AU ROY.

Sire, nous avons esté, despuys quatre jours en çà, trouver la Royne

d'Angleterre à Otland, laquelle a monstré de recepvoir, avec playsir,

les lettres et recommendations, que Voz Majestez lui ont faictes

présenter par Mr de Poigny, et l'a receu à luy mesmes bien fort

favorablement; dont, après aulcuns bien honnestes propos, de l'ayse

qu'elle avoit d'entendre de voz bonnes nouvelles et vostre retour en

bonne santé vers les quartiers qui sont plus près d'icy, elle a

commancé de lyre assés hault voz lettres; sur lesquelles monstrant de

s'esbahyr de l'occasion que luy mandiez du voyage du dict Sr de

Poigny, que ce fût à l'instance de son ambassadeur, elle nous a dict,

tout clairement, qu'elle n'avoit point donné ceste charge à son

ambassadeur, ainsy qu'il se pourroit bien vériffier par la minute des

lettres que, despuys deux moys, elle lui avoit escriptes: et le

Secrétaire Cecille, lequel elle a appellé là dessus, n'a failly de le

confirmer de mesmes.

Puys, elle a suyvy à dire qu'il estoit advenu l'ung de deux; ou qu'on

avoit équivoqué sur ce qu'elle avoit accordé que la Royne d'Escoce et

moy peussions envoyer ung gentilhomme jusques en Escoce pour voir

comme les armes s'y poseraient, et comme elle feroit retirer ses

forces hors du pays, ainsy que, pour cest effect, le sir de Leviston

estoit desjà par dellà, mais non de fère venir exprès ung gentilhomme

de France; ou bien qu'il y avoit de l'artiffice; mais, d'où que peult

venir la faulte, elle n'estoit que heureuse, puysqu'elle luy estoit

moyen de pouvoir mieulx entendre l'estat et bonne disposition de Voz

Majestez.

A quoy ayantz vifvement incisté qu'il n'y avoit, ny pouvoit avoir, nul

mescompte ny artiffice de vostre costé, le dict Sr de Poigny a allégué

qu'il avoit veu son dict ambassadeur estre longtemps en l'audience

avec Voz Majestez à vous discourir et monstrer plusieurs papiers; et

que, au sortir de là, vous luy aviez commandé de s'en venir, qui ne

pouvoit estre, sans que le dict ambassadeur l'eust ainsi requis. Et a

poursuyvy de réciter à la dicte Dame bien particulièrement tout le

contenu de sa charge, en si bonne et gracieuse façon, qu'elle a

monstré d'en avoir tout contantement.

Il est vray, Sire, qu'elle a commancé de respondre par une plaincte,

qu'elle nous a faicte, de l'affection que Vostre Majesté monstre de se

souvenir trop plus de la Royne d'Escoce et de ses affères que des bons

tours de bonne soeur et vraye amie, qu'elle vous a monstrez en ces

troubles de vostre royaulme; mais que pourtant elle ne veult laysser,

sur la considération qu'avez heue de n'envoyer voz forces en Escoce,

de vous en randre ung bien fort grand mercy, et non moindre pour

l'amour de vous que pour l'amour d'elle mesmes, car l'honneur est égal

à toutz deux; et qu'au reste, encores qu'on dye que les femmes ont

toutjours des responces et deffaictes toutes prestes, qu'elle n'en

usera en cest endroict, ains prendra temps pour bien consulter

l'affère, affin de nous donner, par après, plus grande satisfaction.

Et ainsy, Sire, nous sommes attandans qu'est ce qu'elle trouvera par

son conseil qu'elle nous debvra dire; et, de tant qu'elle nous a

touché de l'armement, qu'elle dict estre encores tout prest en

Bretaigne, contre l'asseurance que je luy avois donnée que vous

l'aviez contremandé, et aussi de quelque personnaige qu'avez

freschement dépesché par mer en Escoce; et que, parmy cella, elle nous

a ramentu plusieurs offances que la Royne d'Escoce, à ce qu'elle dict,

luy a faictes, avec grande deffiance d'elle et de Mr le cardinal de

Lorrayne, je ne vois pas que nous soyons encores bien prez de

conclurre quelque bon marché entre elles. Tant y a que comme il n'a

esté, à mon adviz, rien oublyé de ce qui se pouvoit desduyre en ceste

première remonstrance, nous ne dellibérons d'estre moins pressantz en

la segonde. Ce poinct, au moins, nous demeure gaigné despuys dix

jours, que l'armée de la dicte Dame, suyvant ce que je vous ay cy

devant mandé, est entièrement cassée, et ne reste nulles aultres

forces en la frontière du North que la garnison acoustumée de Barvich

et celle qu'on a layssé dans les deux chasteaux de Humes et Fascastel.

Il est vray que, dedans Barvych, demeure ung bien fort grand appareil

de guerre, qu'on y avoit desjà préparé pour la généralle entreprinse

d'Escoce, et l'armée peult, en bien peu de jours, estre rassemblée. Je

ne sçay si le comte de Lenoz aura de mesmes obéy à ce que je vous ay

mandé, Sire, qu'on luy avoit escript de se retirer au dict Barvych et

de licentier les trois centz Escouçoys qu'on entretenoit près de luy;

car, sellon les dernières nouvelles qui sont venues de dellà, il

s'entend que le dict de Lenoz estoit encores à Esterlin, le XXVIe du

passé, avec les comtes de Morthon et de Mar, créez lieuctenans du

jeune Roy son petit filz, jusques au dixième de ce moys; auquel jour

toutz ceulx de ceste faction se debvoient trouver à Lislebourg pour

mettre quelque résolution en leurs affères. Ilz ont esté en termes de

porter le dict jeune Roy au dict Lislebourg affin qu'avec sa présence

ilz peussent recouvrer le chasteau, mais le lair de Granges a respondu

que le dict Prince y seroit le bien venu; néantmoins qu'il vouloit

demeurer le plus fort dedans, attandant que la Royne sa mère et luy

fussent d'accord comme ilz entendroient qu'il en usast. Cependant la

dicte Dame a envoyé confirmer à sa dévotion le dict de Granges, et ses

aultres bons serviteurs de dellà, par le dict sir de Leviston, qui

leur a apporté, de par elle, trois mil escuz, de la somme que je luy

ay naguières fornye, affin qu'ilz ayent de quoy se pourvoir des choses

qui sont nécessaires pour la garde du dict chasteau de Lislebourg et

de celluy de Dombertrand.

Sur la fin de nostre audience, Sire, j'ay faict mencion à la dicte

Dame de l'estat auquel sont encores les affères de vostre royaulme, et

comme Vostre Majesté, ayant donné ung clair tesmoignage au monde de sa

bonne intention à réunyr toutz ses subjectz, et esgallement les

conserver, et d'avoir concédé à ceulx, qui se sont ellevez, une si

grande satisfaction, pour leur religion et pour leurs affères, et

encores pour la seurté de leur personnes, qu'il ne leur reste plus

aulcune excuse de ne debvoir poser les armes, ny de quoy pouvoir

alléguer à la dicte Dame, ny aulx aultres princes protestans, que vous

pourchassiez d'exterminer leur religion, puysque permettez qu'elle ayt

cours et exercisse en vostre royaulme; qu'elle veuille donques croyre

que vous ne cerchez en ceste guerre que le seul recouvrement de

l'obéyssance qu'ilz vous doibvent; et que leur entreprinse, s'ilz

passent oultre, ne peult estre dressé que contre vostre estat et

authorité; et que n'estantz naiz au pareilh degré d'honneur de Voz

Majestez, il est sans doubte que, s'ilz pouvoient avoir quelque

advantaige sur vous, que eulx et leurs semblables entreprendroient de

fère le mesmes, par toutz les aultres estatz de la Chrestienté, pour y

abattre l'authorité et esteindre le sang royal des princes souverains;

dont la priez que, s'ilz diffèrent ou reffuzent d'accepter vos

honnestes offres, qu'elle les veuille tout aussitost priver de toute

faveur et retraicte en ses portz et pays, et employer ses bons moyens,

icy et en Allemaigne, et vers les princes protestantz, desquelz ilz

attandent leur secours, et partout où elle pourra, par mer et par

terre, qu'ilz ne puissent exécuter leurs mauvaises et violantes

intentions.

A quoy la dicte Dame m'a respondu que je luy estois tesmoing, que,

entre ses meilleurs desirs, elle avoit toutjours heu bien expécial

celluy de la paix de vostre royaulme, et qu'elle espéroit que voz

subjectz ne se diffameroient tant que de la rejetter, si les

condicions estoient telles que je disoys; et que d'autresfoys elle

m'avoit dict qu'elle vouloit réserver une oreille aulx raysons que les

aultres pourroient alléguer, lesquelz, si n'en avoient de si bonnes

qu'ilz se peussent bien excuser de l'obéyssance et déposition d'armes

que Vostre Majesté leur demande, qu'elle les tiendroit puys après pour

rebelles; et qu'elle croyt que leur longueur vient de ce que les

exemples du passé leur font peur; comme encore elle pense que, quant

Dieu vous aura donné la paix, l'on ne cessera, avant deux ans, de vous

pousser à la guerre, pour oster ceste religion, et mesmes à vous

anymer contre ce royaulme comme contre ung coin de terre qui sert de

retrette aulx Protestans; ains qu'elle sçayt bien qu'on a vollu

imprimer au cueur de Monsieur d'aspirer par ce moyen à quelque

couronne, mais qu'elle espère que vostre prudence et la sienne, et

vostre modération, résisteront à si mauvais et pernicieulx conseilz;

et, quant aulx choses d'Allemaigne, qu'elle m'a naguières adverty de

ce que l'Empereur luy en avoit escript, et bientost elle attand

lettres de dellà, desquelles elle me fera part, c'est en substance,

Sire, ce qui s'est passé en la dicte audience. Sur ce, etc.

Ce XIVe jour de juillet 1570.

Tout présentement viennent d'arriver les commissaires de

Flandres, que le duc d'Alve a envoyez pour venir visiter les

prinses et en fère l'évaluation. Et semble que l'espérance de

liberté est prolongée au duc de Norfolc encores pour trois moys.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 139 / 318 题