AULTRE MÉMOIRE ET INSTRUCTION A PART:

Que le propos de maryer Monsieur avec la Royne, a prins son

commancement de ce que, ayant, en une mienne audience, parlé à la

dicte Dame des fianceailles du Roy, qui se debvoient faire à

Espire, après qu'elle se fût retirée avec ses dames, elle se

plaignit que, se faisans plusieurs honnorables mariages en la

Chrestienté, nul de son conseil ne luy parloit à elle de prandre

party, et que, si le comte de Sussex fût présent, au moins luy

ramentevroit il l'archiduc Charles.

Ce que ayant l'une des dames raporté au comte de Lestre, il

s'esforcea, le lendemain, affin de luy complayre, de luy remettre

si bien le dict archiduc en termes, que le voyage de Coban en fut

incontinent dressé; et, de là en avant, elle monstra, de plus en

plus, estre résolue de se maryer, et de parler d'affection de

l'archiduc, de sorte que le dict comte se repentyt assés d'en

avoir meu le propos.

Sur quoy arrivant le vydame de Chartres pour prandre congé

d'elle, il luy parla de Monsieur, frère du Roy, et en parla aussi

à plusieurs de son conseil, qui en furent les ungs bien ayses

pour traverser l'aultre propos, et les aultres marrys, qui ne

vouloient qu'on mit, en façon du monde, cestuy cy en avant.

Dont, après que le dict Coban fût de retour avec la responce de

reffuz, elle commança lors d'ouyr, avec plus d'affection, ceulx

qui luy proposoient Monsieur; et arrivant là dessus quelque

responce du vydame, et survenant, peu après, Mr le cardinal de

Chatillon, la matière s'est si bien eschauffée que la dicte Dame

ne parle plus que de luy, et a dict, tout hault, «que les siens

l'avoient souvant pressée de se maryer, mais puys après ilz y

avoient adjouxté tant de dures condicions qu'ilz l'en avoient

engardée, et qu'elle cognoistroit meintenant qui seroient ses

bons et fidelles subjectz, et les sauroit bien remarquer, et

qu'elle tiendroit pour desloyaux ceulx qui luy traverseroient ce

tant honnorable party».

Et comme l'une de ses dames regrettoit que Mon dict Seigneur

n'eust quelques ans davantaige, elle respondit:--«Il a vingt ans

qui en vallent vingt cinq, car il n'y a rien en son esprit, ny en

sa personne, qui ne soit d'homme de valleur.»

Et à milord Chamberland qui luy faisoit ung compte, comme Mon

dict Seigneur avoit faict une course jusques à Roan pour voir une

jeune flamande fort belle, que le père, craignant qu'elle ne se

derrobât pour le suyvre, l'avoit jettée en haste hors de la ville

et conduicte à Dièpe, où n'attendoit que le vent pour la passer

en Angleterre, l'une des dames respondit:--«Et bien c'est qu'il

n'est point paresseux pour aller voir les dames, il ne craindra

guières de passer la mer.»--«Ce ne seroit, respondit la Royne, à

mon proffict qu'il fût si dilligent, mais il n'en est pourtant

moins à priser.»

Et au baron de Vualfrind, lequel je luy présentay de la part du

Roy, après qu'elle luy eust assés amplement parlé du mariage de

l'archiduc, en une façon pleyne de jalouzie et de desdein,

réprouvant bien fort les nopces d'entre si prochains, comme

l'oncle et la niepce:--«Bien que le Roy d'Espaigne, disoit elle,

comme grand prince, eust possible estimé que son exemple

servyroit de loy au monde, mais c'estoit une loy contre le ciel;»

luy dit:--«Que l'archiduc luy estoit grandement obligé de ce que,

l'ayant reffusé, elle luy avoit faict trouver mieulx qu'elle, et

où l'amytié ne deffauldroit, car, s'ilz ne s'aymoient comme

espouzés, ilz s'aymeroient comme parans; et qu'elle espéroit

aussi trouver mieulx que luy, dont le regrect cesseroit des deux

costez.» Puys se corrigea que;--«A la vérité elle ne l'avoit pas

reffuzé, mais elle avoit bien différé la responce, et il ne

l'avoit vollue attandre; néantmoins elle ne lairroit d'aymer et

honnorer toutjour l'Empereur, et toute sa mayson, sans aulcun

excepter.»

Et, au retour de là, le dict sieur baron me demanda si je pensois

qu'elle eust parlé d'affection et avec jalouzie du dict archiduc,

ou bien par manière de deviz, et qu'il se repentoit de ne luy

avoir proposé le prince Rodolfe, qui a desjà dix sept ans. Je luy

respondiz que «le voyage, que le jeune Coban avoit dernièrement

faict devers l'Empereur, monstroit que, si l'archiduc eust vollu,

à ceste heure, entendre à ce party, qu'il eust esté accepté.»--Il

répliqua «qu'il en auroit doncques beaucoup de regrect, et qu'il

s'estoit trop hasté de s'obliger à celle de Bavière, bien qu'il

me vouloit dire que les conditions, sur lesquelles on le vouloit

maryer avec ceste Royne, estoient, à ce qu'il avoit ouy dire, si

dures et iniques qu'il eust esté trop plus subject que Roy.»

L'on me vient d'advertyr que, sabmedy dernier, se plaignant la

dicte Dame à l'admyralle Clinton et à milady Coban des

difficultez, qu'aulcuns des siens trouvoient au party de

Monsieur, comme trop jeune, elle les avoit conjuré de luy en dire

librement leur opinion, et que, comme les deux plus loyales, et

où elle se fyoit plus qu'en dames de ce monde, elles ne luy en

vollussent rien dissimuler; et que la dicte Clinton, luy ayant

fort loué ses perfections et confirmé grandement son opinion de

se maryer, avoit aprouvé entièrement qu'elle deût espouser

Monsieur; et que sa jeunesse ne luy debvoit faire peur, car il

estoit vertueux, et elle, pour luy en donner, en toutes sortes,

plus de satisfaction que nulle aultre princesse du monde ne

sçauroit faire. Ce que la dicte Dame avoit accepté avec tant de

démonstration de playsir, que milady Coban, n'y ozant rien

contradire, avoit seulement dict que les mariages estoient

toutjour mieulx faictz et plus plains de contantement, quant l'on

espousoit personne de âge pareil, ou aprochant au sien, que quant

il y avoit grande inégalité. A quoy elle avoit respondu:--«Qu'il

n'y avoit que dix ans de différant entre deux, et qu'il eust esté

fort à propos que ce eust esté luy qui les heût davantaige; mais,

puysqu'il playsoit à Dieu qu'elle fût la plus vielle, elle

espéroit qu'il se contenteroit des aultres advantaiges.»

Il semble que milord Boucard va par dellà fort pourveu de bonne

intention en cest endroict, et qu'il desire infinyement d'y estre

employé; et le secrétaire, qu'il mène, qui luy a esté ordonné par

la dicte Dame, s'est venu offryr à moy de servyr, en tout ce

qu'il pourra, jusques à la mort; et le Sr Cavalcanty y est plus

ardant que nul, mais je ne sçay s'il a encores descouvert en

quelle intention en est Cecille; tant y a que deppendant

entièrement de luy, il sera bon d'aller ung peu réservé en son

endroict, et néantmoins s'en servyr en ce que Leurs Majestez

cognoistront qu'il leur y pourra estre ministre commode et

opportun; car, oultre qu'il se dict très dévot à la France, et

péculier serviteur de la Royne, il est fort bien entendu ez

humeurs de deçà. Il n'a vollu partyr avec le dict Boucard pour

n'estre veu aller aulcunement pour ce fait, et m'a dict qu'il

n'est pas expressément commandé de faire le voyage, mais qu'on

est bien fort ayse qu'il le face, et il part demain matin.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 230 / 318 题