Sire, s'estant la Royne d'Angleterre assés tost repentye de ne
m'avoir, le XXIIIe du présent, ottroyé audience, elle m'a mandé, le
deuxième jour après, que je la vinse trouver quant il me plairroit; et
se sont, la lettre qu'elle me faisoit escripre là dessus par le
secrétaire Cecille et la mienne, que pour cest aultre effect je luy
escripvois, laquelle elle a heu bien agréable, rencontrées en chemin,
dont je suys allé trouver la dicte Dame le XXVIe de ce moys à Otlant;
où m'ayant faict appeller en sa chambre privée, en laquelle elle
estoit en habit de mallade, ayant sa jambe eu repoz, après m'avoir
compté de son mal, et faictes ses excuses de ne m'avoir peu si tost
ouyr comme je l'avois desiré, je luy ay ramentu les choses cy devant
accordées entre nous, et comme je n'avoys failly, suyvant son désir,
de dépescher ung homme exprès pour aporter à Vostre Majesté la
déclaration que sur icelle elle m'avoit envoyé notiffier par son
secrétaire Sommer; laquelle déclaration je luy voulois bien dire que
je ne l'avoys peu trouver guières mauvayse, encore qu'il y eust
quelque peu de menace, parce qu'il y avoit aussi de la franchise et
une vraye démonstration qu'elle faisoit de vouloir évitter toute
altération entre Voz Majestez, dont j'espérois que ce qu'elle
entendroit meintennant de vostre intention en cella la contanteroit.
Et ainsy, Sire, je luy ay récitté mot à mot le contenu de vostre
lettre du Xe de ce moys, non sans qu'elle ayt donné une claire
cognoissance, sans en rien dissimuler, qu'elle recepvoit ung singulier
playsir de ce que je luy disoys; m'ayant tout aussitost prié bien fort
expressément de luy en vouloir bailler aultant par escript, affin de
le monstrer à quelques ungs de ses conseillers, qui luy disoient
qu'elle ne debvoit laysser de procéder et pourvoir aulx affères
d'Escoce, tout ainsy que si Vostre Majesté ne luy avoit rien faict
promettre par moy, ny luy mesmes rien dict à son ambassadeur: car
croyoient que vous n'aviez aulcune vollonté d'en rien observer, ainsy
que voz aprestz de Bretaigne, qui ne cessoient pour cella, leur en
donnoient assés bon tesmoignage; ce néantmoins qu'elle s'en vouloit
reposer en vostre parolle, comme d'ung magnanime Roy et Prince
vertueux et saige, qui regardiez à conserver l'amytié des princes voz
voysins, entre lesquelz ce seroit elle qui vous randroit la sienne
plus parfaicte et accomplye; et qui, oultre le remercyement très grand
qu'elle vous fesoit de l'esgard qu'avez heu maintennant à icelle, vous
cognoistriez qu'elle ne l'auroit moins ferme en l'observance de ses
promesses qu'elle s'asseuroit de la persévérance de la vostre, en
celles que vous luy faysiez.
J'ay suyvy, Sire, à luy dire qu'elle trouveroit toutjour toute seurté
et vérité en voz parolles et en celles de la Royne vostre mère, et que
toutz les jours il luy viendroit nouvelles preuves, que Voz Majestez
n'avoient aultre intention que de vivre en grande unyon de paix, et de
toute bonne intelligence avecques elle; bien que je luy vollois
confesser tout librement que, le lendemain de l'aultre audience
qu'elle m'avoit donnée à Amthoncourt, je n'avoys failly de vous fère
une dépesche, non pour aigryr ainsy les matières, comme il m'avoit
semblé que je l'avois trouvée elle aigrye et changée en peu de jours,
(ce que je n'atribuoys aulcunement à elle, ains à d'aultres, qui
avoient fort à regrect la bonne unyon de Voz Majestez), mais que je ne
vous avois pas vollu celler ce qu'elle m'avoit résoluement dict de
vouloir en toutes sortes retenir les deulx chasteaulx de Humes et
Fascastel, jusques à ce que ceulx à qui ilz apartiennent eussent
satisfaict à l'obligation des frontières; et que meintennant j'avois
à la requérir très instantment de deux choses: l'une, que, de tant que
Vostre Majesté avoit tant vollu defférer à nostre accord qu'ayant ung
armement tout prest pour le secours d'Escoce, et les Escouçoys sur le
lieu qui vous requéroient de l'envoyer, et qui vous remonstroient le
gast, le bruslement et la démolition de leurs maysons nobles du pays,
et la détention de leur Royne en Angleterre; et que, nonobstant tout
cella, vous aviez différé et quasi interrompu le dict secours pour luy
complayre, qu'elle, de sa part, vollût entièrement retirer ses forces
hors du dict pays, comme elle me l'avoit promis, et nomméement celles
qu'elle avoit encores dans les deux chasteaulx; la segonde chose
estoit qu'ayant Mr l'évesque de Roz aporté toute l'intention et ung
ample pouvoir de tretter et conclurre toutes choses avec elle pour sa
Mestresse, qu'elle y vollût meintennant procéder, ainsy dilligemment
qu'elle vous avoit promiz de le fère, sans plus remettre la matière en
longueur.
Sur lesquelles deux choses, Sire, nous avons heu beaucoup de
contention, et n'ay, pour le regard de la première, peu obtenir rien
de mieulx que ce que la dicte Dame vous prie, Sire, de vouloir laysser
les loix de leurs frontières aller leur cours accoustumé, suyvant
lequel, le différant des dicts deux chasteaulx et des aultres
attemptatz doibvent estre vuydez par les gardiens d'icelles, qui ne
fauldront de randre lors les dicts deux chasteaulx, sans que cependant
ceulx qui sont dedans facent nul acte d'hostillité, qui estoit une
rayson que, quand elle seroit vostre vassalle, vous ne la luy pouviez
bonnement reffuzer; et, quant au segond, encor qu'elle eust proposé de
ne veoyr jamais l'évesque de Roz pour des occasions, lesquelles il
n'avoit peu ny nyer ny excuser, que néantmoins elle me promettoit de
l'ouyr dans deux ou trois jours; et qu'aussitost que le sir de
Leviston, lequel nous avions dépesché en Escoce, seroit de retour avec
les aultres commissaires escouçoys, elle vacqueroit sans aulcune
intermission aulx affères de la dicte Dame.
Après lequel propos estimant, Sire, que je ne le debvois pour ceste
fois poursuyvre plus avant, la dicte Dame m'a dict d'elle mesmes
qu'elle desiroit fort que, la première foys que je retournerois vers
elle, je lui peusse aporter la conclusion de la paix de vostre
royaulme, estant bien marrye qu'elle alloit ainsy traynant.
Je luy ay respondu que je n'avoys nul plus grand desir que de la
pouvoir satisfaire en cella, et que ceste sienne bonne intention
obligeoit Vostre Majesté et tout vostre royaulme beaucoup à elle, ne
faysant doubte, quant elle y pourroit ayder de quelque chose, qu'elle
ne le fyst.
«Il n'y a, respondit elle, nulle oeuvre en ce monde où je m'employasse
plus vollontiers, ny où je courusse de meilleur cueur, encores que je
soys boyteuse, que je ferois à celle là, et que de ce j'en asseurasse
Vostre Majesté.»
J'ay là dessus passé oultre à luy dire que je craignois bien que ceste
longueur peult admener quelque chose entre deux, et attirer encores
possible en vostre royaulme une partie de ces Allemans, qui s'estoient
trouvez aux nopces du duc Cazimir; et qu'elle sçavoit bien ce qui en
estoit, qui seroit ung bon tour de bonne soeur si elle vous en vouloit
advertyr, comme je luy vouloys bien dire que la condicion de la cause
et celle de sa qualité, qui estoit Royne, l'obligeoient de le fère, et
mesmes d'empescher qu'il ne se préparât rien pour soubstenir
l'opiniastretté et obstination de voz subjectz contre vous, qui
n'estoit exemple que pernicieulx pour elle mesmes.
Elle m'a respondu qu'elle ne sçavoit pas entièrement tout ce qui en
estoit, mais que l'Empereur luy avoit bien escript que, par prétexte
du secours de la nouvelle religion en France, il s'estoit faicte une
plus grande assemblée à ces nopces du Cazimir, que ne requéroit
l'ordre des maryez, et qu'il monstroit par sa lettre qu'il la tenoit
fort suspecte pour luy mesmes; adjouxtoit d'aultres gracieulx propos
de ce qu'il avoit veu maryer son frère l'archiduc, encor qu'il l'eust
d'aultres foys tout dédyé à elle, mais qu'il la prioyt que les dictes
nopces ne luy fussent d'aulcune jalouzie, car elles n'empescheroient
qu'il ne fût encores tout sien; et que par le propos de la dicte
lettre et par plusieurs aultres indices elle croyoit asseuréement
qu'il y auroit ung nouveau secours d'Allemans pour ceulx de la
Rochelle, si la paix ne succédoit. Et par ce, Sire, qu'il seroit trop
long de mettre icy toutz les aultres propoz qu'avons heu en ceste
audience, je les remettray à une aultre foys; et adjouxteray seulement
ung mot de la réception de vostre dépesche du XIXe de ce moys, par le
Sr de Vassal, et du voyage que faictes fère par deçà au Sr de Poigny,
lequel nous mettrons peyne de l'aprofitter le mieulx qu'il nous sera
possible. Sur ce, etc.
Ce XXIXe jour de juing 1570.