Sire, sellon la bonne communication que j'ay faicte à Mr de Poigny,
pendant qu'avons esté ensemble, de toutes choses de deçà, dont j'ay
peu avoir quelque notice, j'espère qu'il aura donné bon compte à
Vostre Majesté non seulement de celles là qui s'y mènent ouvertement,
mais aussi d'aulcunes qui se présument, lesquelles ne sont encores
qu'en discours; et pareillement de l'estat où sont demeurées celles de
la Royne d'Escoce, de façon que je n'auray à toucher icy, sinon de ce
qui a succédé despuys son partement; qui est, Sire, que la Royne
d'Angleterre a faict donner une si grand presse à son armée de mer
qu'on l'a rendue toute preste à sortyr, dans le XXe du présent, en
nombre de XXIX de ses grandz navires, bien artillez et bien garnys de
toutes monitions de guerre, et avitaillez pour trois mois, avec cinq
mil cinq centz hommes dessus et son admyral en personne pour y
commander, oultre ung nombre d'aultres vaysseaulx, que le comte de
Betfort faict équiper en guerre au pays d'Ouest, qui doibvent sortir,
soubz la conduicte de Haquens, et trèze navyres des Françoys et des
Flamans, de la nouvelle religion, qui sont attendans en l'isle d'Ouyc.
Quelcung est revenu de la mer sur un batteau légier, qui raporte avoir
veu, sur la coste de Flandres, envyron cinquante quatre voyles desjà
hors des portz, ce qui faict davantaige haster ceulx cy en leur
entreprinse; et les seigneurs de ce conseil ont envoyé signiffier, par
deux aldremans de Londres, à Mr l'ambassadeur d'Espaigne qu'il les
veuille venir trouver, à St Auban, à XX mil d'icy, affin de conférer
ensemble; mais ne saichant comme ilz vouldroient user vers luy, il est
en doubte s'il yra.
Je ne descouvre point encores, Sire, que la dicte Dame ayt à nul
aultre effect entreprins cest armement que pour le souspeçon du duc
d'Alve, et croy, à la vérité, que cella seul en est la première
ocasion; mais, à ceste heure, qu'elle a faicte la despense, et que le
duc luy a en plusieurs sortes déclairé qu'il ne veult rien
entreprendre contre elle, et aussi n'y a il nul aparance quelconque
qu'il soit pour le fère, ny qu'il divertisse ailleurs son armée qu'à
la conduicte de la Royne, sa Mestresse, tant qu'elle soit du tout
descendue en Espaigne, je crains que la dicte Royne d'Angleterre
employe cependant la sienne contre l'Escoce; car de la dresser contre
la France je n'en ay ny indice ny sentyment, mais quelcun m'a bien
dict qu'on la conseille de se saysir de Dombarre, et m'a l'on donné
adviz qu'elle a mandé de nouveau au comte de Sussex de tenir mil cinq
centz harquebouziers, six centz corseletz et quatre centz chevaulx,
toutz prestz en la frontière, qui est argument qu'elle espèreroit, par
ce secours de terre, facilliter l'entreprinse à son armée de mer; et
que, par mesmes moyen, elle satisferoit au comte de Lenoz, lequel luy
ayant demandé une grande provision de deniers pour souldoyer des
Escossoys près de luy, elle luy a respondu qu'elle ayme mieulx
employer son argent à souldoyer des siens que non d'en acquérryr des
estrangiers; néantmoins j'entendz qu'on l'a tant pressée qu'enfin elle
luy a envoyé trois mil {lt} d'esterlin, qui est dix mil escuz. De
cecy, Sire, et d'aulcunes conditions assés dures, que la dicte Dame a
naguières proposées, bien qu'en ryant, à Mr l'évesque de Roz, de
vouloir pour sa seurté, en restituant sa cousine, avoir des ostaiges
d'elle, et le Prince son filz, et le chasteau de Dombertran; et luy
ayant le dict sieur évesque respondu que mal ayséement se pourroit
tout cella fère, je crains que la dicte Dame se veuille pourvoir, de
bonne heure, d'aulcuns aultres moyens bien contraires à celluy du
tretté, que nous avons commancé; mais, nonobstant ceste démonstration,
nous ne layssons de luy incister toutjour qu'elle doibt demeurer aulx
bons termes du tretté, et icelluy paraschever, sellon qu'elle mesmes a
prié Mr de Poigny de vous asseurer, Sire, que, si la Royne d'Escoce
luy faict de bien honnestes et honnorables offres, qu'elle procèdera
très honnorablement envers elle; et, suyvant cella, elle nous a
despuys baillé ses lettres pour fère passer sans difficulté milord de
Leviston jusques là où le duc de Chastellerault et les aultres
seigneurs du party de la Royne d'Escoce sont assemblez, affin de leur
notiffier l'accord encommancé, et les sommer d'envoyer des depputez
pour ayder à le conclurre; et, par mesmes dépesche, nous avons adverty
les dicts seigneurs de se donner garde des entreprinses de deçà. Ceulx
qui portent icy bonne affection à la Royne d'Escoce estiment, Sire,
qu'il importe beaucoup que, en parlant à l'ambassadeur d'Angleterre,
et par aultres démonstrations en Bretaigne, Vostre Majesté face
toutjour cognoistre qu'elle desire secourir et remédier les affères de
la dicte Dame.
J'entendz que Mr Norrys a escript, du IIIe du présent, que la paix
estoit desjà conclue dez le premier[13], et qu'il restoit rien plus à
accorder que quelque formalité sur le désarmer et sur reconduyre les
reytres hors de vostre royaulme, ce qui faict regarder à plusieurs
icy, si Vostre Majesté vouldra incister plus fort, à ceste heure, au
restablissement des choses d'Escoce, et s'il en pourra bien sortyr du
différant entre la France et l'Angleterre; mais je leur en oste
l'opinion le plus que je puys.
[13] Cette paix, connue sous le nom de _paix boiteuse et mal
assise_, parce qu'elle fut négociée par Mr de Biron, qui était
boiteux, et par le sieur de Mesmes, seigneur de Malassise, fut
conclue à Saint-Germain-en-Laye, le 11 août 1570. Les articles au
nombre de quarante-six sont rapportés dans l'édit de
pacification, donné à Saint-Germain, le 15 du même mois.
Le présidant venu de la Rochelle est allé desjà une foys jusques à
ceste court, et m'a l'on dict que, à cause des adviz et des lettres
interceptés, qu'il disoit aporter concernant ceste princesse, elle l'a
vollu ouyr, mais bien fort en secrect. Les depputez aussi des princes
d'Allemaigne ont esté ouys une foys, et puys se sont retirez à
Londres. Il semble que leur négociation demeure en quelque suspens par
le retour d'ung Oynfild, qui vient freschement d'Allemaigne, l'y
ayant, dez le moy de may, ceste princesse envoyé pour tretter
d'aulcunes choses fort secrectement avec les dicts princes, et mesmes
a heu grande communication avec l'évesque de Colloigne. La dicte Dame
commance de n'avoir plus si suspecte la diette d'Espire comme l'on la
luy faisoit, puisque le comte Pallatin y intervient. L'on dict que ung
agent du jeune duc des Deux Ponts est venu poursuyvre icy, contre
ceulx de la Rochelle, le payement d'environ quarante mil escuz, qui
furent trouvez ez coffres du feu duc, son père; lesquelz monsieur
l'Admyral print, avec obligation de la Royne de Navarre et des
principaulx de l'armée, qu'ilz seroient acquittez contantz en
Angeterre. Maistre Felton a esté, despuys trois jours, exécuté devant
icelle mesme porte de l'évesque de Londres, où il avoit affiché la
bulle, ayant soubstenu toutjour fort opinyastrément que l'interdict du
Pape sur ceste Royne est juste et juridique. L'on continue aussi les
exécutions en Norfolc. La dicte Dame poursuyt son progrez vers Oxfort,
et a vollu que je soys sorty de Londres, à cause de la peste, pour
pouvoir plus librement négocier avec elle. De quoi, Sire, et du
desloignement de sa court, je crains demeurer moins bien adverty de
beaucoup de choses au villaige que je n'étois à la ville, mais j'y
mettray toutjour la meilleure dilligence que je pourray. Sur ce, etc.
Ce XIe jour d'aoust 1570.
J'ay faict courir après ce pacquet, qui estoit desjà dépesché dez
le matin, pour y adjouxter la réception de voz lettres du IIIIe
du présent, qui m'ont esté rendues par mon secrétaire, avec la
bonne et desirée nouvelle de la paix; sur laquelle, après avoir
remercyé Dieu, et, de rechef, de tout mon cueur très humblement
baysé les mains de Vostre Majesté, j'en yray demain fère la
conjoyssance à ceste Royne, laquelle, à ce que j'entendz,
dépesche ung gentilhomme en France, mais ne sçay encores sur
quelle occasion.