Sire, après le partement du Sr de L'Aubespine, j'ay communiqué le
contenu des lettres de Vostre Majesté, du XXVIIIe du passé, qui me
sont arrivées, ainsy qu'il partoit, à Mr l'évesque de Roz; et, suyvant
icelles, je l'ay pressé d'incister vifvement à la Royne d'Angleterre
de passer oultre au tretté encommancé, et que, de sa part, il la
veuille dorsenavant poursuyvre par la forme, et non aultrement, qu'il
a pleu à Vostre Majesté me le prescripre, luy desduysant les raysons,
pourquoy la Royne, sa Mestresse, ny luy, ne la doibvent excéder;
lesquelles raysons j'ay aussi mandées à la dicte Royne, sa Mestresse,
avec ung extraict de ce qui en est porté par vos dictes dernières.
Sur quoy le dict sieur évesque m'a asseuré de la parfaicte
correspondance de sa dicte Mestresse, et de luy, à vouloir, en tout et
partout, suyvre l'intention et les conseils de Vostre Majesté; et que,
ayant despuys trois jours esté devers la Royne d'Angleterre, pour luy
présenter ung pourtraict, que la dicte Royne d'Escoce luy envoyoit, du
Prince son filz, il l'avoit instantment sollicitée de passer oultre à
parfère le dict tretté, et de luy déclairer si les responces, que sa
dicte Mestresse avoit faictes à ses depputez, luy sembloient
raysonnables, affin qu'il la peult advertyr de ce qu'elle en debvoit
espérer; et que la dicte Dame luy avoit respondu que les depputez,
qu'elle attandoit d'Escoce, d'ung chacun des costez, debvoient arriver
dans quatre ou cinq jours, avec le comte de Sussex et maistre Randolf,
qui venoient toutz de compaignye, et qu'estantz icy, elle feroit
incontinent procéder au dict tretté; que, quant aulx responces de sa
dicte Mestresse, elle les avoit prinses de fort bonne part, et
n'estoient trop esloignées de ce qui convenoit à fère ung bon accord;
qu'encor que la dicte Royne d'Escoce fit grande difficulté sur
l'article de la ligue, à cause de celle de France, qu'il ne falloit
qu'elle s'y arrestât; adjouxtant, avec ung soubzrire, que, puysque
Vous, Sire, vous estes meslé avec la mayson d'Autriche, qui est de sa
ligue, que vous ne debviez trouver mauvais qu'elle se meslât avec
celle d'Escoce, qui est de la vostre. A quoy luy, de Roz, luy avoit
soubdain respondu qu'il fauldroit donc qu'elle constituast ung
semblable douaire à sa Mestresse, et donnast ung semblable
entretennement des gardes, des gendarmes, des bénéfices, plusieurs
privilèges, et aultres grandz advantaiges aulx Escouçoys en
Angleterre, que Vostre Majesté leur faisoit jouyr en France; et que,
sellon son adviz, il n'aparoissoit aulcun honneste moyen de fère ligue
entre elles deux, sinon en y comprenant Vostre Majesté; et que la
dicte Dame luy avoit répliqué, là dessus, que les dicts entretennemens
estoient trop grandz pour en vouloir charger son estat, mais que,
touchant la ligue, elle m'en parleroit, et en feroit parler par son
ambassadeur à Vostre Majesté.
Or, Sire, ce poinct de la dicte ligue, plus que nul de ceulx, qui sont
contenuz ès dicts articles, me semble importer grandement à l'honneur
et réputation de vostre couronne, et, à ceste cause, j'ay desjà dict
tout hault que j'interrompray en vostre nom l'accord, et protesteray
de l'infraction des précédans trettez, plustost que d'en laysser rien
passer. Au regard de l'aultre article, auquel Vostre Majesté estime
que je n'ay assés expressément respondu à l'évesque de Roz, touchant
ne bailler le Prince d'Escoce aulx Anglois: je vous supplie très
humblement, Sire, de croyre que je luy ay, par ung adviz escript de ma
main, premier qu'il soit allé vers sa Mestresse avec les depputez,
ainsi que je l'ay communiqué au Sr de L'Aubespine, expressément
conseillé de ne l'accorder en façon du monde; mais la dicte Dame,
suyvant d'aultres adviz, que le dict évesque mesmes luy a pareillement
apportez par escript, de plusieurs ses affectionnez et meilleurs amys
et serviteurs de ce royaulme, et aussi par l'adviz des seigneurs, qui
tiennent son party en Escoce, l'a offert à la Royne d'Angleterre par
sa lettre du séziesme du passé, comme chose, sans laquelle le dict
évesque de Roz dict que la dicte Royne d'Angleterre ne fût jamais
entrée en tretté, et sa Mestresse fût demeurée au plus dangereux estat
de sa personne et de toutz ses affères, qu'elle ayt encores esté, pour
l'ocasion de ceulx qui avoient monstré se rébeller au pays de
Lenclastre; avec ce, Sire, que ceulx de ce conseil ont toutjours
estimé qu'il ne se pourroit prendre aulcune aultre assez bonne seureté
de la dicte Royne d'Escoce, que d'avoir son filz par deçà, affin qu'il
leur fût ung instrument tout accommodé pour contenir sa mère ou pour
la déchasser; aussi qu'il semble bien que les Escouçoys, qui procurent
la restitution d'elle, ne sont que bien ayses que le Prince s'en
aille, affin que ceulx du contraire party ne puyssent plus redresser
aulcune compétance dans le pays; et encores y a il plusieurs
principaulx personnaiges en ceste court, qui incistent assés que le
dict Prince ne viegne en façon du monde en Angleterre, de peur qu'il
n'y advance et establisse par trop le droict, que sa mère a à la
succession de la couronne, au préjudice des aultres prétendans. Ce qui
faict que plus vollontiers, la dicte Royne, sa mère, consent qu'il y
soit mené, et mesmes qu'elle voyt bien que le contredire ne luy
serviroit de rien, tant la chose est hors de sa puyssance; mais l'on
n'a layssé pourtant d'envoyer solliciter les deux partys, en Escoce,
de s'y opposer; et aussi le grand père, et l'ayeulle, et plusieurs
aultres, en ce mesmes royaulme, de ne le trouver bon, et de le debvoir
empescher; pareillement à la mesme Royne d'Angleterre de luy jecter
ung escrupulle dans le cueur, touchant ce petit Prince, disant que, à
son advènement au monde, il à déchassé sa mère hors de son estat, et
qu'il pourroit bien, en venant en Angleterre, chasser sa tante hors du
sien. Tant y a, Sire, que ce poinct est desjà tenu comme pour accordé
entre elles deux; et sur cella se faict le fondement de tout le reste;
et estime l'on, Sire, pourveu que vous obteniez la restitution de la
dicte Dame et la réunyon des Escouçoys, et que l'authorité des Anglois
et leurs forces soyent mises hors du pays, que Vostre Majesté, quant
au reste, ne doibt empescher qu'elle ne se puysse prévaloir de son
filz à le bailler ostage quelque temps, pour recouvrer sa liberté, et
retirer sa personne, et son estat, horz du grand dangier où ilz sont.
Néantmoins, Sire, en cella, et en toutz les aultres chapitres du
traicté, j'incisteray toutjour, le plus fermement qu'il me sera
possible, que l'intention de Vostre Majesté soit entièrement suyvye;
et, de tant que la Royne d'Angleterre s'est plaincte à moy des
dommageables condicions, qu'elle dict estre apposées contre
l'Angleterre, dans le dernier tretté d'entre le feu Roy, Françoys le
Grand, vostre ayeul, et Jaques quatriesme, Roy d'Escoce, lequel je
croy estre de l'an 1535[19], je supplie très humblement Vostre Majesté
de m'en fère envoyer une coppie affin d'y respondre; et me commander
au reste, Sire, touchant ce dessus, si je doibz incister tout oultre,
que la Royne d'Escoce se retire de la promesse, qu'elle a faicte, de
bailler son filz, et qu'il vous playse d'en déclairer franchement
vostre vollonté à Mr de Glasco, son ambassadeur.
[19] Jacques IV était mort en 1513; deux ans avant l'avènement de
François Ier. L'ambassadeur veut sans doute parler du traité de
Rouen, conclu le 26 août 1517, entre Jacques V et François Ier,
et renouvelé en 1535, lorsque Jacques V épousa Madelaine de
France.
Au surplus, Sire, les différans des Pays Bas demeuroient acrochez en
ce que, sur la diminution que le duc d'Alve a trouvé estre ez
merchandises des subjectz du Roy d'Espaigne, pour en avoir une partie
esté gastée et les aultres mal vendues par deçà, il vouloit que celles
des Anglois fussent prinses en récompence, sellon qu'elles valloient
en Angleterre, et non sellon qu'elles ont esté vendues en Flandres; en
quoy il faisoit proffict d'envyron cent mil escuz; mais ceulx cy,
ayant, à ce qu'ilz disent, plus d'esgard au déshonneur que à la perte,
qui leur viendroit en cella, n'ont vollu passer ce poinct, ni accorder
aulcune inégalle et plus advantaigeuse condicion aux Espaignolz et
Flamans que à eulx; dont les lettres estoient desjà signées de ceste
Royne pour mander à maistre Figuillem, son agent à présent en
Flandres, qu'il s'en retournast tout incontinent, si le dict duc ne
vouloit tenir compte du prix, à quoy les merchandises d'Angleterre ont
esté vandues, ainsy quelle offroit de fère le semblable par deçà, de
celles d'Espaigne, et d'estre preste d'administrer justice pour
celles, qui ne se trouveraient en estre, contre ceulx qui en seroient
coulpables, ce qui alloit fère une grande interruption en tout
l'affère; mais, voulant le duc en toutes choses l'accommoder, il l'a
si bien faict négocier icy, soubz main, par l'ambassadeur d'Espaigne,
et par aultres personnes interposées, qu'il n'y a rien, à ceste heure,
plus eschauffé entre ceulx de ce conseil que d'en vouloir bientost
sortyr. Et, à cest effect, le Sr Ridolfy, qui s'en estoit auparavant
meslé, est appellé en court, et pareillement Cavalcanty et Espinola;
et s'entend que le Sr Thomas Fiesque arrivera demain, ou après demain,
de Flandres, qui aporte la résolue intention du dict duc; et est l'on
après à trouver moyen que le dict ambassadeur d'Espaigne escripve, sur
l'ocasion du passaige de la Royne d'Espaigne, et sur l'honneur et
convoy que luy ont faict les navyres d'Angleterre, et sur son arrivée
à saulvement par dellà, une bien honneste lettre à la Royne
d'Angleterre, affin qu'elle envoye aulcuns de son conseil pour en
conférer davantaige avec luy; lesquelz auront charge de lui octroyer
audience de la dicte Dame pour le jour, qu'il vouldra l'aller trouver.
Et de tant, que le Roy d'Espaigne a mandé au dict duc de regaigner,
par toutz les moyens qu'il pourra, l'amytié des Anglois; et qu'il ne
veult, sur son partement, laysser ceste besoigne en détail, il la
presse bien fort, estans venues nouvelles que le duc de Medina Celi
est prest de s'embarquer à Laredo pour passer en Flandres, où il
pourra arriver à la fin de ce moys, sur la mesmes armée qui a conduict
par dellà la Royne d'Espaigne, et que la princesse de Portugal n'y
vient poinct pour encores, mais ce sera le cardinal de Grandvelle, qui
viendra assister au dict duc de Medina Celi. Sur ce, etc.
Ce XIVe jour de novembre 1570.