Sire, l'aprest des vingt navyres, que ceulx cy debvoient jetter
dehors, après les dix qui sont desjà sortys, se va peu à peu
discontinuant, et les a l'on ramenez de l'embouchure de la rivière de
Rochestre, où desjà ilz estoient, jusques à leur arcenal accoustumé de
Gelingan, ce qui monstre qu'à peyne s'en servyra l'on de ceste année;
les aultres dix se tiennent toutjour sur la coste près de Douvres,
attandant le passaige de la Royne d'Espaigne, à laquelle le temps ne
sert aucunement, et ceulx, qui s'y entendent, disent qu'à peyne luy
servira il encores de trois sepmaines; et est venu quelque adviz en
ceste court que le Roy d'Espaigne, son mary, luy a mandé que, si l'on
voyt que la navigation ne soit bien fort propre et fort seure, qu'elle
attande de se mettre sur mer jusques au prochain printemptz, et que
possible, entre cy et là, il aura faict dessein de la venir trouver
pour visiter ses Pays Bas: ce que possible a donné occasion à la Royne
d'Angleterre de fère cesser son armement. Laquelle aussi, comme
j'entendz, est tumbée en une grande souspeçon d'une nouvelle
ellévation qu'on luy a dict qui se prépare au pays de Lenclastre, où
semble qu'elle ayt desjà envoyé gens pour recognoistre que c'est, et
des secrettes commissions pour y remédier et apréhender quelques uns.
Cependant il nous est venu des lettres de la Royne d'Escoce, par
lesquelles elle mande que les seigneurs d'Escoce, qui sont de son
party, luy ont envoyé la déclaration de leur vollonté: laquelle est de
fère toutjour ce qu'elle leur commandera, dont Mr l'évesque de Roz est
allé devers ceste Royne pour haster sur cella la conclusion du tretté;
et j'espère, puysque le secrétaire Cecille est à présent bien guéry,
que luy et maistre Mildmay et le dict sieur évesque s'achemineront
tout incontinent devers la dicte Royne d'Escoce pour y mettre une
bonne fin.
Au surplus, Sire, Mr le cardinal de Chatillon est venu, despuys quatre
jours, prendre son diner en mon logis, et m'a dict que, comme vostre
très humble subject, il se sentoit tenu, et obligé à vostre service,
de ceste visite qu'il faisoit à vostre ambassadeur; et que ce qui
l'avoit engardé de la fère, durant les troubles, estoit que vous
monstriez lors, Sire, de ne prandre à gré, ains d'avoir quasi en
horreur tout ce qui procédoit de ceulx de sa religion; mais à ceste
heure qu'il playsoit à Dieu les fère jouyr du bien de vostre grâce, et
de celle de la Royne, et de Messeigneurs voz frères, et qu'il vous
playsoit les tenir au nombre de voz loyaulx et fidelles subjectz, tout
son plus grand soin estoit de vous obéyr et complayre, et prier Dieu
pour Voz Majestez et pour Mes dicts Seigneurs voz frères, et fère en
sorte que Dieu et le monde cognoissent que la contraincte demeure,
qu'il a faicte icy, ne l'a randu moins bon françoys ny moins dévot et
fidelle serviteur de vostre grandeur qu'il a esté par cy devant; et
qu'il n'a rien oublyé de l'obligation naturelle, ny encores de celle
expécialle, qu'il a à Voz Majestez et aulx feuz Roys voz
prédécesseurs; que, puys peu de jours, Messieurs les Princes de
Navarre et de Condé, et Mr l'Admyral, son frère, ont envoyé ung
gentilhomme devers ceste Royne, par lequel ilz luy ont escript à luy
de s'en aller à la Rochelle, et qu'ilz s'y rendront le plustost qu'ils
pourront, affin de pourvoir à l'accomplissement des choses qu'ilz vous
ont promises, lesquelles ne se peuvent bien effectuer sans luy et sans
aulcuns principaulx d'entre eulx; lesquelz fault que conviennent
ensemble pour admonester les aultres, ainsy qu'il a desjà fort
expressément admonesté toutz les ministres, qui estoient icy, premier
qu'ilz s'en soyent retournez, de n'excéder en rien qui soit, ny pour
quelconque occasion que puisse estre, voz permissions, ny transgresser
aulcunement voz deffances; et qu'il est besoing aussi que ce soyent
eulx qui, pour donner exemple aulx aultres de contribuer à ce qu'ilz
vous ont promiz de payer, se cothisent les premiers bien largement:
dont dellibéroit, dans six jours, aller prendre congé de ceste Royne
pour s'acheminer puys après à Ampthonne, affin d'y attandre la
commodité de son passaige, me priant bien fort de fère entendre ceste
sienne dellibération à Vostre Majesté avec plusieurs aultres bons
propos, qui seroient trop longs à mettre icy.
Je luy ay respondu, Sire, le mieulx que j'ay peu, sellon que j'ay
estimé estre de vostre intention, conforme à la notice que j'en
pouvois avoir par vostre éedict, car de plus expécialle je n'en avois
poinct; mais je luy ay principallement incisté de vouloir dresser son
premier retour en France devers Vostre Majesté, affin de monstrer
qu'il a plus de confiance en vostre bonté et parolle que aulx rempartz
des places, qu'on a demandées pour seureté.
A quoy il m'a répliqué que ce avoit bien esté son premier desir, mais,
puysqu'on luy mandoit de se randre ainsy bientost à la Rochelle, affin
de donner forme aulx choses qu'il falloit ordonner, à ce commancement,
pour satisfère à Vostre Majesté, et qu'avec très grande incommodité il
pourroit fère ce grand tour par terre, qu'il estoit contrainct d'y
aller par mer; mais qu'aussitost qu'on auroit pourveu à vostre
satisfaction, qu'il vous yroit très humblement bayser les mains, et à
la Royne, et à Messeigneurs voz frères, sellon qu'il espéroit que Voz
Majestez le luy permettroient, me priant cependant de le vous fère
ainsy trouver bon, et que ne veuillez jamais penser de luy que comme
d'ung vostre très humble et très obéyssant serviteur.
Le deuxiesme jour après, à l'exemple de luy, Mr le vydame de Chartres,
estant prest à partyr, m'est aussi venu visiter avec plusieurs bonnes
parolles de l'affection et dévotion, qu'il dict avoir à vostre
service, et m'a requis de deux choses: c'est de vous vouloir
tesmoigner, par mes premières, que ses déportemenz par deçà n'ont esté
en rien contre vostre dict service; et l'aultre, de luy bailler ung
mien passeport pour se conduyre, luy, sa femme et son trein, jusques à
la Fretté, pour, incontinent après, vous aller très humblement bayser
les mains. Je luy ay agréé, en la meilleur façon que j'ay peu, sa
bonne intention vers Vostre Majesté, mais j'ay faict plusieurs
difficultez sur l'une et l'aultre de ses demandes; et qu'encor que je
ne voulois pas nyer que je ne l'eusse faict observer, je ne pouvois
toutesfoys vous justiffier en aultre sorte ses actions, parce que
toutes ne me pouvoient estre bien cogneues, que de vous dire, Sire,
que je ne sçavois pas qu'il en heust faict icy de plus mauvaises
contre vostre service que d'y estre venu; et, quant au passeport, que
ce seroit préjudicier à la liberté de la paix de luy en bailler. A
quoy il m'a répliqué que, pour le regard du premier, il se contentoit
bien de ce mien tesmoignage, mais du second, il m'en a tant pressé que
j'ai esté contrainct de lui bailler mon dict passeport. Et voylà,
Sire, tout ce qui a passé entre les dicts sieurs cardinal et vydame,
et moy, dont semble bien que les Anglois n'ont prins grand playsir à
ces deux visites; car par icelles ils sont contrainctz de fère quelque
meilleur jugement de la réunyon de vostre royaulme qu'ilz ne la
pensoient; mais je ne suis point allé randre la pareille à l'ung ny à
l'aultre en leur logis, parce que je n'en avois nul ordre de Vostre
Majesté. Sur ce, etc.
Ce XXIVe jour de septembre 1570.