Sire, s'estant la Royne d'Angleterre aperceue que le mal de son pied
empyroit par le travail de son progrez, encore qu'elle n'allât qu'en
coche, elle s'est arrestée à Cheyneys, qui est celle mayson du comte
de Betfort, où je vous ay mandé, par mes dernières, qu'elle debvoit
demeurer tout le XXVe et XXVIe de ce moys; mais elle y a séjourné
davantaige, et n'en bougera encores de quelques jours. Ceulx de son
conseil se sont assemblez au dict lieu pour prendre quelque bon ordre
sur aulcunes choses qu'ilz ont veu estre aultres, ou bien avoir aultre
événement, qu'ilz ne pensoient; premièrement, sur la détention du duc
de Norfolc, par laquelle, au lieu d'en avoir assoupy et retardé les
troubles de ce royaulme, ilz cognoissent meintennant que c'est par là
qu'ilz les ont advancez et faict naistre, car auparavant il n'y en
avoit point; et sur la guerre d'Irlande, laquelle ilz cuydoient desjà
achevée, ilz ont nouvelles que, despuys naguyères, l'on s'y est bien
battu, et que ceulx du party de la Royne, leur Mestresse, ont heu du
pyre, et que mesmes les saulvaiges monstrent de vouloir passer
oultre, et qu'ilz attandent du secours d'ailleurs; aussi sur le faict
de la Royne d'Escoce, duquel, parce que Vostre Majesté le porte et le
favorise, ilz voyent que toutz leurs affères d'Escoce en succèdent si
mal qu'ilz sont bien en peyne commant le remédier; pareillement sur
leurs différans des Pays Bas, lesquelz viennent meintennant à leur
estre de tant plus suspectz, que, par le pardon général publié en
Envers par le duc d'Alve, à vestemens blancz[11], le XVIe de ce moys,
où l'on leur faict acroyre que le prince d'Orange est comprins, et
qu'on a randu ses biens à ses enfans; et aussi par l'accord des Mores
en Espaigne[12], ilz estiment que les affères du Roy d'Espaigne
demeurent si establys en ses pays qu'il n'a rien plus à fère
meintennant que se rescentyr de l'injure, qu'ilz luy ont faicte et à
ses subjectz, ainsy que le duc d'Alve semble d'en avoir l'apareil tout
prest; et encores sur la paix de vostre royaulme, laquelle, de tant
qu'ilz la tiennent desjà comme conclue, sans qu'ilz s'en soyent
meslez, ilz craignent que Vostre Majesté se veuille de mesmes conduyre
meintennant en icelle vers eulx, comme ilz se sont assés mal déportez
vers vous durant la guerre; mais principallement sur la division et
mal contantement de leurs propres subjectz, d'où ilz prévoyent que,
s'il n'y est, devant toutes aultres choses, pourveu, ce sera de là que
leur viendront les plus dangereuses guerres et les plus grandes
difficultez dont, de tant que la Royne leur Mestresse s'oppose
toutjour bien fort aulx moyens, qu'on luy met en avant, qui tendent
ou à la guerre ou à la despence; après avoir bien longuement débattu
toutes ces matières, ilz luy ont enfin conseillé que, d'ung costé,
elle veuille mettre le duc de Norfolc hors de pryson, et que, par sa
liberté et par l'ayde qu'il luy pourra fère, elle se tirera ayséement
hors des plus apparans dangiers; et dresser, de l'aultre, tout
promptement une bonne armée de mer, qui serviroit de remédier à tout
le reste, sans regarder de si près à la despence, qu'elle y pourra
fère, qu'elle ne regarde encores plus à la conservation de son estat
et à l'honneur et grandeur de sa couronne.
[11] Le duc d'Albe déploya, pour la publication de cette
amnistie, une pompe extraordinaire. Ces mots _vêtements blancs_
se rapportent probablement à quelque particularité des costumes
employés dans cette cérémonie.
[12] Voir la note ci-dessus, p. 183.
Sur laquelle leur résolution s'estant la dicte Dame assés collérée
contre ceulx, qui l'avoient faicte estre jusques icy trop rigoureuse
contre le dict duc, leur a respondu qu'elle estoit contante de prendre
bientost ung bon expédiant avecques luy, qui ne viendroit toutesfoys
ny d'aulcun d'eulx, ny de toutz ensemble, et dont il n'en auroit à
remercyer que elle seule; et quant à dresser une armée, qu'elle ne se
vouloit opposer à leur conseil, mais seulement les prier qu'ilz
advisassent de n'entreprendre rien qui ne fût bien nécessaire, et qui
ne la mist en plus de peyne qu'elle n'est. Dont, tout sur l'heure, les
commissions ont esté dépeschées, telles que j'ay cy devant mandées à
Vostre Majesté: de dresser une armée royalle de toutz les grandz
navyres de la dicte Dame et de bon nombre d'aultres vaisseaulx
particulliers, et de lever quatre mil maryniers, et tenir prestz huict
mil hommes de pied et deux mil chevaulx; dont, quant aulx navyres et
hommes pour mettre dessus, qui sont maryniers et soldatz tout
ensemble, cella s'exécute en toute dilligence; et, dans le Xe du
prochain, j'entendz qu'il sortyra en mer sept grandz navyres des
premiers prestz, les meilleurs à la voyle, avec douze centz hommes
dessus, et les aultres suyvront après, à la mesure qu'on les aura
fornys d'hommes et de vivres; car, ilz ont desjà tout leur aultre
apareil et fornyment. Mais, quant aulx huict mil hommes de pied et
deux mil chevaulx, l'on ne se haste encores de les fère marcher.
Or, en ce mesmes conseil, a esté advisé de renvoyer devers le duc
d'Alve maistre Fyguillem, bourgeois de ceste ville, l'ung des
commissaires des prinses, par prétexte de luy aporter une honneste
responce sur l'accord de leur différandz, comme ceste Royne le prye
d'y vouloir entendre en quelque bonne sorte, et qu'elle est contante
de reffère le nombre des merchandises et tout ce qui en est dépéry et
descheu, despuys le premier inventoire qui en fut faict; ce que
n'estant encores aprochant de la satisfaction, parce que le dict
inventoire ne contient guières bien le tiers des dictes merchandises,
ny que celle moindre partie des deniers qui estoit ez quaysses
merquées pour le Roy d'Espaigne, j'ay bien pensé qu'il n'y alloit que
pour descouvrir l'intention du dict duc, et à quoy tandoit son
armement, et quelles pratiques menoient les Anglois catholiques, qui
ont naguières passé d'Escoce et d'icy devers luy. Tant y a, Sire, que,
nonobstant cest argument, lequel m'a bien faict juger qu'en leur faict
y avoit plus de peur que d'entreprinse, voyant néantmoins que leur
appareil estoit tel qu'il le falloit avoir suspect, mesmes que nul ne
me sçavoit asseurer au vray de l'occasion d'icelluy, et qu'ilz ne
cessoient de tretter toutjour d'accord avec le duc d'Alve, j'ay pensé
qu'il estoit expédiant de les fère parler; dont ay suplié la dicte
Dame et iceulx seigneurs de son conseil que, de tant que j'avois à
vous donner adviz de leur armement, il leur pleust m'advertyr comme
ilz desiroient que je le vous escripvisse, affin d'évitter que, pour
la jalouzie que vous en pourriez avoir, vous ne leur en fissiez
prendre une aultre en vous armant de vostre costé.
A quoy ilz m'ont respondu que je sçavois bien que le duc d'Alve
faisoit une bien fort grande armée de mer, et encor qu'il leur eust
notiffié par l'ambassadeur de son Maistre, qui est icy, et encores
faict dire à Mr Norrys par celluy qui est en France, que c'estoit
seulement pour conduyre la Royne d'Espaigne et non pour occasion
quelconque, d'où ilz deussent prendre tant soit peu de deffiance de
luy, que néantmoins la dicte Dame luy avoit bien vollu dépescher ung
messaigier pour l'advertyr qu'elle estoit dellibérée de mettre aussi
ses navyres en mer, avec sept ou huict mil hommes dessus, pour
accompaigner la dicte Royne d'Espaigne, sa bonne soeur, tout le long
de la mer de son royaulme, avec commandement à son admyral, lequel
yroit luy mesmes en l'armée, de la recepvoir, honnorer et bien tretter
en toutz ses portz et hâvres, où luy viendrait à playsir de descendre
et prendre terre: dont me prioient d'asseurer Vostre Majesté que, sur
leur vie et honneur, il n'y avoit aultre chose; et que le dict sieur
Admyral ne bougeroit que la responce du dict duc ne fût arrivée. Bien
me vouloient dire que aulcuns de leurs rebelles trettoient en secrect
et ouvertement avecques le dict duc, et que les Escossoys se vantoient
aussi qu'ilz auroient bientost ung secours de Flandres; dont se
vouloient trouver prestz à tout besoing.
Voylà, Sire, ce qu'ilz m'ont dict, et en quelle façon ils se sont
descouvertz de la légation du susdict Figuillem, qu'ilz avoient
toutjour tenue fort secrecte; et comme, soubz démonstrations
honnestes, ilz se pourvoyent contre les malles intentions les ungs des
aultres. Je observeray le progrez de leurs actions, du plus près que
je pourray, pour vous en donner toutjour les plus seurs adviz qu'il me
sera possible; et sur ce, etc. Ce XXXe jour de juillet 1570.