Sire, s'estant la Royne d'Angleterre bien trouvée de sa santé en ceste
ville de Londres, d'où le grand yver a chassé toute souspeçon de
peste, elle s'est résolue d'y passer le reste du caresme prenant, et,
à ceste cause, s'est allée loger en sa mayson de Ouesmestre, où l'on
radresse les lisses pour le tournoy, dont je vous ay cy devant
escript; ayant remiz la dicte Dame de ne descendre à Grenvich jusques
à environ la my mars, que noz amys de ceste court nous donnent grand
espérance que les affaires de la Royne d'Escosse seront, entre cy et
là, accommodez, nonobstant les grandz empeschemens que les comte et
comtesse de Lenoz s'esforcent d'y mettre; qui, despuys huict jours,
ont donné entendre qu'il y avoit une entreprinse dressée en Escosse
pour venir enlever la dicte Dame du lieu où elle est, et l'aller
remettre par force en son estat. De quoy est advenu que le comte de
Cherosbery l'a faicte despuis fort observer, et luy a usé ceste
rigueur qui l'a faicte recheoir en fiebvre, mais l'on y a remédié le
mieulx et par le plus sage moyen qu'on a peu. Les depputez de
l'aultre party s'espèrent en ce lieu, dans cinq ou six jours, et n'est
possible que plus tost qu'ilz arrivent nous puissions aulcunement
advancer le tretté. Ceulx qui portent icy ce faict m'ont prié, Sire,
de vous advertyr en dilligence que milord Boucard a commission
expresse de vous en parler et de remander incontinent par deçà vostre
responce, et tout ce qu'il aura pu noter de vostre intention en cella,
affin que, sellon qu'il vous y aura cogneu ou remiz, ou affectionné,
l'on procède icy ou froydement, ou bien avecques effect, au dict
tretté; dont Vostre Majesté luy pourra user des mesmes parolles
vertueuses et modestes qu'il a faict jusques icy, affin de consommer
l'honnorable oeuvre, qu'avez commancé, de la restitution de ceste
princesse, qui touche assés à Vostre Majesté et à la réputation de
vostre couronne; et aussi pour obvier aulx inconvéniens qu'à faulte de
ce pourroient cy après survenir.
Les deux filz du comte Derby, nonobstant qu'on les ayt advertys de ne
demander leur congé, n'ont layssé d'instantment le pourchasser; et
leur est advenu ce qu'ilz avoient pansé, qu'on ne le leur auzeroit
reffuzer, dont, après que la Royne leur a faict quelque réprimande, et
les a heu admonestez de se mieulx déporter pour l'advenir, avec
quelque difficulté de ne leur bailler sa main à bayser, elle les a
licenciez.
Au surplus, Sire, aulcuns seigneurs catholiques de ce royaulme me
viennent d'advertyr qu'ilz ont tout freschement receu nouvelles de
Rome, comme le Roy d'Espaigne a envoyé proposer au Pape l'offre que
Estuqueley luy a faicte du royaulme d'Yrlande, de la part de ceulx du
pays, qui sont prestz de le recepvoir, et comme il n'y a vollu
entendre, sans la concession de Sa Saincteté, comme de celluy, de qui
relève, de droict, icelle couronne; et que Sa dicte Saincteté luy en a
desjà envoyé son consens avec permission d'entreprendre, au nom de
Dieu, ceste conqueste, en ce qu'il restablyra la religion catholique
au dict pays; et que le dict Roy est dellibéré d'y faire descendre
bientost, ou du costé d'Espaigne ou de Flandres, dix mil hommes. Je ne
sçay encores si les dicts seigneurs catholiques ont encores descouvert
rien de cecy à leur Royne; tant y a que je ne vois pas qu'il se face
nul préparatif pour y résister: et l'ambassadeur d'Espaigne m'a
curieusement enquiz comme il alloit de ces Brethons, qui estoient
descenduz au dict pays, et en quoy en estoit la plaincte, que la Royne
d'Angleterre m'en avoit faicte. A quoy je luy ay respondu, sellon
l'intention que j'ay estimé qu'il me le demandoit. Et a l'on opinion,
Sire, qu'affin que ceulx cy ne souspeçonnent rien de l'entreprinse, et
qu'ilz ne preignent nulle deffiance du Roy d'Espaigne, le duc d'Alve
les va entretenant d'ung grand artiffice sur l'accord des
merchandises, lequel pourtant se monstre enveloupé chacun jour de
nouvelles difficultez. Sur ce, etc.
Ce VIe jour de febvrier 1571.