Sire, il n'y avoit guières plus de deux heures que le Sr de Vassal
estoit party, pour vous aporter ma dépesche du XIe du présent, quand
le Sr de Sabran est arrivé avec celle de Vostre Majesté du dernier du
passé, sur laquelle m'ayant la Royne d'Angleterre assigné audience à
demain, je mettray peyne, Sire, de fère, s'il m'est possible, qu'elle
veuille bien conformer son intention à ce que me mandez estre de la
vostre; et de luy oster, si je puys, une nouvelle offance, que,
despuys huict jours, elle a conservé contre l'évesque de Ross avec
tant d'indignation qu'elle jure de ne le vouloir jamais veoir, ainsy
que le Sr de Vassal vous l'aura peu dire, chose que je crains assés
que me sera bien difficile de remédier, et qui pourra possible
retarder beaucoup les affères de la Royne d'Escoce; mesmement que
ceulx, qui nous sont contraires, ont heu desjà de quoy fère de là ung
mauvais office contre elle, c'est de changer la pluspart des bonnes
dellibérations qui avoient esté faictes sur les choses du Nord et
d'Escoce; et ont aussi miz tant de traverse à la liberté du duc de
Norfolc, qu'il semble qu'elle soit meintennant bien fort retardée, ny
ceulx qui veulent bien à la Royne d'Escoce et au dict duc n'ont peu
mieulx, pour ce coup, que de céder ung peu au courroux de leur
Mestresse; dont le comte de Lestre s'est absenté pour douze ou quinze
jours en sa maison de Quilingourt, et le comte d'Arondel s'en est venu
en ceste ville. Et cependant noz affères dorment, sinon en tant que
noz ennemys les vont réveillant pour les fère eschapper; mais j'espère
qu'après le retour du dict évesque et de ces seigneurs, nous y donrons
telle presse qu'il nous y serra baillé une bonne ou bien une mauvaise
résolution.
J'entendz que la dicte Royne d'Angleterre a heu si grand désir de
contanter Vostre Majesté, sur ce qu'elle m'avoit promiz de révoquer
ses gens de Lislebourg, que, l'ayant, incontinent après ma précédante
audience, mandé au comte de Sussex, il les a heu retirez premier qu'on
luy ayt peu fère nul contraire mandement; de sorte que Drury, avec ses
quatorze centz hommes, car plus grand nombre n'en avoit il mené par
dellà, a esté de retour à Barvyc le IIIIe de ce moys: j'en sçauray
demain par la dicte Dame encores mieulx la certitude, et pareillement
si elle aura poinct retiré sa garnyson de Humes et de Fascastel. L'on
dict que le comte de Lenoz est arrivé à Lislebourg, et que ceulx du
party du jeune Prince, son petit filz, l'ont associé au gouvernement;
néantmoins que le duc de Chastellerault et les trois comtes
d'Honteley, d'Arguil et d'Athel, lesquelz ont, dez le Xe de may,
soubzsigné à l'authorité de la Royne d'Escoce, et qui se portent toutz
quatre conjointement lieutenants d'elle, avec l'aprobation du reste
de la noblesse et du pays, commancent de réduyre toutes choses bien
fort à leur dévotion.
Cependant l'on se trouve icy en grand perplexité et en plusieurs
difficultez, pour la bulle dont vous ay cy devant escript, et en ont
ceulx de ce conseil miz la matière en délibération; mais ne s'en
pouvans bien accorder, ilz ont faict une grande assemblée des plus
sçavans de ce royaulme pour veoir comme il y fauldroit procéder; et
m'a l'on dict qu'il est résolu que ceulx, qui auront ozé, ou qui
auzeront cy après, entreprendre d'aficher bulles, proclamations,
placartz ou aultres telles choses si expresses contre la Royne, en
lieux publicz, seront attainctz et convaincuz de lèze majesté, et les
aultres qui s'en trouveront seulement saisis, n'encourront pas du tout
si grand crime, mais ilz n'évitteront pourtant l'indignation du
prince; et semble bien que, à l'ocasion de la dicte bulle, les
Catholiques sont plus durement traittez, et qu'on a plus grand aguet à
les observer de près qu'on n'avoit auparavant; mesmes le dict évesque
de Roz a senty que cella est venu ung peu hors de temps pour sa
Mestresse.
L'escuyer du prince d'Orange arriva icy la sepmaine passée, sur les
navyres qui revenoient de conduyre la flotte de Hembourg; qui a aporté
lettres de son maistre à ceste Royne, et au comte de Lestre, et au
secrétaire Cecille, et encores d'aultres lettres à la dicte Dame de
son agent qui est en Allemaigne, en datte ces dernières du XXVIe de
may; qui contiennent divers adviz, premièrement, que la diette a esté
prolongée du XXIIe de may au XXIIe de juing, et que le Pape a fort
conjuré l'Empereur de s'y trouver, qui aultrement s'en vouloit fort
excuser, et ce, pour deux considérations, que Sa Saincteté a heues,
dont l'une se publie assés, qui est pour mettre en avant ung décrect
qu'il ne soit désormais plus loysible aulx Allemans d'aller travailler
les estatz des aultres princes chrestiens, par prétexte de secourir
leurs subjectz pour la cause de la religion; et l'aultre, laquelle on
tient secrecte, est pour fère passer ung aultre décrect contre les
comte Pallatin et duc de Vitemberg, et contre quelconques princes, ou
aultres, qui se seroient despartys et séparez des deux religions
receues en l'Empire: sçavoir, la Catholique et celle de la confession
d'Auguste, affin de les priver non seulement de l'eslection, dignitez,
charges, estatz et aultres leurs prééminances, mais y en subroger tout
incontinent d'aultres, et les exclurre eulx, pour jamais, de la paix
publicque d'Allemaigne. Ce qu'ayant le duc Auguste descouvert, et
craignant que la présente désauthorisation et ruyne de ces princes ne
fût puys après celle de luy mesmes, a vollu interrompre la dicte
diette; mais ne le pouvant fère, les dictes lettres portent que, par
prétexte de conduyre sa fille en son mesnaige, il s'est accompaigné du
Lansgrave et de huict ou neuf mil chevaulx, pour s'opposer aulx
décrectz, et qu'ung chacun juge, puysqu'il s'en vient ainsy à
Heldelberg, qu'il se trouvera sans faulte à la dicte diette et que mal
ayséement s'achèvera elle sans quelque tumulte, puysque luy et les
aultres princes se vont ainsy acompaignant; qu'il s'estimoit que le
Cazimir, incontinent après la dicte diette, ou bien plustost,
s'achemineroit avec ses reytres au secours des Princes et de l'Admyral
de France; que le duc Jehan Guillaume de Saxe avoit donné pour Vostre
Majesté le alliguet[9] à ses gens pour les fère marcher par tout le
moys de may; et qu'il avoit dict aulx aultres princes protestantz que
ce qu'il en faisoit n'estoit que pour se maintenir en crédit vers
Vostre Majesté, et en la pancion que vous luy donnez; laquelle luy
faisoit bien besoing pour s'entretenir, mais qu'il ne nuyroit en façon
du monde à ceulx de la nouvelle religion; et qu'au reste, l'on se
resjouyssoit bien fort en Allemaigne de ce que le Roy d'Espaigne
s'estoit modéré vers les Flamans de leur avoir ottroyé ung pardon
général par où l'on espéroit que les Pays Bas se maintiendroient en
paix; et est l'on icy après à dépescher le dict escuyer pour s'en
retourner devers son maistre.
[9] La solde du mois.
Mr l'Amyral a trouvé moyen de fère passer jusques icy en grand
dilligence devers Mr le cardinal de Chatillon ung messagier, qui n'a
point aporté de lettres, mais seulement créance de bouche; de laquelle
je n'ay encores entendu le contenu, sinon que on m'a dict que c'est
pour les choses d'Allemaigne, et si n'ay rien sceu du dict homme
jusques à ce qu'il a esté renvoyé, car n'a esté arresté que deux jours
icy, et s'en retourne, à ce qu'on dict, par Paris soubz quelque
passeport emprumpté.
Ce XVIe jour de juing 1570.