Sire, suyvant ce que, en mes précédantes du XIIIe de ce moys, j'avois
espéré de vous pouvoir, par celles de ceste heure, mander de bonnes
nouvelles de la Royne d'Escoce, il est advenu que Mr l'évesque de Roz
m'a escript, du XIe de ce moys, tout l'estat auquel il l'a trouvée,
quant il est arrivé vers elle; qui est chose pitoyable à ouyr, mesmes
que, oultre la complication de beaucoup de malladies, qui la pressent,
elle est affligée d'ung extrême ennuy de ses affères, et d'un
crèvecueur trop grand, qu'elle a d'aulcunes mauvaises parolles qu'on a
aprins au Prince d'Escoce, son filz, de proférer d'elle. Néantmoins,
par la bonne dilligence et les bons remèdes, qu'on luy a usé, les
médecins jugent qu'elle est à présent hors de dangier; ce que je vous
confirmeray, Sire, par mes subséquentes, sellon la certitude qui m'en
viendra chacun jour. Les depputez de son party ne sont encores
arrivez, et estime l'on qu'on a changé l'ellection, et que le comte
d'Athil, ou celluy d'Arguil, avec milord Herys, seront envoyés. Leur
longueur aporte beaucoup de retardement à leurs propres affères, et à
ceulx de leur Mestresse.
Cependand milord Boucard se met au plus honneste équipage qu'il peult,
pour aller trouver Vostre Majesté, et a commandé la Royne, sa
Mestresse, au comte de Rotheland, et encores à vingt chevaliers ou
gentishommes de sa court, de l'acompaigner, monstrant qu'elle veult
honnorer, à son pouvoir, ce tant illustre mariage des deux personnes,
qui sont les plus royalles et de la plus haute extraction de la
Chrestienté, et d'honnorer encores particullièrement la venue de la
Royne, comme d'une princesse, que, oultre les communes occasions de
leur mutuelle bienveuillance, elle veult, pour l'honneur de
l'Empereur, son père, contracter une fort estroicte et bien fort
espécialle amytié avec elle. Et s'attand bien aussi la dicte Dame que
Voz trois Majestez Très Chrestiennes et Messeigneurs voz frères, et
Mesdames voz soeurs, et pareillement toute la France, luy gratiffierez
ceste sienne bienveuillance et grande démonstration; laquelle je vous
puys asseurer, Sire, qu'on me la tesmoigne icy pour une fort grande
expression du desir, qu'elle a, de persévérer en toute bonne amytié
avec Vostre Majesté, et d'accommoder encores, pour l'honneur de vous,
les affères de la Royne d'Escoce; ce que je remets bien à le voir par
les effectz. Tant y a que je vous suplie très humblement, Sire, de
commander que les choses, qui conviennent à bien et favorablement
recepvoir une si notable ambassade, soient ordonnées de bonne heure.
Au regard des différans de Flandres, j'entendz que le duc d'Alve a
faict remonstrer, soubz main, au depputé de la Royne d'Angleterre
qu'il ne pouvoit, en façon du monde, accepter son offre de prandre les
merchandises d'Angleterre au pris qu'elles avoient esté vandues; car
il y feroit, par trop, le dommaige de son Maistre, mais qu'il
s'esforceroit bien de luy fère trouver bon que ce fût sellon qu'elles
avoient vallu en Envers, ung mois auparavant les saysies, parce que
l'empeschement, survenu despuys, sur le commun commerce des deux pays,
les avoit faictes venir beaucoup plus chères; et que c'estoit ung
expédiant, qui luy sembloit fort raysonnable, et par lequel il
espéroit qu'on viendroit facillement au moyen d'accommoder les aultres
affères du commerce, et de l'entrecours, et de toutz les différans
qu'ilz pouvoient avoir ensemble; auquel expédiant, Sire, semble que
ceulx cy condescendront, mais, de tant que le dict duc n'en a encores
rien escript à l'ambassadeur, qui est icy, l'on estime que ce n'est
matière bien preste.
Il ne se publie encores rien de la responce, que le jeune Coban a
raportée de l'Empereur; pourra estre qu'avant mes premières j'en auray
aprins quelque chose pour le vous mander, mais, quant à l'allemant,
qui estoit arrivé ung peu devant luy, c'est ung capitaine qui
s'appelle sire Mans Olsamer, d'Auxbourg, qui desire estre receu au
service et à la pencion de la Royne d'Angleterre; et, pour tesmoignage
de sa valleur, il a aporté des lettres de recommendation du duc
Auguste, et quelque présent de coffres d'Allemaigne à la dicte Dame,
et six belles pères de pistollés au comte de Lestre. L'on estime que
luy et ung aultre ambassadeur, que le comte Pallatin et le comte de
Mansfelt en mesmes temps envoyé icy, par prétexte de quelque reste de
payement de reistres, poursuyvent ce que leurs aultres ambassadeurs,
l'esté passé, avoient miz en avant d'une ligue avec ceste princesse,
dont je mettray peyne d'en entendre ce qui en est.
L'ambassadeur d'Espaigne m'a dict qu'on avoit icy adviz d'Irlande
comme les sauvaiges ont surprins ung chasteau sur ung port de mer,
appartenant au comte d'Esmont, prisonnier en la Tour de Londres,
lequel la Royne d'Angleterre avoit commis en garde à quelque aultre
gentilhomme du pays, et que les dicts sauvaiges y ont miz une garnyzon
de Bretons, de quoy l'on ne m'a encores parlé, et je n'en ay poinct
d'adviz d'ailleurs; ayant au reste, Sire, bien dilligement considéré
ce que Vostre Majesté m'a escript, du premier de ce moys, touchant le
dict pays, qui est une chose qui se raporte assés bien à ce que je
vous en manday, dez le XIe de juing dernier; et me semble, Sire, que
ceulx cy ont meintennant fort oublyé la plus grand souspeçon qu'ilz
eussent en cest endroict, car ilz n'ont nul appareil sur mer; et si,
estiment que l'Espaigne n'est encores bien délivrée des Mores, et que
le Roy Catholique a receu honte et perte en l'entreprinse du Levant,
n'ayant son armée de rien servy au secours de Nicocye[21], ny rien
exploicté de bien, en tout le voyage, que la perte de quatre ou cinq
mil soldatz, et s'est retirée, sans bonne intelligence, d'avec celles
des aultres allyez. Possible qu'ilz s'endorment ez belles parolles du
duc d'Alve. J'essayeray de voir, ung peu de près, où en sont, à
présent, les choses, affin de vous en escripre plus à certain par mes
premières; mais il est requis, Sire, qu'on y ayt principallement
l'oeil ouvert du costé d'Espaigne et de Flandres; car c'est là, où
desjà sont passez ceulx qui ont à conduyre l'entreprinse, si aulcune
s'en faict. Sur ce etc. Ce XVIIIe jour de décembre 1570.
[21] La ville de Nicosie, malgré les efforts de la flotte
combinée des chrétiens, fut prise par les Turcs, le 9 septembre
1570.