,

jusques à ce que les aultres soyent icy; et a trouvé qu'à leur arrivée

elle dellibère de passer oultre, meue beaucoup plus des difficultez,

qui surviennent chacun jour plus grandes, et en Escosse, et en son

pays, que de bonne affection qu'elle y ayt; et luy ont iceulx du dict

conseil dict deux choses: l'une, qu'il ne fault que la Royne, sa

Mestresse, escoutte les conseilz qu'on luy mandra de dellà la mer, de

ne consentyr que son filz viegne en Angleterre, car, sans ce poinct,

qui estoit desjà accordé par elle, il ne fault plus parler de tretté;

la segonde, qu'elle veuille délaysser du tout la pratique de se maryer

avec dom Joan d'Austria, et n'ouyr plus sur cella Mr le cardinal de

Lorrayne, qui en renouvelle, à ce qu'ilz disent, encores à présent le

propos. A quoy il a respondu en général, que, si la Royne d'Angleterre

veult bien user envers sa Mestresse, elle se peult asseurer qu'elle la

trouvera toute disposée à son amytié, et à faire toutes choses à son

contantement.

Or, a le duc d'Alve escript, par le dernier ordinaire, une lettre à la

Royne d'Angleterre, en laquelle, entre aultres choses, il luy faict

entendre la charge, qu'il a du Roy d'Espaigne son Maistre, de la prier

bien fort affectueusement qu'elle veuille condescendre à quelque bon

accord avec la Royne d'Escosse, et luy moyéner sa restitution; et

qu'une des choses qu'il désire aultant à ceste heure est de les voir

elles deux et leur deux royaulmes en bonne paix et unyon, en quoy,

s'il se peult rien ayder et servyr, il offre de bon cueur s'y

employer. Je n'ay encores aprins les aultres particullaritez de la

dicte lettre, sinon qu'on m'a asseuré que la dicte Dame l'a heue fort

agréable, et que le secrétaire Cecille a dict que le duc d'Alve se

monstre à ceste heure fort rabillé vers elle, et la recherche beaucoup

d'amytié; et que sur ce que Me Prestal l'avoit, puys peu de jours,

vollu estreindre à quelques pratiques avec les rebelles d'Angleterre

et d'Yrlande, et avec les Escouçoys du party de la Royne, il n'y avoit

vollu entendre. Ce qui faict meintenant, Sire, que ceulx cy se

rasseurent des choses d'Yrlande; et à la vérité, la comtesse de

Northomberland, et aulcuns fuytifz, qui sont en Flandres, ont

naguières escript que le Roy d'Espaigne a bien bonne affection de les

secourir et d'entreprendre en Yrlande, mais que le duc d'Alve en

estoit tout réfroydy, et qu'il leur est besoing d'envoyer ung

personnaige de bonne qualité en Espaigne pour négocier, par eulx

mesmes, leur affaire avec le Roy d'Espaigne. Je ne sçay s'ilz auront

esleu à cella millord de Sethon; tant y a que je vous puys asseurer,

Sire, qu'il estoit, le XXIIIe du passé, au logis de l'ambassadeur

d'Escosse à Paris, possible qu'il aura passé oultre.

L'accord des prinses estoit venu à une manifeste ropture avec le

depputé de ceste Royne, qui s'estoit desjà acheminé pour s'en

retourner, sans avoir rien faict, quant le duc d'Alve l'a contremandé

pour luy dire qu'il avoit receu nouvelles lettres d'Espaigne, par

lesquelles il luy vouloit bien signiffier la bonne intention du Roy,

son Maistre, envers la Royne d'Angleterre, sa bonne soeur, et comme il

avoit desir d'accorder à toutes les choses raysonnables qu'elle

vouloit; par ainsy que les difficultez seroient bientost vuydées, et

qu'il envoyeroit un notable conseiller par deçà pour l'accommodement

de toutes choses; dont s'attand, à ceste heure icy, l'arrivée du Sr

Suenegheme de Bruges, qui vient avec le dict depputé d'Angleterre. Sur

ce, etc. Ce XVIIe jour de febvrier 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 234 / 318 题