Sire, je me suys bien aperceu, ceste foys, qu'on s'estoit efforcé de
randre la Royne d'Angleterre fort offancée contre Vostre Majesté, car
je l'ay trouvée preste de me recommancer les mesmes querelles et
plainctes, qu'elle m'avoit faicte, en la précédante audience; et, sans
ce que Mr le comte de Lestre estoit, peu d'heures auparavant, arrivé
de dehors, qui l'avoit entretenue sur une lettre, qu'il avoit
naguières receue de moy, elle ne m'eust encores randu de si gracieuses
responces, comme enfin, après avoir longuement débattu ensemble je
les ay raportées; et croy que ce a esté aussi parce que, d'entrée, je
luy ay dict que Vostre Majesté me commandoit de luy compter comme voz
fianceailles avoient esté fort honnorablement faictes à Spire, le
dernier dimenche du mois passé; et que, incontinent après, la
Princesse Elizabeth s'estoit acheminée, en bonne et grande compaignye,
pour venir en France; et que, sellon le compte de ses journées, elle
debvoit arriver à Mézières le XXe du présent, où Vostre Majesté
l'alloit rencontrer pour y célébrer, au playsir de Dieu, voz nopces,
le XXIIIe, et que bientost après, vous en retourneriez vers Paris,
pour y fère vostre entrée; auquel lieu vous aviez remiz les triumphes
des nopces, parce que Mézières estoit trop petite ville pour un tel
appareil; et y aviez, à ceste occasion, faict cryer un tournoy
général, qui seroit ouvert, à toutz venantz, le premier jour de l'an.
Ce que vous me commandiez de luy notiffier et aulx seigneurs de sa
court, affin que, s'il luy playsoit d'y en envoyer, ou permettre
qu'ilz y allassent, que Vostre Majesté et Monsieur promettiez qu'ilz y
seroient bien receuz, et leur donriez lieu, avec vous mesmes, de
s'esprouver aux honnestes exercices d'armes, qui s'y feroient; et que,
pour l'honneur d'elle, ilz y seroient respectez et favorisez; qu'il me
souvenoit bien de ce qu'elle m'avoit dict, que l'Empereur, envoyant la
Royne d'Espaigne à son mary, la luy avoit recommandée, dont elle
l'avoit grandement honnorée, et faict fort honnorablement convoyer,
avec magnifficence et despence, par dix de ses grandz navyres de
guerre, passant en ceste mer; et que, si le dict seigneur avoit,
d'avanture, oublyé de luy fère une pareille recommendation, par
lettre, de son aultre fille, qu'il envoyoit à ung grand Roy, son
mary, qui luy estoit allyé, qu'il ne layssoit pourtant de la luy
recommander de tout son cueur, et qu'il s'atandoit bien qu'elle
useroit de toutes démonstrations de bienveuillance envers elle; et,
quant bien il luy auroit plus expressément recommandé celle qu'il
envoyoit en la mayson d'Austriche, d'où il est, qu'il y avoit
plusieurs aultres bonnes occasions, qui la doibvent convyer d'avoir en
non moindre recommendation celle qui vient en la mayson de France, où
je la pouvois asseurer qu'elle estoit aultant aymée, honnorée et
respectée que en nulle aultre part de la Chrestienté; et pourtant je
m'asseurois qu'elle n'oblyeroit de envoyer quelque honnorable
ambassade en France, pour fère, tout ensemble, deux grandes
conjouyssances: l'une, pour les nopces de Vostre Majesté, et l'aultre
pour la venue de la Royne Très Chrestienne, sa bonne soeur, et bonne
voysine. Et luy ay bien vollu dire cella, Sire, parce que je sçavois
qu'on luy avoit faict rompre sa dellibération d'y envoyer; puys j'ay
adjouxté qu'elle debvoit prendre pour ung grand signe d'amytié, que
vous luy feziez communication de chose si privée, comme vostre
mariage, et que mesmes, il sembloit que vous augmentiez votre ayse du
contantement que vous pensiez luy donner de celluy que Vostre Majesté
recepvoit; que, outre cella, vous me commandiez de luy fère encores
fort bonne part d'ung aultre bien grand contantement que vous aviez de
voir vostre royaulme très paysible; et que vostre éedict s'y alloit
establissant, ainsi que vous le pouviez souhayter, de quoy vous vous
en conjoyssiez avec elle, comme avec celle qui proprement desiroit que
ceste prospérité vous fût entière, et accomplye en vostre royaulme; et
que vous luy en desiriez une toute semblable au sien, et luy offriez
tout ce qui estoit en vostre puyssance pour l'y meintenir;
Que, pour la fin de vostre lettre, vous me commandiez luy fère
entendre le singulier playsir, que ce vous avoit esté, de voir que voz
honnestes prières et gracieuses remonstrances eussent eu tant de lieu
que, pour l'amour de vous, elle heût envoyé ses depputez devers la
Royne d'Escoce, pour donner commancement à ung bon traicté, et eust
mandé retirer son armée de sur la frontière d'Escoce; de quoy ne
vouliez faillyr de la remercyer; et la remerciés encores bien fort de
vous avoir déclairé qu'elle seroit bien ayse de pouvoir honnorablement
restituer la Royne d'Escoce par la voye du traicté; et que, quant
cella n'adviendroit ainsy, qu'encores la renvoyeroit elle aulx
seigneurs escouçoys qui tiennent son party; en quoy vous la supliez
très affectueusement d'y vouloir persévérer, et de vous en fère
bientost paroistre ceste sienne bonne intention par effect, affin de
vous descharger de l'inportunité de ceulx qui vous abstraignoient, par
vertu des traictez, de luy bailler secours; lesquelz se monstroient de
tant plus ardantz à le pourchasser, que le comte de Lenoz poursuyvoit
toutjour d'user de viollance contre eulx, au préjudice de la surcéance
d'armes; et que vous desiriez, Sire, que les conditions du traicté
réuscissent toutes bien fort seures et honnorables pour elle, et
pareillement bien honnestes et esloignées de toute offance pour la
Royne d'Escoce, et pour vous: ou bien, si c'estoit par l'aultre moyen
qu'elle la vollust restituer, que vous y requériez sa sincérité et sa
grandeur de cueur à le fère; en sorte que la liberté qu'elle luy
donroit ne luy fût ung nouveau tourment et peyne.
La dicte Dame, depposant ung peu de la sévérité, qu'elle avoit usé à
me recepvoir, m'a respondu que ces propos luy sembloient meilleurs
qu'elle n'avoit espéré de les ouyr de Vostre Majesté, après une telle
menace et rigoureuse démonstration, que vous aviez usée vers son
ambassadeur, et préparée en Bretaigne; et qu'elle ne pouvoit fère que,
pour ceulx de vostre mariage, elle ne vous en remercyât aultant, de
vraye et bonne affection, comme il luy estoit possible de le fère, et
que vous ne vous tromperiez jamais, si vous vouliez droictement croyre
qu'elle estoit et seroit toutjours très ayse de voz prospéritez et
contantemens, aultant et plus que nul de toutz les princes de vostre
alliance; et, quoy qu'il y ayt, que vous luy feriez grand tort si ne
demeuriez très fermement persuadé que vostre mariage luy est
singulièrement agréable, et qu'elle prioyt Dieu d'y envoyer ses
bénédictions, affin qu'il fust très heureux aulx espousez, et que la
postérité en fust de mesmes très heureuse. Et s'est le propos
poursuyvy à dire que Vostre Majesté se pouvoit promettre une bonne
part de la vigne, qui est pour ceulx qui peuvent passer le premier an
de leurs nopces sans se repentyr, et que ceste vigne estoit proprement
pour les mariages si bien et si convenablement faictz comme le vostre.
A quoy j'ay adjouxté que Vostre Majesté n'avoit garde de tumber en
nulle sorte de repentailles, et que celle de la vigne s'entendoit que
nul n'estoit maryé de si bonne heure, qu'il ne se repentît de ne
l'avoir esté plustost, et que j'espérois voir ung matin qu'elle seroit
touchée de ce repentir; ce que, en soubzriant, elle a advouhé, et que
mesmes elle en estoit desjà bien fort attaincte; et a continué que,
quant à la recommendation que l'Empereur luy avoit faicte de la Royne
d'Espaigne, cella estoit advenu, parce qu'elle avoit envoyé devers
elle en Flandres, et puys devers luy à Spyre, sur l'occasion du
différant, qu'elle avoit avec le Roy d'Espagne, qui n'estoit procédé
de luy, mais de ses ministres; et que, voyant que sa fille auroit à
passer en ceste mer, il luy avoit escript de luy vouloir randre son
passaige bien asseuré, qui aultrement, possible, ne l'eust guières
esté; et qu'encores que la Royne Très Chrestienne ne vînt poinct en
ceste mer, si ne lairroit elle de l'honnorer; et puysque je luy
faisoys ceste notiffication de la remise des triomphes à Paris,
qu'elle adviseroit d'envoyer quelcun de sa part pour fère la
conjouyssance, mais quant à tournoyer, qu'il y avoit quelques ans
qu'elle avoit entretenu sa court, comme en veufve, sans y fère
tournoys; dont craignoit que les braz de ses gentishommes fussent
devenuz si engourdiz qu'en lieu d'aller aquérir de l'honneur; ils y
gaignassent de la honte pour eulx et pour leur nation; au regard de la
paix de vostre royaulme, que Vostre Majesté ne s'en resjouyssoit pas
plus droictement qu'elle, qui ne cédoit à nul, qui, plus qu'elle, la
vous desirât stable et de durée; ce qui la faisoit de tant plus
esbahyr pourquoy Vostre Majesté entreprenoit de la rudoyer, et mal
traicter pour la Royne d'Escosse, et qu'elle n'eust jamais pensé que
vous l'eussiez vollue accomparer de respect à elle, et ne tenir en
trop meilleur compte son amytié que celle de la dicte Royne d'Escosse.
Et s'est eslargie en tant de parolles aigres contre la dicte Royne
d'Escosse, et sur vos dictes menaces, et sur les secours qu'elle
entendoit s'aprester de rechef en Bretaigne, que je suys demeuré assés
esbahy comme la dicte Dame estoit si changée despuys l'aultre foys,
dont ne me suis peu tenir (luy gardant néantmoins toutjours tout le
respect qu'il m'a esté possible), que ne luy aye fermement répliqué
qu'elle se faisoit grand tort de prendre ainsy en mauvaise part les
très honnestes et gracieuses remonstrances, que Vostre Majesté luy
faisoit pour la Royne d'Escosse, et la franchise dont vous luy
déclairiez comme vous estiez contrainct de la secourir; qui pourtant
monstriez, par la patience dont vous y procédiez, que vous auriez
grand regrect qu'il vous en fallust venir à tant. Et n'ay obmiz de luy
respondre à toutz ses aultres argumentz, ung à ung, luy demandant
enfin quelle aultre voye donques estimoit elle que Vostre Majesté
pourroit tenir pour, tout ensemble, conserver son amytié, et
s'acquicter de son debvoir envers la Royne d'Escosse.
A quoy, après y avoir ung peu pensé, elle m'a respondu qu'elle vous
prioyt, de toute son affection, de ne monstrer, par voz parolles et
aprestz, que vous mesprisez son amytié, et de ne vouloir traitter que
honnorablement avec elle et avec son ambassadeur, comme elle estoit
preste d'user de mesmes envers vous; car aymoit mieulx venir à toutes
aultres extrémités que de souffrir rien qui fût indigne de sa
réputation, ny de celle de sa couronne. Et quant au reste, elle me
vouloit bien dire qu'elle ne prétandoit que nul aultre prince
s'entremît du traicté d'entre elle et la Royne d'Escosse, que elles
deux, et que je ne debvois craindre qu'il s'y fît ligue contre Vostre
Majesté, mais bien pour se deffandre entre elles, si quelcun les
vouloit assaillyr; et qu'elle avoit mandé, pour le jour d'après,
l'évesque de Roz, et puys, pour le lendemain, l'abbé de Donfermelin
qui estoit desjà arrivé, affin de les ouyr, l'ung après l'aultre, et
donner, puys après, le plus d'advancement qu'elle pourroit au dict
traicté.
Et n'ay raporté, pour ceste foys, aultre chose de la dicte Dame sinon
que noz propos se sont terminez gracieusement, et j'ay sceu despuys
qu'ilz ont eu beaucoup d'effect à la modérer sur tout ce qui peult
concerner vostre commune amytié et les affères de la dicte Royne
d'Escosse. Sur ce, etc. Ce XXXe jour de novembre 1570.
POUR FÈRE ENTENDRE A LEURS MAJESTEZ, oultre le contenu des
lettres:
Que d'aulcunes choses, dont la Royne d'Angleterre est en peyne,
il y en a principallement trois, qui, à ceste heure, la
travaillent: l'ellévation à quoy se sont monstrez promptz ceulx
de Lenclastre, où elle n'ose toucher, de peur que le mal n'en
deviegne plus grand et plus universel en son royaulme; la seconde
est les affères de la Royne d'Escosse, lesquelz sont suportez du
Roy, et soubstenuz avec tant d'affection par une partie de ses
subjectz, et contradictz si opiniastrément par l'aultre,
mesmement par les évesques et principaulx de la nouvelle
religion, qu'elle ne sçayt quel expédiant y prendre; la
troisiesme est les différans des Pays Bas, desquelz tant plus
l'accord s'en prolonge, plus les prinses se dépérissent, et elle
s'en tient comme responsable, et les commerces cessent, desquelz
avoit accoustumé de tirer les meilleurs et plus clairs revenuz;
Et, qui pis est, qu'il semble que ces trois causes se vont
confortant l'une à l'aultre, et qu'elles sont pour devenir toutes
à ung: à fère quelque grand effect dans ce royaulme, dont la
dicte Dame assemble souvant ceulx de son conseil pour y remédier;
et je ne sçay encores quelles résolutions ilz y mettent, parce
qu'ilz les tiennent fort secrectes, mais voycy ce que j'ay aprins
de particulier sur chacune des dictes occasions, d'où se pourra
aucunement colliger à quoy elles auront à devenir.
Un seigneur bien entendu ez affères de ce royaulme, qui naguières
estoit en conversation avec d'aultres personnaiges de bonne
qualité, en ceste ville, leur dict que la Royne, leur Mestresse,
estoit à présent fort particullièrement informée de ce qui se
passoit au quartier de Lenclastre; et que ung des principaulx
autheurs de l'entreprinse en estoit venu descouvrir si
véritablement tout ce qui en estoit, qu'il n'avoit espargné
d'acuser son propre père, et avoit esté enfermé quatre heures
avec le secrétaire Cecille, pour luy notiffier les personnes, et
luy expécifier les dellibérations, et luy ouvrir encores les
moyens d'y remédier;
Et que, sellon son rapport, sembloit que le comte Dherby, deux de
ses enfans, et la pluspart de la noblesse du pays se fussent
ouvertement soubstraictz de l'obéyssance de la dicte Dame, et
eussent déclairé de ne vouloir plus respondre à sa justice, ny
obéyr à chose qui se fit par son autorité, allégans que Dieu et
leur conscience les pressoient de ne recognoistre pour leur Royne
et Souveraine celle qui estoit déclairée illégitime et interdicte
par l'esglize, jusques à ce qu'elle se fût mize hors de
l'interdict; et que c'estoit sir Thomas Stanlay, second filz du
dict Dherby, qui conduysoit principallement cest affère, lequel
se promettoit d'avoir toutz les principaulx de ce royaulme de son
parti, hormiz le comte de Betfort, le comte de Huntington et le
duc de Norfolc, parce que ceulx là estaient l'un épicurien,
l'aultre sacrementaire, et le tiers neutre; et que la dicte Dame
estoit pour demeurer en grand peyne de cecy, si de Lenclastre
mesmes l'on ne luy eust mandé qu'elle ne s'en donnât poinct de
peur, car il restoit encores des gens de bien en si grand nombre
dans le pays qu'ilz romproyent ayséement les entreprinses de ces
papistes.
J'ay entendu d'ailleurs que ung gentilhomme, que les dicts de
Lenclastre avoient envoyé devers aulcuns seigneurs des quartiers
de deçà, leur a dict qu'ilz se mettroient trente ou quarante mil
hommes assés promptement ensemble, si eulx se vouloient déclairer
ouvertement de leur party; et que iceulx seigneurs luy ont
respondu qu'ilz ne pouvoient rien fère de eulx mesmes, si le duc
de Norfolc n'estoit de la partie, lequel estoit encores dettenu,
et ne monstroit qu'il eust vollonté de rien remuer.
Laquelle responce semble que, sans en rien communiquer au dict
duc, ilz l'ayent ainsy expressément faicte à icelluy gentilhomme
pour ne se descouvrir à nul anglois, car ilz ne se fyent les ungs
des aultres; et que néantmoins semble qu'ilz sont assez délibérez
et résolus à l'entreprinse, pourveu qu'elle soit conduicte
secrectement, et que le dict duc en veuille estre, et donner
parolle qu'il advancera le droict de la Royne d'Escosse au tiltre
de ce royaulme, et qu'il promettra que l'exercice de la religion
catholique aura cours pour ceulx qui la vouldront avoir; car
aultrement ilz aymeroient mieulx que la Royne d'Escosse print le
party du plus estrangier du monde que le sien; mais, cella
accordé, qu'ilz tiendront l'entreprinse pour bien, fort advancée,
en ce que le Pape, et le Roy, et le Roy d'Espaigne les veuillent
secourir de six mil harquebouziers seulement, en six divers
lieux, qui soient conduicts par gens, qui ne sachent en façon du
monde où ilz vont.
Aulcuns estiment que le duc de Norfolc n'accepteroit que très
vollontiers les dictes deux conditions, mais il ne peult fère
aulcun bon fondement sur ceulx qui se meslent de l'entreprinse,
s'estant trouvé une foys trop déceu en celle de son mariage; et
aussi, qu'estant encores resserré, il estime, possible, qu'il ne
se pourroit assés bien prévaloir de ses propres moyens.
Et d'ailleurs il se sent assés offancé d'aulcunes choses, que les
principaulx de son intelligence ont exécuté contre luy, despuys
sa détention, mesmement le viscomte de Montagu, lequel a faict
tout ce qu'il a peu en faveur de millord Dacres, de qui il a
espousé la soeur, pour débouter la niepce, qui est maryée au filz
ayné du duc, de toute la succession Dacres; et millord de
Lomelay, qui a espousé la fille du comte d'Arondel, de laquelle
il n'a poinct d'enfans, voyant que toute la succession de son
beau père va au filz ayné du dict duc, qui est filz d'une aultre
sienne fille, il l'induict de vendre, pièce à pièce, tout son
estat et ses terres; dont n'y a bonne intelligence entre les
principaulx, qui sont pour fère quelque effect. Par ainsy semble
qu'il seroit mal à propos de rien remuer, et le dict duc, de sa
part, fonde toute son espérance des affères de la Royne
d'Escosse, au secours et démonstrations du Roy; duquel il dict
qu'il veult dépendre, et qu'il espère qu'avec une bien médiocre
assistance de luy, les choses d'Escosse viendront à estre bien
remédiées, et ne trouve bon que la dicte Royne d'Escosse ny luy
s'embroillent avec les dicts de Lenclastre, lesquelz néantmoins
se promettent du dict duc et des aultres principaulx seigneurs du
royaulme, et encores des estrangiers, tout secours, quant il en
sera besoing; et, attandans cella, ilz ne remuent rien, ny ne
sont pareillement recerchez.
Au regard des affères de la Royne d'Escosse, les depputez, qui
ont esté devers elle, ayant faict un très bon rapport des propos
et démonstrations, dont elle leur a usé, tendans à une bonne paix
et sincère amytié, sans fraulde, entre les deux Roynes et leurs
royaulmes, ilz ont ayséement induict la dicte Royne d'Angleterre
de vouloir venir en accord; laquelle a miz en considération ce
que aulcuns aultres de son conseil luy ont remonstré, qu'elle
avoit desjà beaucoup despendu pour les choses d'Escosse, sans
avoir rien estably de ce qu'elle prétandoit, et que, quant ceulx
du party de la dicte Royne d'Escosse ne viendroient estre qu'à
moictié prez secouruz du Roy, de ce que le comte de Mora et
celluy de Lenoz l'ont esté d'elle, que non seulement ilz
déboutteroient leurs adversayres, mais pourroient procurer une
dangereuse revenche contre l'Angleterre.
Ce qui a faict que la dicte Dame s'est fort opposée à ceulx qui
vouloient interrompre le tretté, lesquelz n'ont heu enfin aulcun
plus fort argument que de luy remonstrer que, puysque le Roy
s'affectionnoit si fort à le pourchasser, elle debvoit croyre
qu'il y prétandoit quelque grand intérest, qui ne se descouvroit
encores, lequel pourroit bien revenir au dommaige d'elle; et que,
quant bien il n'y auroit, à présent, sinon ce, qu'il l'a menacée,
et qu'il a rudoyé son ambassadeur, encores importoit il
grandement à sa grandeur et réputation qu'elle ne fist rien pour
ceste foys.
Et a cella faict tant d'impression en l'opinion de la dicte Dame
qu'elle s'est cuydée estranger de l'amityé du Roy, et se
despartyr de tout bon propos d'avec la Royne d'Escosse.
Néantmoins, en ma dernière audience, après avoir paysiblement
escoutté tout ce que je luy ay vollu dire là dessus, conforme à
l'intention du Roy, en la plus gracieuse façon et esloignée
d'offance qu'il m'a esté possible, elle m'a enfin respondu ce qui
est desduict en la lettre du Roy.
Dont ceulx qui sont contraires au tretté, voyantz qu'elle
inclinoit toutjour de passer oultre, ont advisé de l'abstraindre,
par la conscience, de ne le vouloir aulcunement fère, que,
premier, la Royne d'Escosse n'ayt expressément promiz et fort
solennellement juré qu'elle n'innovera rien en la religion, quant
elle sera de retour en Escosse, ny pareillement en ce royaulme,
si, d'avanture, elle y vient à succéder; et nous a esté raporté
qu'ilz avoient encores passé oultre à dellibérer sur la vie de
ceste pouvre princesse; dont en estant venu un tel advertissement
à l'évesque de Roz, et s'estant là dessus la dicte Dame trouvée
bien mal, nous avons esté en grand peur d'elle, et avons miz
peyne que d'icy luy a esté envoyé aulcuns bien bons remèdes en
fort grande dilligence.
Or, de ce qui se peult espérer de l'yssue de son faict, je l'ay
assés desduict par toutes mes dépesches précédentes, et par celle
de ceste datte, et que, nonobstant mes traverses, et empeschemens
qu'on y faict, qu'il y a grande apparance que le tretté succédera
avec le temps; et que l'abbé de Domfermelin, lequel, à ce qu'on
dict, est venu devant, de la part du comte de Lenoz, pour
l'interrompre, ne pourra sinon le retarder quelque peu de jours.
Quant aulx différans des Pays Bas, ceulx qui ont senty que la
dicte Dame se tenoit offancée du costé de France, luy sont venuz
mettre en avant qu'en toutes sortes elle debvoit retourner à
l'intelligence du Roy d'Espaigne, et ne se soucyer de toutz les
aultres accidans du monde. A quoy l'ayans trouvée en général fort
bien disposée, ilz ont espéré de la pouvoir fère condescendre à
ce particullier, de recepvoir une lettre de l'ambassadeur
d'Espaigne, et de fère qu'elle luy randroit responce, ou luy
accorderoit audience, ou bien envoyeroit quelques ungs du conseil
pour tretter avecques luy; et, à la vérité, ilz ont trouvé moyen
de luy fère bien recepvoir la dicte lettre, en laquelle le dict
ambassadeur s'est seulement conjouy avec elle de ce que la Royne
d'Espaigne, après avoir esté honnorablement convoyée par ses
navyres, est arrivée à bon port le IIIIe du mois passé; et n'a
touché aulcun autre poinct. Mais, quant il a esté question
d'avoir la responce, et de passer plus avant avec le dict
ambassadeur, elle a respondu qu'il suffizoit, pour ceste heure,
qu'on dict à son secrétaire qu'elle avoit receu sa lettre, et
avoit esté bien ayse, comme elle le sera toutjour, d'entendre
toutes bonnes nouvelles de la Royne d'Espaigne, sa bonne soeur.
Sur quoy aulcuns se sont entremiz d'accommoder, et les aultres de
traverser l'affère, qui enfin est demeurée en ce, que, si
l'ambassadeur avoit quelque lettre de son Maistre pour la dicte
Dame qu'il la luy envoyât, et elle adviseroit d'entrer en si bon
tretté avecques son dict Maistre, qu'elle donroit à cognoistre de
n'avoir heu jamais aultre desir que bien conserver son amytié; et
que desjà elle luy avoit escript trois lettres, despuys ces
différans, à nulle desquelles elle n'avoit esté respondue, et
qu'il importoit beaucoup à sa réputation qu'elle ne parlât ny
escripvît plus en ceste affère, jusques à ce qu'elle eust de ses
nouvelles.
Et n'a rien servi de remonstrer à la dicte Dame que le dict
ambassadeur pouvoit avoir des lettres de son dict Maistre,
lesquelles ne luy estait loysible de présenter que par luy
mesmes; car a respondu que si son Maistre ne la pryoit, par une
sienne bien expresse lettre, de luy redonner sa présence, qu'elle
ne l'y admettra jamais; et qu'il feroit bien d'en envoyer ung
aultre, car la souvenance des choses qu'il avoit escriptes
d'elle, et de ce qu'il s'estoit meslé de l'eslévation du North et
de la bulle, ne permettoient qu'elle le peult avoir jamais
agréable.
Et, sur ceste résolution, elle n'a plus vollu différer d'escripre
à son depputé en Flandres, que, si le duc d'Alve ne vouloit
admettre la compensation des merchandises, et prendre celles
d'Angleterre pour le priz qu'elles ont esté vandues par dellà,
qu'il s'en vint; et que, aussitost qu'il seroit icy, il seroit
procédé à la finalle vante de celles d'Espaigne, dont s'entend
que le Sr Thomas Fiesque sera de rechef dépesché pour venir
accorder ce poinct; et que le duc d'Alve ne s'y opiniastrera; et,
quant au principal faict de l'entrecours, que le Sr Ridolfy
passera bientost devers icelluy duc, pour mettre en avant quelque
bon expédiant.