AU ROY.

Sire, prévoyant que la Royne d'Angleterre n'auroit guières agréable

les deux poinctz, que j'avois à luy proposer de la dépesche de Vostre

Majesté du XIIe du passé, en ce que vous n'acceptiez son offre

d'intervenir à la paciffication de vostre royaulme, et que vous luy

touchiez vifvement le faict de la Royne d'Escoce, j'ay miz peyne,

Sire, de luy dire l'ung et l'aultre en la plus gracieuse façon que

j'ay peu; et m'a bien semblé, quant au premier, qu'elle en est

demeurée assés satisfaicte, par ce mesmement que j'ay monstré que

Vostre Majesté acceptoit plustost qu'il ne reffuzoit son offre, mais

de tant que l'affère, par la venue des depputez des princes, estoit

sur sa conclusion sans qu'il fût besoing d'entrer en nouveaulx

trettez, ainsy qu'ilz avoient toutjour dict qu'ilz ne vouloient

aulcunement capituller avec leur Souverain Seigneur, vous estimiez

que cella seroit bientost faict ou failly, par ainsy, que vous en

donriez incontinent adviz à la dicte Dame; de laquelle vous requériez

cependant de vouloir demeurer en son bon et honneste desir, qu'elle

monstroit avoir vers vous et vers voz présens affères, avec asseurance

que, en pareille ou meilleure occasion, du bien des siens vous luy

feriez paroistre par effect que vous luy correspondiez en ung

semblable debvoir de vostre bonne et mutuelle amytié envers elle.

A quoy la dicte Dame m'a respondu que ce luy estoit ung singulier

playsir de veoir que Vostre Majesté eust prins son intention en la

bonne part, que vous l'avoit offerte, de s'employer aultant

droictement à la conservation de vostre grandeur et authorité sur voz

subjectz comme si c'estoit pour sa propre cause; et que la

satisfaction que vous luy donniez là dessus estoit si grande, que

c'estoit à elle meintennant de vous en remercyer et à prier Dieu pour

le bon succez et ferme establissement de vos dicts affères et de la

paix que vous desirez en vostre royaulme, avec plusieurs aultres

parolles, dont aulcunes, à la vérité, touchoient les difficultez qui

pouvoient encores rester en cella, et d'aultres exprimoient son

affection d'y estre employée: toutes néantmoins bien fort honnestes et

pleynes de grande démonstration d'amytié.

Mais, quant c'est venu à l'aultre poinct, du faict de la Royne

d'Escoce, bien que je ne le luy aye baillé, sinon avec les mesmes

termes par lesquelz Votre Majesté monstre de vouloir, jusques à

l'extrémité du debvoir, constamment persévérer en son amytié et en la

paix, elle néantmoins en a heu le cueur si atteinct qu'elle n'a peu,

ny en son visaige, ny en sa parolle, dissimuler l'ennuy qu'elle en

recepvoit: dont, après aulcuns peu de motz assés incertains, tantost

de l'esbahyssement d'ung tel propos, tantost de ce que Vostre Majesté

estoit mal informée du faict: ayant là dessus appellé ceulx de son

conseil, qui estoient dans la chambre, elle leur a dict que je venois

de luy fère une bien estrange proposition, de la part de Vostre

Majesté, et qu'elle me vouloit bien prier de la leur exposer tout de

mesmes, affin qu'ilz en demeurassent mieulx instruictz. Ce que ne luy

voulant reffuzer, je l'ay de tant plus vollontiers faict et avec plus

d'expression de toutes les particullaritez de Vostre lettre, que je

sçavois que l'armée de la dicte Dame estoit desjà entrée en Escoce, et

qu'il y'en avoit là présens de ceulx qui l'avoient conseillé; lesquelz

je desiroys bien qu'ilz en demeurassent confuz: et y en avoit aussi,

qui n'attandoient qu'une semblable occasion, pour avoir de quoy luy

parler librement du faict de la Royne d'Escoce. Dont leur ay récité,

tout à plain, vostre intention, et ay miz peyne de leur monstrer

qu'elle n'estoit moins fondée en toute justice, que remplye de grande

magnanimité.

A quoy nul d'entre eulx n'a rien respondu, sinon le marquis de

Norampthon aulcun peu de motz sur l'aprobation de l'entreprinse

d'Escoce. Mais la dicte Dame, (après m'avoir dict, ung peu en collère,

que Vostre Majesté avoit faict comme le bon médecin, qui, ayant à

bailler des pillules bien amaires à son mallade, en faisait tout le

dessus de sucre, et qu'ainsy, vostre premier propos du mercyement

avoit esté bien fort gracieulx et doulx, mais celluy d'après estoit

bien fort amer et piquant,) a commancé de me desduyre amplement

l'occasion et justiffication de son entreprinse en Escoce; et croy

qu'avec les mesmes démonstrations, que luy avoient faict ceulx qui la

luy ont conseillée, en termes assés véhémentz, mais toutesfoys bien

fort honnorables en l'endroict de Vostre Majesté; qui, en somme,

tendent à trois poinctz: l'ung, à vous fère veoir qu'il n'y avoit que

droict et rayson, en ce qu'elle faisoit et qu'elle vouloit fère, vers

la Royne d'Escoce et vers son royaulme; le second, que nul ne debvoit

trouver mauvais que justement elle poursuyvît de vanger les injures,

que injustement l'on avoit faictes à elle et à ses subjectz; et le

troisiesme, que, nonobstant tout cella, et sans s'arrester à tant de

véhémentes ou bien vériffiées, occasions de malcontantement, à quoy la

dicte Royne d'Escoce et son ambassadeur, et ceulx de ses subjectz qui

tiennent pour elle, l'avoient extrêmement provoquée, elle ne lairroit

de recepvoir les condicions qu'elle luy offriroit sur l'accommodement

de ses affères, ou bien que Vostre Majesté luy feroit offrir pour

elle; ains se disposerait tout présentement d'y entendre: mesmes que

luy en ayant desjà la dicte Dame escript une lettre et son ambassadeur

une aultre, lequel luy avoit d'abondant mandé qu'il s'estoit encores

réservé d'aultres choses, pour les luy dire en présence, elle me

promettoit, qu'il seroit bientost ouy, me priant au reste de luy

vouloir bailler par escript ce que je luy avois proposé de vostre

part, affin d'en pouvoir mieulx dellibérer, et vous y fère plus claire

et plus ample responce; comme je pense, Sire, qu'elle fera par son

ambassadeur.

Et parce qu'il seroit long de réciter icy toutz les propos de la dicte

Dame et ceulx que je luy ay responduz, je remetz de les vous mander en

ma prochaine dépesche, par ung des miens, que je dépescheray exprès

devers Vostre Majesté, avec d'aultres choses, lesquelles avecques

ceulx cy vous feront prendre quelque jugement des intentions de la

dicte Dame. Cependant j'ay à dire à Vostre Majesté que le comte de

Sussex, sire Jehan Fauster, et milor Scrup, estans entrez par trois

divers endroictz en Escoce, y ont allumé des semblables feuz, que

aulcuns Escouçoys, avec les fuytifz d'Angleterre, avoient auparavant

allumez en la frontière de deçà, non sans que ceulx cy y ayent

toutjour crainct quelque rencontre: comme il est nouvelles que le dict

Scrup et sa trouppe y ont esté fort bien battuz. L'artillerye et les

munitions qu'on leur envoye sont desjà hors de ceste rivière, et m'a

l'on dict qu'on a adjouxté à icelles mille litz avec leurs matalas et

paillasses, comme pour accommoder deux mil soldatz dans quelque place;

et de tant que la dicte Royne d'Angleterre, parmy son discours, m'a

dict qu'elle n'estoit si sotte qu'elle ne cognût bien que toute

l'affection, que Vostre Majesté et la France ont aulx Escouçoys,

n'estoit pour proffict ny pour commodité qu'on peult tirer d'eulx,

mais seulement pour nuyre à l'Angleterre; et que Dombertran avoit

toutjour esté le port et l'entrée des Françoys et des estrangiers dans

ceste isle pour troubler le pays; (et que d'ailleurs la dicte Dame a

donné la grâce à ung Escouçoys, qui avoit esté prins au North, lequel

luy a baillé le pourtraict du chasteau de Lislebourg), il y a quelque

souspeçon qu'elle veuille assiéger l'une des dictes places, ou bien y

en fortiffier quelque aultre dans le pays pour y entretenir garnyson.

Et viens d'estre adverty, Sire, qu'elle faict mettre promptement en

mer quatre de ses grandz navyres et une gallère, avec commandement de

tenir les aultres bien fort prestz; dont, de tout ce qui succèdera de

nouveau, je mettray peyne de vous en advertir le plus promptement que

me sera possible. Sur ce, etc.

Ce IIIe jour de may 1570.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 100 / 318 题