Sire, je n'ay receu jusques au XVIIIe du présent, la dépesche de
Vostre Majesté, du XXVIe du passé, car le Sr de Vassal, qui me
l'aportoit, oultre la première tourmente, que je vous ay mandé qu'il
avoit soufferte, il a, par trois fois, despuys, s'esforceant de passer
de deçà, toutjour esté rejetté en la coste de dellà, et a esté si
travaillé de la mer, que d'une fiebvre quarte, qu'il avoit auparavant,
il est tumbé en une continue, qui l'a contrainct de demeurer du tout à
Callais, d'où il m'a envoyé le pacquet; sur lequel, Sire, ayant veu,
le XXe de ce moys, la Royne d'Angleterre, j'ay estimé luy debvoir fère
entendre le retardement d'icelluy, et comme beaucoup plustost qu'à
ceste heure, vous m'avez commandé que je l'allasse trouver, affin de
luy randre, de vostre part, le plus exprès et le plus grand mercys,
qu'il me seroit possible, pour la tant prompte et ouverte
conjouyssance, qu'elle avoit usé vers vous sur la paix de vostre
royaulme; et qu'ayant prévenu en cella toutz les aultres princes,
voz alliez, vous demeuriez très fermement persuadé que, plus
que toutz eulx, elle vous avoit véritablement desiré ce bien, et
l'establissement de voz affères; dont la priez de regarder en quoy
elle se vouldroit meintennant prévaloir de vous et de vostre présente
paix; car vous métriez peyne de la luy randre aultant utille, comme
elle avoit monstré de l'avoir toutjour très agréable; et que me
commandiez, au reste, de n'obmettre rien qui peult servir à luy fère
bien cognoistre vostre bonne affection et celle de la Royne, vostre
mère, en cest endroict; mais que je n'entreprendrois de luy en dire
davantaige, parce que Voz Majestez s'estoient mieulx sceu explicquer,
par leur propre parolle, au Sr de Valsingan, que je ne le sçaurois
fère sur vostre lettre: et comme il avoit dignement représanté
l'intention d'elle à Voz Majestez par dellà, qu'ainsy espérois je que,
à son retour, il se seroit très bien acquité de luy fère bien entendre
les vostres, et toutz les bons propos que luy avez tenuz de la
parfaicte amytié, en laquelle dellibériez persévérer avec elle et son
royaume. Et suyviz, Sire, à luy toucher quelques motz du bon et
asseuré establissement, que prènent les choses de la paix en vostre
royaulme, affin qu'elle ne donnast foy à certaine lettre, que je
sçavois qu'on luy avoit monstrée de quelcun de vostre court, qui a
escript à ung seigneur de ce royaulme, en langaige françois et lettre
françoyse fort proprement, sans toutesfoys se soubsigner, sinon par
parrafe, qu'il voyoit que les troubles alloient recommancer plus fort
que devant, en vostre royaulme, à cause de plusieurs désordres et
viollances qu'on fesoit à ceulx de la religion; et que Messieurs les
Princes avoient envoyé fère des remonstrances là dessus à Vostre
Majesté, qui leur aviez rendu de fort bonnes responces; et aviez
soubdain dépesché lettres pour y pourvoir, mais l'on n'y avoit vollu
obéyr; dont ilz avoient renvoyé vous en fère nouvelle pleinte; et
vous aviez de rechef escript que justice en fût dilligemment faicte,
mais que l'on avoit contempné et mesprisé vos lettres, ce qui leur
faisoit penser qu'il y avoit quelque très dangereuse entreprinse
couverte contre ceulx de la dicte religion; dont les dicts Princes
s'estoient retirez mal contans à la Rochelle, non sans avoir desjà
adverty leurs amys en Allemaigne. De laquelle nouvelle l'on me vouloit
bien asseurer que la dicte Dame et ceulx de son conseil seroient pour
changer beaucoup de leurs premières dellibérations, mesmement en
l'endroict de la Royne d'Escoce, si je ne mettois peyne de luy
persuader le contraire.
Ce qui m'a faict estendre plus avant le propos, lequel seroit long à
mettre icy; mais elle a monstré de l'avoir bien fort agréable, et m'a
respondu que le dict sieur de Valsingan avoit trouvé les parolles,
dont Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, luy avoient usé sur la
conjoyssance de la paix, si pleynes d'honneur et si dignes, qu'il
n'avoit osé entreprendre de plus particullièrement les luy exprimer
que de l'asseurer que de plus dignes n'en pouvoient estre proférées de
nulz princes de la terre; et que, sur ce que je luy en disoys
meintennant, elle remercyoit infinyement Voz Majestez d'avoir vollu
ainsy pénétrer en son cueur, pour y bien cognoistre l'affection,
qu'elle a, trop plus certaine et vraye, que nul de toutz vos allyez, à
la dicte paix de vostre royaulme; et que, tout ainsy qu'elle a cy
devant prié Dieu de la vous donner, que ainsy, à ceste heure, que vous
l'avez, elle le prie de la vous conserver si entière que nulz plus
obéyssantz ny plus fidelles subjectz à leur prince que les vostres, ny
nul meilleur prince que Vostre Majesté à eulx, se puyssent trouver en
tout le monde.
Et a poursuyvy aulcunes particullaritez qui sembloient bien extraictes
de la susdicte lettre; mais je y ay respondu en façon qu'elle m'a
semblé demeurer bien édiffiée des choses de vostre royaume; et puys
j'ay adjouxté que le Sr de Valsingan, à mon adviz, n'avoit failly de
luy dire ce que Vostre Majesté me commandoit de luy représanter
encores une foys, c'est que vous aviez esté bien fort escandalisé du
dernier exploict du comte de Sussex en Escoce, et que une seule chose
vous avoit contanté, que ses deux ambassadeurs, et moy pareillement
par mes lettres, vous avions asseuré que cella estoit advenu sans son
sceu et sans son commandement; en quoy vous la vouliez donc très
expressément prier de fère quelque réparation ou démonstration là
dessus, par où les Escouçoys peussent cognoistre que son intention,
aussi bien que la vostre, avoit esté d'abstenir de toute voye
d'hostillité, et de remettre toutz leurs différans à ung bon tretté
d'accord, ainsy que, sur la parolle d'elle, vous les en aviez
asseurez, et aviez différé de leur bailler vostre secours; et qu'au
reste vous aviez heu ung singulier playsir d'entendre qu'elle eust
envoyé ses depputez devers la Royne d'Escoce pour commancer de
procéder au tretté; et que Vous, Sire, et la Royne, chacun séparément,
en voz lettres, me commandiez de la prier et conjurer, au nom de
l'amytié, que luy portez, qu'elle vous fît meintennant cognoistre
combien elle vouloit satisfère aulx choses, qu'elle vous a faictes
espérer, et que assés souvant elle vous a promises, pour la liberté et
restitution de la Royne d'Escoce, et de tourner son cueur à ne vous
vouloir ny offancer ny mescontanter en cella, ains correspondre à ce
que, pour le seul respect de son amytié, et non d'aultre chose, vous
desiriez qu'on ne vînt aulx viollantz remèdes, dont l'on vous
recherchoit très instantment d'y user; et que plusieurs raysons,
lesquelles vous luy aviez desjà faictes entendre, pressoient vostre
honneur et vostre debvoir, et l'honneur de vostre couronne, de
n'abandonner, en façon du monde, ny la liberté, ny la restitution de
ceste pouvre princesse, vostre belle soeur, ny mesmes les affères de
ceulx qui soubstiennent son party en Escoce, quant bien elle n'y
seroit plus, et de n'y espargner nul moyen, ny pouvoir, que Dieu vous
ayt donné en ce monde; dont desiriez infinyement que le dict tretté
sortît à effect, et que, par icelluy, elle demeurast contante et bien
satisfaicte de tout ce qu'elle pouvoit honnestement et honnorablement
demander à la Royne d'Escoce, pourveu que ce ne fût contre sa
consience, ny contre sa dignité, ny contre son estat, ny au préjudice
des trettez, que vous avez avec l'Angleterre, ny derrogeant à vostre
alliance avec les Escouçoys; car, au reste, vous vouliez, de bon
cueur, estre garant de toutes les choses qui seroient promises et
accordées par le tretté.
Auquel propos, qui a esté avec attention, mais non sans passion, fort
dilligemment escouté de la dicte Dame, elle m'a respondu qu'elle
s'esbahyssoit grandement, comme Voz Majestez Très Chrestiennes avez
tant à cueur la Royne d'Escoce, que ne vollussiez avoir aulcune
considération aulx grandes offances, qu'elle luy a faictes:
premièrement, de luy inpugner sa condicion pour la fère déclairer
illégitime; puys de s'estre attribuée le titre de son royaulme; et
finallement, d'avoir esmeu ses propres subjectz contre elle; et que ce
eust bien esté assés à Voz Majestez de l'avoir faict admonester une
foys d'y procéder, sellon que l'honneur et debvoir l'y pouvoit
convyer, sans luy en fère si souvant répéter les instances, comme, à
toutes les audiences, je ne faillois de les luy renouveller; et que,
puysque j'en avois esmeu le propos, elle me vouloit bien dire que ung
pacquet d'une dame d'Escosse luy estoit, despuys deux jours, tumbé
entre mains, dedans lequel elle avoit trouvé une enseigne d'or, en
laquelle estoit engravé ung lyon avec les armes d'Escoce, soubstenuz
de deux cornes, et ung liépart avec les armes d'Angleterre, lequel le
lyon dessiroit, et ung mot en Anglois qui dict: _ainsy abattra le Lyon
Escouçoys le Liépart Anglois_; et puys une lettre d'une dame, qui se
soubsigne _Flemy_, laquelle mande à milord de Leviston, de présenter
la dicte enseigne à la Royne d'Escoce, sa bonne Mestresse, laquelle en
entendra bien la signiffication, qui est celle propre qu'elles ont
souvant devisée et desirée entre elles; et que cella, avec plusieurs
aultres occasions, la randoient de plus en plus offancée contre la
dicte Dame.
A quoy j'ay répliqué que, si elle considéroit en quelle bonne sorte et
modeste façon vous l'aviez toutjour faicte requérir sur les affaires
de la dicte Royne d'Escoce, elle se réputeroit vous en avoir de
l'obligation, et non qu'elle s'en tînt mal contante, comme j'espérois
que le temps le luy feroit quelquefoys cognoistre; et que, si elle y
eust vollu entendre la première foys, nous en fussions à ceste heure
aulx mercyemens, et non plus aulx tant répétées instances; et qu'au
reste je ne faysois doubte que plusieurs en Angleterre, et plusieurs
en Escoce, ne cerchassent, par le moyen d'elle, de ruyner la Royne
d'Escoce, et plusieurs aussi, par la Royne d'Escoce, de la ruyner à
elle, s'ilz pouvoient; mais qu'elles feroient bien de s'accorder
ensemble à la propre ruyne d'eulx, et à leur confusion; et que
c'estoit à elle de cercher meintennant ou sa vengeance, ou sa
seureté, en cest affère; et si c'estoit sa vengeance, qu'elle
considérât les dangereuses conséquences qui en pouvoient advenir, et
combien elle s'aquerroit par là l'indignation de toutz les aultres
princes, et la hayne généralle des habitans de ceste isle et de
presque toute la Chrestienté; si, sa seureté, que Vostre Majesté
concourroit à la luy fère trouver telle, comme elle la pourroit
désirer.
A quoy la dicte Dame, avec affection, m'a prié de vous escripre que,
pour l'honneur de Vostre Majesté, et non pour aultre respect du monde,
elle a commancé d'envoyer ses depputez, et de procéder, envers la
Royne d'Escoce, en une façon que nul aultre prince, ny princesse
offancée comme elle, ne l'eust jamais faict, et qu'elle se contraindra
à toutes les conditions, qu'il luy sera possible, pour remettre la
dicte Dame, par la voye du tretté, le plus honnorablement qu'elle
pourra, en son royaulme; et, quant elle ne le pourra en ceste façon,
qu'encor vous donne elle parolle de la renvoyer, commant que soit, à
ceulx qui tiennent son party en son pays, car ne la veult plus retenir
en son royaulme; et que, par ainsy, elle espère vous satisfère si bien
que vous n'aurez plus occasion de vous quereller de ce faict, ny de
luy en fère plus parler. Qui sont, Sire, les principaulx poinctz qui
ont esté desduictz en ceste audience. Sur ce, etc. Ce XXVe jour
d'octobre 1570.