AU ROY.

Sire, ce que j'ay aprins de l'expédition de l'armée que la Royne

d'Angleterre envoye vers le North, despuys les dernières nouvelles que

j'en ay escriptes à Vostre Majesté du IXe du présent, est que le comte

de Sussex, en marchant en là, a assemblé six mil hommes, tant de pied

que de cheval, à Duram, dont il en eust heu davantaige, s'il n'eut

renvoyé ceux des gens de cheval qui n'estoient protestans; mais n'a

regardé de si près aulx gens de pied, et, avec ceste troupe, il

dellibère s'acheminer vers Barvyc, non qu'il ayt encores toutes choses

si bien prestes qu'il s'y puisse randre le dernier de ce moys, comme

il luy a esté mandé, ny qu'il puisse, devant le XVe du prochain,

entrer en Escoce. Et de tant qu'on publyoit par dellà que la dicte

armée seroit de dix mil hommes de pied et cinq mil chevaulx, quelcun

m'a dict que ceulx du party contraire de la Royne d'Escoce ont mandé

qu'il suffiroit, pour ceste heure, de fère entrer la moictié des

dictes forces dans le pays, à cause qu'on ne trouverait assés de

vivres pour tant de gens et de chevaulx; et qu'avec cella le petit

prince pourroit estre facilement enlevé sans aulcun empeschement,

pourveu que le reste se tînt sur la frontière pour venir au secours,

si besoing estoit. L'on m'a confirmé qu'il est venu adviz bien certain

à ceste Royne de l'arrivée d'ung ambassadeur de Vostre Majesté par

dellà, et adjouxte l'on qu'il a conduict dans Dombertran six mil

harquebouzes et trois mil corseletz, et qu'il faict une grande

dilligence de réunyr et mettre les seigneurs du pays en bon accord,

leur promettant l'assistance et secours de Vostre Majesté; et que les

fuytifz d'Angleterre qui estoient près de s'en aller par mer, se sont

arrestez; bien que quelcun m'a dict que le comte de Northomberland a

trouvé moyen d'eschapper de Lochlevyn, et qu'il s'est retiré en

Flandres. Il est vray, Sire, que jamais nouvelles ne furent baillées

plus diverses que celles qui viennent de ce quartier là, parce que la

matière est affectée de plusieurs, qui les publient sellon qu'ilz y

ont différante affection. L'abbé de Domfermelin n'est encores arrivé.

Le comte de Lenoz poursuyt son voyage, et la liberté est promise dans

trois jours à l'évesque de Roz.

Ceulx cy ont si grand désir que les depputez, qu'ilz ont envoyé en

Flandres, facent quelque bon accord, que, pour garder que

l'ambassadeur d'Espaigne ou aultres de deçà n'escripvent chose qui y

puisse donner empeschement, ilz ont ung grand aguet sur toutes les

dépesches qu'on y faict, et n'en layssent passer une seulle qui ne

soit visitée. J'entendz qu'il est arrivé quelcun, assés freschement,

de la Rochelle qui publie que les princes de Navarre et de Condé sont

en Languedoc ez envyrons de Thoulouze, qui pillent, brullent et

ruynent tout ce qui deppend des habitans de la dicte ville et non

d'ailleurs; qu'ilz ont leur armée plus forte et en meilleur équipaige

que jamais; qu'ilz font toutz les jours amaz d'argent et de gens, et

mesmes de bandolliers, desquelz ilz ont desjà ung bon nombre, des plus

mauvais garçons de la montaigne; que Mr de Biron est encores avec eulx

pour tretter de la paix, mais parce qu'il ne propose nulles condicions

raysonnables, l'on commence à souspeçonner qu'il n'a esté envoyé pour

dire rien de particullier, mais pour espyer leurs forces et

recognoistre l'estat de leur armée; qu'ilz ont d'aultres forces bien

gaillardes à la Charité, qui courent ordinairement jusques à Bourges

et à Orléans, et deux mil hommes de pied et cinq centz chevaulx à la

Rochelle, avec lesquelles le Sr de La Noue tient tout le pays subject;

qu'ilz ont reprins Maran et aultres lieux, nomméement Oulonne qui leur

tenoit les vivres serrez, et qu'à présent ilz en recouvrent

abondantment de toutes partz; et que Vostre Majesté estoit toujours à

Angiers, sans argent et sans grand moyen d'en recouvrer. Lesquelles

nouvelles aulcuns de ce conseil les magniffient, et les font encores

courir plus amples affin d'intimider davantaige les Catholiques de ce

pays. Néantmoins l'on m'a dict que la Royne, leur Mestresse, continue

toutjour au mesmes désir que je vous ay cy devant mandé de la paix de

vostre royaulme. Sur ce, etc.

Ce XIIIe jour d'apvril 1570.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 89 / 318 题