AU ROY.

Sire, estant Mr de Poigny arrivé le IIIIe de ce moys en ceste ville de

Londres, j'ay envoyé, le jour d'après, fère entendre sa venue à la

Royne d'Angleterre, et la prier de nous donner audience, laquelle la

nous a prolongée jusques aujourduy, dimenche, que nous l'allons

trouver à Otland, assés incertains que pourra réuscyr de son voyage;

car il semble que la dicte Dame ayt escript à son ambassadeur par

dellà qu'il s'estoit trop advancé de vous requérir de l'envoyer, et

que desjà il s'est excusé de n'avoir onques pensé de vous parler de

telle chose. Et encores est advenu que les Escouçoys ont freschement

couru et pillé le bestial en la frontière d'Angleterre, à l'ocasion de

quoy le comte de Sussex, non seulement n'a séparé son armée, mais a

faict grande instance qu'il luy fût permiz de rentrer encores une foys

en Escoce, et a retenu pour ceste occasion quelques jours davantaige à

Auvyc le sir de Leviston, que nous envoyons en Escoce. Toutesfoys

l'on nous asseure qu'il est meintennant passé; dont n'estant encores

les choses qu'en assés bons termes, nous incisterons, aultant qu'il

nous sera possible, qu'elles soyent effectuées ainsy qu'on a commancé

de les tretter.

Et cependant, Sire, je diray à Vostre Majesté qu'il y a quelque

aparance, parmy ceulx de la nouvelle religion qui sont icy, que la

nouvelle, qu'ilz ont despuys trois jours d'Allemaigne, leur jette

l'espérance de leur secours ung peu plus loing qu'ilz ne pensoyent,

entendans comme l'assemblée de Heldelberc s'est séparée; et que le duc

Auguste, estant allé devers l'Empereur, luy a parlé en si bonne sorte

de l'ocasion qui le pressoit de s'en retourner chez luy, que non

seulement l'Empereur le luy a permiz, mais ne luy a reffuzé son

excuse, de ne se pouvoir sitost trouver à la diette; et que despuys,

le comte Pallatin l'est semblablement allé saluer, qui luy a offert

d'intervenir luy mesmes à icelle diette, si les aultres princes y

viennent; et que, contre l'opinion qu'on avoit que, pour craincte de

ceste assemblée de Heldelberc, le dict Empereur ne passeroit oultre,

l'on mande qu'il est arrivé le XVIIIe de juing à Espire, accompaigné

seulement, oultre ceulx de sa court, du duc Jehan Georges Pallatin,

qui monstre de vouloir asprement quereller une quarte part du

Pallatinat; et que le dict Empereur est allé descendre à l'esglize

principalle, au grand contantement des Catholiques, se descouvrant de

plus en plus que icelle diette est principallement indicte pour

procéder contre les trois ellecteurs protestans, desquelz n'ayant leur

dignité prins aultre origine ny fondement que de l'authorité du Pape,

par la bulle jadis sur ce expédiée, il semble n'estre sans rayson que,

par la mesmes authorité, puysqu'ilz s'en sont substraictz, joinct

celle de l'Empereur, ilz en puissent meintennant estre fort

légitimement privez; non que les dicts de la religion se tiennent pour

cella moins asseurez que devant d'avoir leur secours, ains plus, à

ceste heure qu'ilz disent que, parce que les dits princes ont

descouvert ceste entreprinse, ilz se veulent plus évertuer, qu'ilz

n'ont encores jamais faict, pour la deffense de la religion; bien

pensent qu'affin qu'ilz se puissent mieulx opposer à tout ce qui se

pourroit décretter contre eulx, ils vouldront retenir les forces dans

le pays jusques à la fin d'icelle diette; et aussi que n'ayantz les

draps de ceste dernière flotte d'Angleterre heu encores assés bonne

vante en Hembourg, leurs lettres de crédit, qui sont assignées là

dessus, n'ont peu estre si tost employées; et le payement est retardé

d'ung moys: mais ilz n'intermettent cependant aulcune poursuyte ny

dilligence en cella, mesmes qu'on leur a escript que les deniers, pour

la levée de Vostre Majesté, sont desjà arrivez par dellà.

Et j'entendz, Sire, que jeudy dernier, arriva ung soldat de la

Rochelle, qui magniffie bien fort quelque routte que les Huguenotz ont

donnée aulx capitaines La Rivière et Puygaillart près de Lusson[10],

où est demeuré, à ce qu'il dict, plus de cinq centz des nostres sur la

place, et dix sept capitaines avec plus de deux centz aultres

prisonniers; et, sellon les lettres que le dict soldat a apportées,

lesquelles ont esté veues en ceste court, le comte de La Roche

Foucault, qui estoit party pour s'aller joindre au camp des Princes,

s'en est retourné d'Angoulesme, à cause de la blessure du Sr de La

Noue, de qui l'on n'espère guyères la guéryson, affin de ne laysser la

Rochelle et le pays sans gouverneur; et que le dict sieur comte est

après à mettre aulx champs envyron cinq mil hommes de pied et cinq

centz chevaulx, avec trois pièces d'artillerye, pour aller reprendre

Xainctes, et de là marcher en Brouaige; et que le capitaine Sores

estant adverty que deux très riches flottes revenoient des Indes,

l'une pour Espaigne, et l'aultre pour Portugal, qui doibvent arriver à

ce moys d'aoust, est allé essayer s'il en pourra piller quelque une,

ayant, comme il semble, pour ceste occasion remiz l'entreprinse de

leur descente, dont vous ay ci devant escript, jusques à son retour;

et cependant les vaysseaulx du prince d'Orange et ceulx de quelques

pirates françoys, qu'ilz nomment le capitaine Joly, du Mur, Bouville

et aultres, ont combattu, vendredy dernier, dans ceste mer estroicte,

une flotte de douze grandes ourques, lesquelles, soubz la conserve de

deux aultres grandz navyres de guerre, passoient de Flandres en

Espaigne, et ont prins l'admyralle et une aultre des plus riches.

[10] Combat livré à Sainte-Gemme-la-Plaine, en Poitou, dans

lequel la Noue, qui commandait les Protestans dans la Saintonge,

remporta une victoire signalée sur les troupes royales. La

blessure qu'il reçut quelques jours après, à l'assaut de

Fontenay, nécessita l'amputation du bras gauche, mais il ne tarda

pas à reprendre son commandement.

Le duc d'Alve a fait déclairer icy par l'ambassadeur d'Espaigne que

l'armement, qu'il prépare en Flandres, n'est pour aultre effect que

pour conduyre la Royne, sa Mestresse, devers le Roy son mary, avec

l'apareil qui convient à une si grande princesse comme elle est, pour

le dangier des pirates; ce que j'estime, qu'il a fait expressément

pour garder que les Anglois n'arment de leur costé; car ilz ne

pourroient, puys après, se tenir qu'ilz n'allassent se présenter en

mer au passaige de la dicte Dame, en dangier qu'il y peult survenir

quelque accident, ce qu'il veult bien évytter; et a mandé que ceulx

qu'il a faict depputer sur le différant des merchandises, sont desjà

partys pour venir par deçà. Sur ce, etc.

Ce IXe jour de juillet 1570.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 137 / 318 题