Sire, entendant que Mr Norrys, par sa dernière dépesche, avoit
rafreschy à la Royne, sa Mestresse, les mesmes propos, qu'il luy avoit
auparavant escript, qu'il trouvoit en Vostre Majesté une ferme
résolution de secourir la Royne d'Escoce, et que vous continuez d'user
de parolles et démonstrations fort expresses en cella, j'ay miz peyne
de sçavoir comme la dicte Dame le prenoit; dont aulcuns, qui desirent
la modération des affères, m'ont mandé qu'elle se trouvoit toute
scandalizée qu'allors que, pour vous complayre, elle avoit envoyé deux
de ses principaulx conseillers devers la Royne d'Escoce, pour donner
commancement à ung bon tretté, et qu'à vostre instance elle avoit
envoyé retirer son armée de sur la frontière d'Escoce, c'estoit lors
proprement qu'il luy sembloit que vous aviez délayssé la voye, que
vous aviez toutjours tenue, de procéder en cest endroict par
gracieuses prières et honnestes remonstrances, pour y aller
meintennant par une aultre façon de la menacer, et de rudoyer son
ambassadeur; et qu'encores ne se sentoit elle si piquée de ce que
vous en aviez dict de vous mesmes, qui aviez parlé en Roy, ainsy qu'il
luy avenoit bien à elle de parler quelquefoys en Royne, comme de ce
que vostre conseil avoit trouvé bon qu'il en fût escript une lettre
bien expresse et bien considérée à son dict ambassadeur; et qu'elle se
résolvoit de ne fère rien par menaces, et de monstrer à tout le monde
que, si elle condescendoit à quelque accord en cest endroict, ce ne
seroit que par le seul bénéfice de sa bonne vollonté envers vous, et
de sa propre bonté envers la Royne d'Escoce, et que toutz aultres
effortz et instances ne servyroient que d'empyrer et retarder
davantaige la besoigne.
D'aultres, qui cognoissent assés bien son intention, m'ont faict dire
qu'encor qu'elle ayt parlé ainsy devant ceulx de son conseil, affin
d'estre estimée princesse de cueur, comme, à la vérité, elle l'est, si
a elle monstré, en d'aultres siens propos, à part, qu'elle vouloit
évitter, en toutes sortes, d'avoir la guerre à Vostre Majesté; et que
c'estoit par voz vertueuses responces et par voz démonstrations et
appareilhz, qu'elle avoit passé si avant à tretter, et que, sans
cella, il y en a assés qui l'eussent bien engardée d'y toucher, et la
destourneroient encores d'y prendre jamais aulcune bonne résolution;
par ainsy, qu'ilz estimoient que toute la ressource et restablissement
de ceste pouvre princesse, et de son royaulme, concistoit en la seulle
faveur et assistance, que Vostre Majesté luy feroit; dont semble
qu'entre deux si contraires adviz le plus expédiant sera de suyvre une
voye de millieu.
Et, à ce propos, Sire, ayant une foys la dicte Dame faict
dellibération d'envoyer ung des plus grandz d'auprès d'elle en France,
ainsy qu'elle mesmes m'en avoit touché quelque mot, pour honnorer, à
son pouvoir, les nopces de Vostre Majesté, et la venue de la Royne
Très Chrestienne; et mesmes ayant pensé que ce seroit le comte de
Lestre, comme plus agréable à Vostre Majesté, affin de fère en cella
quelque démonstration, qui correspondît à celle de l'honnorable
convoy, qu'elle a faict fère, avec grande magnifficence et grande
despence, par dix grandz navyres de guerre, à la Royne d'Espaigne,
j'ay sceu que quelques malicieulx luy sont venuz mettre en avant qu'il
y avoit grand apparance que le dict comte ne seroit bien receu; et que
Vous, Sire, aviez donné à cognoistre, en l'endroict de Mr Norrys, que
ses aultres ambassadeurs seroient peu respectez, dont debvoit
considérer combien elle demeureroit moquée et offancée, si, à ung tel
et si grand des siens, comme le dict de Lestre, n'estoit faicte la
faveur et bon recueilh et bon trettement qu'elle s'attandoit;
s'esforceans d'imprimer à la dicte Dame, bien qu'au plus loing de leur
affection, qu'elle debvoit, par toutz moyens, retourner à la bonne
intelligence du Roy d'Espaigne; et qu'allors elle n'auroit à se
craindre de la France, et pourroit, à son playsir, disposer de la
Royne d'Escoce. Sur quoy, voyantz qu'elle ne rejettoit le propos, ilz
ont essayé de l'induyre à donner audience a Mr l'ambassadeur
d'Espaigne sur l'occasion d'une lettre, qu'il luy a escripte; et
semble bien, Sire, que si, de mon costé, j'eusse aultrement usé envers
elle que sellon qu'il vous avoit pleu me le commander, sçavoir, de la
plus gracieuse et modeste façon qu'il me seroit possible, qu'elle s'y
fût condescendue, et heust du tout résolu de n'envoyer point en France
et d'interrompre possible les affères d'Escoce; mais elle s'est tenue
ferme à ne vouloir encores rien céder aulx choses d'Espaigne; et croy
que si, du costé du duc d'Alve, ne vient quelque honneste
satisfaction, que les différans auront plus empyré que amandé, d'y
avoir faict cest essay, ayant la dicte Dame mandé à son depputé, qui
est en Flandres, que, si le duc ne veult admettre la compensation des
merchandises et prendre celles d'Angleterre au priz qu'elles ont esté
vandues, qu'il s'en viegne, avec résolution qu'aussitost qu'il sera
icy, l'on procèdera à la vante de celles d'Espaigne. Dont chacun
estime que le dict duc plyera à ce poinct, et qu'il envoyera, pour
cest effect, nouveaulx depputez par deçà; bien que l'entrecours et le
commerce d'entre les deux pays n'est pour estre encores radressé.
Cependant le propos de n'envoyer poinct en France, et d'interrompre le
tretté de la Royne d'Escoce, n'a poinct heu lieu; et a remiz la dicte
Dame d'y dellibérer, dont j'ay esté conseillé de fère là dessus une
petite négociation par lettre avec Mr le comte de Lestre, affin de luy
bailler argument d'en parler à sa Mestresse. Je ne sçay encores ce qui
en réuscyra; tant y a que, ayant moy mesmes à parler, dans ung jour ou
deux, à elle, sur l'occasion de la dépesche de Vostre Majesté, du VIe
du présent, qui m'est tout présentement arrivée, je mettray peyne de
rabiller les choses, le plus que je pourray.
Le Sr de Valsingan est venu, ce dimenche passé, prendre son disner en
mon logis, et m'a dict que Mr Norrys avoit tant faict qu'il avoit
obtenu son congé, et que à luy estoit desjà résoluement commandé, par
la Royne, sa Mestresse, de s'aprester pour luy aller bientost
succéder; mais qu'elle n'avoit encores ordonné à l'ung le jour de son
retour, ny à l'aultre celluy de son partement; et que, pour le peu
d'establissement, qu'on disoit que la paix prenoit en France, qu'il
n'ozoit y admener encores sa femme; jusques à ce qu'il eust veu sur ce
lieu, comme il en alloit. A quoy je luy ay si bien respondu, jouxte le
contenu de ce qu'il vous avoit pleu m'en escripre, qu'il en est
demeuré aultrement persuadé; et au reste, Sire, il jure et promect
d'estre ambassadeur paysible près de Vostre Majesté; et de ne cercher
aultre chose, en sa charge, que les moyens d'accroistre et augmenter
davantaige l'amytié d'entre Vous et la Royne, sa Mestresse, et la
bonne paix d'entre voz royaulmes et subjectz. Sur ce, etc.
Ce XXVe jour de novembre 1570.