Sire, après que Mr de Poigny a heu satisfaict à la visite, que Vostre
Majesté luy avoit commandé vers la Royne d'Escoce, par l'espace de
quatre jours, qu'il luy a esté permiz d'estre auprès d'elle, avec ung
infiny contantement et très grande satisfaction de la dicte Dame, il
s'en est retourné par deçà; et estant icy, nous avons ensemble
considéré que, puisqu'il estoit contrainct de se déporter du surplus
de son voyage en Escoce, parce que la Royne d'Angleterre ne le
trouvoit bon, et que les commissaires escossoys n'estoient point
arrivez, qu'il estoit expédiant qu'il ne temporisât plus en ce lieu;
dont sommes allez, le IIIIe du présent, trouver la dicte Dame à
Cheyneys, où elle est encores. A laquelle le dict Sr de Poigny a faict
entendre, bien à propos, les choses qu'il avoit veues et aprinses de
l'estat de la Royne d'Escoce, et de sa santé, et aussi de son
estroicte garde, et d'aulcunes aultres particullaritez de ses affères,
luy incistant bien fort de luy vouloir ottroyer ung peu plus de
liberté qu'elle n'a; et luy ayant au reste ramentu de rechef les
principaulx poinctz de sa charge, avec offre de passer encor en
Escoce, s'il estoit besoing, pour disposer ces seigneurs de dellà à la
continuation du tretté, la dicte Dame luy a faict plusieurs diverses
responces ès quelles, sans luy reffuzer ny accorder aussi tout ce
qu'il demandoit, sinon touchant aller en Escoce, qu'elle luy a bien
ouvertement dényé, elle a monstré, au reste, qu'elle vouloit beaucoup
defférer à Vostre Majesté; et, après qu'avec de bien honnestes
répliques, il a heu tiré d'aultres secondes et meilleures responces de
la dicte Dame, il a prins congé d'elle. Dont, de tant, Sire, que
Vostre Majesté entendra mieulx au long et par ordre de luy, que ne
feroit par ma lettre, tout ce qui s'est passé en son audience, et ce
qu'il y a proposé, ensemble ce qu'il y a obtenu, et ce que la dicte
Dame l'a prié de vous dire, je me déporteray de vous en toucher icy
plus avant, si n'est pour vous dire, Sire, qu'encor qu'il ne vous
raporte résolution de toutes choses, son voyage ne laisse pourtant
d'estre et bien utille, et heureux, puisque par icelluy est advenu que
ceste Royne a commancé de se modérer tant envers la Royne d'Escoce
qu'elle l'a layssée visiter de vostre part et luy a eslargy ung peu sa
liberté; et qu'en mesmes temps le duc de Norfolc, qui estoit en
pryson, a esté remiz en sa mayson, bien que ce soit encores soubz
quelque garde; qui sont tout présaiges de quelques bon succez ez
aultres affères de la dicte Dame.
Or de ma part, Sire, ayant heu à remercyer la dicte Dame de la
déclaration qu'elle m'avoit mandé fère, que son armement n'estoit
aulcunement dressé ny contre Vostre Majesté, ny contre vostre
royaulme, et de ce qu'elle avoit monstré se resjouyr infinyement de la
nouvelle, que je luy avois faict entendre, qu'on tenoit en France la
paix pour faicte; et que sur le dict armement elle m'a heu confirmé le
mesmes, adjouxtant que c'estoit le duc d'Alve et non Vostre Majesté
qui avoit à se doubter d'icelluy, et qu'avec plusieurs parolles, et
par tout aultre semblant, elle a exprimé ung très grand désir à la
dicte paix, et luy tarder beaucoup que je la luy puysse bien asseurer
de vostre part, j'ay tiré le propos à luy parler des choses que nous
avions entendu d'Escoce: comme pour empescher l'effect de l'accord,
qui estoit tant bien commancé, l'on avoit trouvé moyen de retarder Mr
de Leviston (qui l'alloit notiffier aulx seigneurs d'Escoce) vingt
deux jours en la frontière de deçà, et despuys, estant passé en celle
de dellà, les adversaires de la Royne d'Escoce ne permettoient qu'il
passât oultre pour acomplyr sa légation; que cependant le comte de
Sussex avoit envoyé solliciter ceulx du party de la Royne d'Escoce de
poser les armes, d'abandonner les rebelles angloys, de ne recepvoir
les estrangiers, et de casser les proclamations, qu'ilz avoient faicte
de l'authorité de leur Royne, pour remettre le faict du gouvernement
du pays en tel estat que le comte de Mora l'avoit layssé; et que,
pendant que la dicte Dame se prenoit bien asprement à la Royne
d'Escoce de ce que ses fuytifz trouvoient faveur et retrette en son
pays, c'estoient les mauvais subjectz de la Royne d'Escoce qui
avoient relevé une forme d'authorité, en tiltre de régent, contre et
au préjudice d'icelle en son royaulme, soubz l'adveu et protection des
lettres de la dicte Royne d'Angleterre, qui avoient esté leues
publiquement en l'assemblée, y assistant maistre Randolf et son agent
par dellà; et que le comte de Lenoz, à présent créé régent, se vantoit
qu'il auroit tout secours d'elle pour estre meintenu en ceste sienne
nouvelle authorité, et que mesmes le comte de Sussex, en sa faveur,
rentreroit de rechef avecques forces en Escoce, et que l'armée de mer
de la dicte Dame seroit bientost devant Dombertran pour l'assiéger;
dont, de tant que, sur ce que je vous avois escript et asseuré du
contraire, vous aviez contremandé voz forces, qui estoient toutes
prestes en Bretaigne, et vous estiez venu de toutz ces différantz à
ung tretté d'accord, duquel ne voyez à présent sortyr nul effect, je
ne pouvois, pour ma justification envers Vostre Majesté, que recourir
à la promesse, qu'elle m'avoit faict fère là dessus par les seigneurs
de son conseil, laquelle elle m'avoit despuys confirmée en parolle de
Royne et de Princesse chrestienne, pleyne de foy et de vérité; et,
suyvant icelle, la suplyer de vouloir demeurer aulx bons termes du
dict tretté et icelluy paraschever, ou bien me dire quelle
satisfaction elle pensoit que j'en debvois donner à Vostre Majesté.
La dicte Dame, se voyant fort pressée de ce propos, et voyant que
j'estois adverty de toutes les pratiques qui se menoient en Escoce,
s'est efforcée de leur donner le meilleur lustre qu'elle a peu,
alléguant que ceulx du party de la Royne d'Escoce, pour avoir de
rechef rentré en la frontière d'Angleterre, et avoir dressé avec milor
Dacres une bien dangereuse entreprinse sur icelle, si le comte de
Sussex ne l'eust descouverte, et pour avoir, en proclamant l'authorité
de la Royne d'Escoce, déclairé ceulx de l'aultre party rebelles,
avoient commancé les premiers de donner occasion à elle de se départyr
du dict traicté, dont estoit délibérée de ne souffrir plus leurs
attemptatz et de remédier à leurs mauvaises entreprinses.
Je luy ay répliqué que Vostre Majesté ny la Royne d'Escoce n'aviez
rien innové de vostre part, et qu'on ne pouvoit prétendre que ceulx du
party de la Royne d'Escoce eussent aussi peu violler le tretté jusques
à ce qu'il leur auroit esté légitimement notiffié; par ainsy, que je
incistois toutjour à l'entretennement et continuation d'icelluy.
Enfin la dicte Dame, laquelle faict grand fondement de sa parolle
jusques à me dire que si je la trouve jamais manquer d'icelle, je la
veuille estimer indigne que je face jamais plus nul office de vostre
ambassadeur vers elle, et les seigneurs de son conseil, ausquelz j'ay
aussi faict la mesme remonstrance, m'ont accordé qu'il sera donné
moyen à Mr de Leviston, ou bien à quelque aultre, qui sera
présentement dépesché d'icy, de pouvoir aller seurement jusques vers
le duc de Chastellerault, et vers les aultres seigneurs du party de la
Royne d'Escoce, pour leur signiffier l'accord encommancé, et les
sommer d'envoyer des depputez pour le continuer et parfaire.
Cependant, Sire, la dicte Dame continue toutjour son armement en fort
grand dilligence, et n'en remect rien pour chose que le duc d'Alve luy
ayt respondu, lequel aussi, à ce que j'entendz, a parlé ung peu bien
ferme à maistre Fuyguillem, depputé de la dicte Dame, lequel est
revenu despuys trois jours: c'est qu'il luy a dict qu'il préparoit
son armée de mer pour conduyre seurement la Royne, sa Mestresse, en
Espagne, et que rien n'en estoit dressé contre les amys et confédérez
de son Maistre, mais bien pour se deffandre et se venger des injures
de ses ennemys; et quant à la pleincte qu'il faysoit que l'ambassadeur
d'Espaigne, icy résidant, avoit donné des saufconduictz aulz rebelles
d'Angleterre pour passer en Flandres; que le Roy, son Maistre, le
chastieroit s'il avait mal faict, mais que, pour un rebelle anglois
qu'il y avoit en Flandres, il y en avoit cinq centz flamans en
Angleterre: au regard de se contanter de l'accord des merchandises
sellon l'inventoire qui en avoit esté faict, qu'il vouloit de sa part
rendre aulx Anglois tout entièrement ce qu'il leur avoit faict saysir
et arrester, et qu'ainsy entendoit il qu'il fût de mesmes satisfaict
aulx subjectz de son Maistre. Bien m'a l'on dict qu'il a usé à part
d'aultres parolles gracieuses au dict Fuyguillem, qui les mect en plus
grande espérance d'accord que jamais.
Il est arrivé, despuys lundy dernier, ung des superintendans des
finances de la Rochelle, nommé le présidant des comptes de Bretaigne,
lequel on dict estre principallement venu pour trois choses; l'une,
pour adviser le moyen de desdommaiger la Royne d'Angleterre et les
siens des trèze ourques de merchandises d'Espaigne, qui furent, dès le
commencement, menées des portz de ce royaulme à la Rochelle, et fère
pour cella, ou pour recouvrer nouveaulx deniers, pour du sel et du
vin, quelque nouveau contract entre eulx; la seconde, pour consulter
avec Mr le cardinal de Chatillon des articles de la paix, et les
notiffier, de la part de la Royne de Navarre, à ceste Royne; la
tierce, pour aporter à la dicte Dame quelques adviz et pacquetz qui
la concernent, lesquelz ilz ont surprins quelque part. Sur ce, etc. Ce
VIe jour d'aoust 1570.