Sire, par la première dépesche, que le Sr de Vualsinguan a faict par
deçà[26], il s'est si grandement loué à la Royne, sa Mestresse, de
l'honorable réception et des vertueuses responces qu'il a eues de
Vostre Majesté, et des bons propos et démonstrations que la Royne,
vostre Mère, et Monseigneur, luy ont usé, que le comte de Lestre m'a
mandé qu'elle m'en rendra ung bien fort grand mercys, la première fois
que je l'yray trouver, affin que je le vous face puys après entendre
de sa part; et que je vous représante le grand contantement qu'elle en
a reçeu, qui ne la pourriez, à ce qu'il dict, en nulle chose du monde
plus grandement gratiffier que de favoriser ses ambassadeurs. Et n'ay
point sçeu, à la vérité, Sire, que, pour ce commancement, il ayt donné
que une bien fort bonne satisfaction de Voz Majestez à sa dicte
Mestresse. Il est vray qu'il a asseuré la dicte Dame, ainsy qu'on m'a
dict, que la pratique, que le capitaine La Roche mène en Yrlande,
n'est incogneue en vostre court; de quoy aulcuns de son conseil luy
ont vollu persuader qu'elle devoit donc révoquer milord de Boucard
qui, pour ceste occasion, a esté arresté ung jour à Canturbery; mais
elle a vollu qu'il ayt passé oultre, espérant que, sur ce qu'elle m'a
naguières proposé d'icelluy faict, Vostre Majesté l'en satisfera
bientost.
[26] Voir les _Mémoires et Instructions pour les ambassadeurs ou
Lettres et Négociations de Walsingham, ministre et secrétaire
d'état sous Élisabeth, reine d'Angleterre_, 1 vol. in-4º,
Amsterdam, 1700.
La dicte Dame commance de tourner ses pensées aulx choses du dict pays
d'Yrlande, car, oultre le faict du dict capitaine La Roche, elle a
toutjours crainct que le Roy d'Espaigne se vouldroit revancher des
prinses de mer par quelque entreprinse sur icelluy pays; et, encores,
par le dernier courrier de Flandres, entendant que le duc d'Alve se
monstroit si réfroydy en la composition des dictes prinses, que
l'agent de la dicte Dame estoit sur le poinct de s'en revenir, sans
avoir rien faict, elle en entroit en plus grande deffiance, mais ung
aultre courrier extraordinaire en vient d'arriver, qui dict que
icelluy agent a heu, despuys huict jours, une meilleure responce du
dict duc. Néantmoins, estantz desjà aulcuns indices venuz à la dicte
Dame de la dellibération du dict Roy d'Espaigne en cella, et luy en
ayant Mr le cardinal de Chatillon, à ce qu'on m'a dict, mandé, despuys
six jours, d'aultres certains adviz, elle monstre, à présent, de le
croyre; dont a mandé à millord Sydney debitis d'Yrlande, qui estoit
prest à s'en venir par deçà, de ne bouger de sa charge, et de pourvoir
soigneusement à la garde du pays, et qu'elle donna promptement ordre
qu'il luy soit envoyé tout ce qui luy sera besoing.
Les choses d'Escosse se brouillent de nouveau, car ceulx du party de
la Royne commancent de se revancher par dellà sur ceulx qui suyvent le
party du comte de Lenoz, et le comte de Morthon, faisant le long à
venir, prolonge icy beaucoup le tretté, ce qui donne cependant loysir
à la comtesse de Lenoz et aulx siens de remettre en l'opinion de la
Royne d'Angleterre plusieurs malles impressions contre la Royne
d'Escosse, luy persuadant qu'elle aspire à sa vie et à la déboutter de
son estat, si bien qu'elle en est entrée en de grandes souspeçons,
mesmes contre ses plus intimes conseillers; qui faict que toute ceste
court s'en trouve divisée et en grand perplexité. Dont les depputez de
la dicte Royne d'Escosse, craignans qu'enfin cella n'admène une
ropture du dict traicté, suplient, de rechef, très humblement Vostre
Majesté, de les vouloir, de bonne heure, et par secrectz moyens,
secourir de ceste provision de quatre mil escuz par moys, qu'ilz vous
demandent, durant quelque temps, affin d'exécuter promptement ce
qu'ilz ont projecté pour le restablissement de l'auctorité de leur
Mestresse, et pour la conservation de leur pays, et pour l'honneur et
la gloire de Vostre Majesté et de l'alliance qu'ilz ont avec vostre
couronne; s'asseurans que la guerre ne durera jamais ung ou deux tiers
d'an. Et m'ont proposé, au cas que voz présens affaires ne permissent,
Sire, que les puyssiez si tost ayder de ceste somme, qu'il soit vostre
bon playsir de la leur faire recouvrer sur l'afferme du douaire de
leur Mestresse, en la faisant délivrer à quelques merchans pour deux
ou trois ans à venir, moyennant qu'ilz advanceront les deniers,
desquelz, s'il en debvoit survenir cy après nul intérest à Vostre
Majesté, ou quelque diminution à leur dicte Mestresse, ilz se offrent
de le faire rembourser par les Estatz de leur pays; et ne vous auront,
à ce qu'ilz disent, moindre obligation que si le secours estoit tout
entièrement sorty de voz propres finances. A quoy vous playrra, Sire,
me faire respondre par voz premières, car, sellon que j'en entendray
vostre vollonté, je les laysseray, ou bien les divertiray d'en envoyer
poursuyvre le moyen par dellà, comme ilz ont dellibéré de faire.
Il est nouvelles icy que l'Empereur a offert d'entrer en la ligue
contre le Turq, et que, en propre personne, il luy commancera la
guerre, pourveu que les confédérez luy veuillent souldoyer vingt mil
hommes de pied, et luy donner douze mil escuz par moys, pour les
aultres provisions de l'armée; et qu'il a esté de nouveau provoqué à
cella, à l'ocasion de ce que le Turq luy a mandé qu'il ayt à luy
remettre entièrement le tiltre du royaulme de Transilvanye, sans
jamais plus le s'aproprier.
L'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, a adviz que le comte de
Sualsemberg, après avoir composé avec ceulx d'Embourg, pour quarante
mil tallardz contants, et avec ceulx de Brème pour vingt cinq mil, a
séparé ses gens; par ainsy, toute la peur de ceste guerre est
estaincte. Sur ce, etc. Ce XIIe jour de febvrier 1571.