Sire, après vous avoir dépesché mon secrétaire, le dernier de l'aultre
mois, j'ay cerché de sçavoir en quelle disposition continuoit d'estre
la Royne d'Angleterre vers Vostre Majesté et vers la Royne d'Escosse;
et j'ay aprins, Sire, que luy ayant esté naguières parlé de l'ung et
de l'autre, à heure bien propre, et en termes convenables pour luy
oster l'impression de ces menaces et rigoureuses démonstrations, dont
son ambassadeur s'est plainct qu'on luy avoit usé en France, elle a
monstré d'avoir beaucoup de regrect que cella fût advenu pour
interrompre les tesmoignages de la bonne affection, qu'elle se
préparoit de manifester bientost au monde qu'elle avoit vers Vostre
Majesté; et encores de celle que, pour l'amour de vous, elle vouloit
fère sentyr à la Royne d'Escosse; et qu'on sçavoit bien qu'elle avoit
desjà proposé d'envoyer une ambassade en France, non moins honnorable
que si elle y eust dépesché ung sien propre frère, pour fère la
conjoyssance de voz nopces et de la venue de la Royne, et pour
honnorer l'ung et l'aultre, ensemble la Royne, vostre mère, de
quelques présens, et de vous gratiffier et vous accorder tout ce
qu'elle eust peu pour la Royne d'Escosse.
Sur quoy luy ayant, l'ung de ceulx qui estoient là présens, assés
soubdain remonstré qu'elle ne debvoit laysser de le fère pour chose,
que son ambassadeur luy eust escript, parce que moy, vostre
ambassadeur par deçà, asseurois bien fort que Vostre Majesté n'avoit
aulcune vollonté de l'offancer, et que mesmes elle pouvoit cognoistre
qu'encores que vous travaillissiez de satisfère à ce que vous debviez
à la Royne d'Escosse et aulx Escossoys, vous cerchiez néantmoins de
n'avoir poinct de guerre à elle; car, d'ung costé, vous pourchassiez
le tretté, et lui déclairiez, de l'aultre, qu'au cas qu'il ne succédât
vous seriez contrainct d'envoyer vostre secours en Escosse; et s'est
esforcé, par ce moyen, de ramener la dicte Dame à sa première bonne
dellibération d'envoyer en France; de quoy elle ne s'est monstrée trop
esloignée. Néantmoins, de tant que sa principalle entente est de fère
veoir aulx siens que les princes estrangiers l'honnorent et la
respectent, et que, là où ilz ne le vouldroient fère, qu'elle a le
cueur bon pour ne leur rien céder, affin que cella luy serve pour se
maintenir en plus d'authorité dans son royaulme, elle a enfin respondu
que nul ne la debvoit conseiller de porter honneur à celluy qui luy
vouloit oster le sien, ny de recercher d'amytié celluy qui mesprisoit
la sienne, et qu'elle abaysseroit par trop la dignité de la couronne
d'Angleterre, si elle monstroit de fère quelque chose par menaces;
dont attandroit de veoir comme ses démonstrations de bonne vollonté
auroient à être bien receues en France, premier qu'elle advanturast de
les envoyer offrir.
Sur quoy j'ay esté advisé, Sire, par ung, qui est bien affectionné à
vostre service, de vous debvoir escripre que, de tant qu'il ne vous
peult estre imputé que à grande courtoysie de defférer quelque chose
aulx dames, et que ceste cy n'a, au fondz de son cueur, que très bonne
affection de persévérer en toute amytié et intelligence avec Vostre
Majesté et avec la France; et qu'il est dangier qu'elle s'en retire,
pour s'adjoindre ung aultre party qui la recerche infinyement, et où
vous pourriez estre quelquefoys bien marry qu'elle y eust passé,
lorsque, possible, vous vouldriez, avec très grand désir, l'avoir
réservée du vostre; et que les affères d'Escosse ne succéderont que
mieulx à vostre désir, et mesmes il vous viendra plusieurs aultres
commoditez de ceste princesse et de son royaulme, si vous la
regaignez; que Vostre Majesté fera bien de porter quelque faveur à son
ambassadeur, et de luy tenir des propos honnestes, et plains d'amytié
et de bienveuillance vers elle, luy faysant quelque part des nouvelles
de vostre mariage; et que, estant les choses d'Escosse accommodées,
ainsy que vous espériez qu'elles le seroient, par le tretté, et dont
vous la priez que ce soit bientost, que vous pourrez, puys après,
vivre en une très parfaicte intelligence et entière amytié avec elle;
et que desjà le dict ambassadeur est adverty que s'il vous plaît,
Sire, parler à luy en ceste sorte, que, pour deux motz que Vostre
Majesté luy en dira, il y ayt à luy en escripre plusieurs de si bons à
sa Mestresse, qu'il luy face perdre la mémoire de ceulx qui luy ont
faict mal au cueur; et que, si Vostre Majesté avoit agréable de m'en
fère aussi toucher quelques unes en vostre première dépesche, qui
fussent assés exprès pour les pouvoir monstrer à la dicte Dame,
qu'elle en demeureroit très grandement satisfaicte, et toutes choses
en yroient mieulx. Dont de tant, Sire, que ce conseil ne peult estre
que décent à Vostre Majesté, et que ceulx, qui portent icy les affères
de la Royne d'Escosse, m'ont prié de le vous fère trouver bon, je n'ay
vollu faillyr de le vous escripre tout incontinent, et adjouxter,
Sire, qu'il me semble qu'il ne pourra estre que honneste et utille à
vostre service d'en user ainsy.
Cependant il est advenu que la Royne d'Escosse est tumbée fort
mallade, et qu'ayant changé d'air et de logis, à Chiffil, pour cuyder
s'y trouver mieulx, son mal est augmenté, de sorte qu'elle a mandé à
l'évesque de Roz de l'aller trouver en dilligence, et de luy admener
ung homme d'esglize pour l'administrer; lequel est party ce matin pour
luy aller luy mesme fère ce sainct office, par faulte d'aultre, et a
mené deux bons mèdecins, que la Royne d'Angleterre luy a baillez,
laquelle a escript une bonne lettre à la dicte Dame, qui la consolera
grandement; car aussi nous a elle mandé que son plus grand mal est
d'ennuy de ses affères, et que nous ne demeurions en souspeçon de
l'adviz que nous luy avions mandé, parce qu'elle a fort bien prins
toutjour garde à son vivre. Nous estimons que c'est son accoustumé mal
de costé, et que bientost nous aurons meilleures nouvelles d'elle;
lesquelles, Sire, je vous feray incontinent tenir.
L'abbé de Domfermelin a faict plusieurs vifves remonstrances à la
Royne d'Angleterre pour rompre le traicté, desquelles elle a esté
assés esmeue; mais enfin elle l'a renvoyé pour aller quérir les
aultres depputez du party du régent, avec dellibération de passer
oultre, monstrant toutesfoys n'estre contante que les depputez, qui
viennent pour le party de la Royne d'Escosse, ne sont personnaiges
plus principaulx qu'ilz ne sont: car a entendu que c'est seulement
l'évesque de Galoa et milord Leviston; mais l'on luy a donné espérance
que le comte d'Arguil pourra venir, ce qui fera encores quelque
longueur en cest affère; mais j'y donray toutjour le plus de presse
qu'il me sera possible.
L'on s'esbahyt qu'il y a plus d'ung mois que nul courrier n'est venu
de Flandres, mais l'on ne le prend que pour bon signe, de tant
qu'ayant esté escript au depputé, qui est en Envers, d'aller
incontinent trouver le duc d'Alve à Bruxelles, pour luy proposer la
dernière offre; et que, s'il y faict nulle difficulté, qu'il s'en
retourne tout incontinent, l'on estime que le dict duc l'a acceptée,
et que l'on est meintennant après à conclurre les chappitres de
l'accord. J'entendz que le jeune Coban a esté licencié de l'Empereur,
dez le VIIIe du passé, pour s'en retourner devers sa Mestresse; il est
encores en chemin, mais ung personnaige d'assés bonne qualité,
allemant, est arrivé despuys deux jours, qui se dict ambassadeur du
duc Auguste de Saxe, duquel je n'ay encores rien aprins de sa
légation; je travailleray d'en entendre quelque chose. Monsieur le
cardinal de Chastillon partit hyer de ceste ville pour aller à
Canturbery, pour estre plus près du passaige, dellibérant d'attandre
là des nouvelles de son homme, qu'il a envoyé en France. Il m'est, de
rechef, venu visiter, avec plusieurs bonnes parolles de sa dévotion
et fidellité vers vostre service, et qu'il n'a nul plus grand desir au
monde que de vous en fère, et qu'il espère bientost vous aller bayser
les mains pour plus expressément le vous tesmoigner. Sur ce, etc. Ce
VIIe jour de décembre 1570.
Je pense avoir desjà tant rabattu de courroux de la Royne
d'Angleterre que, si elle n'envoye le comte de Lestre en France,
que au moins y dépeschera elle ung aultre milord de bonne
qualité.