AU ROY.

Sire, retournans après ces festes les seigneurs de ce conseil en ceste

court, le comte d'Arondel y est arrivé des premiers, auquel la Royne

sa Mestresse a faict beaulcoup de faveur, monstrant prendre toute

confiance de luy; dont semble qu'il ne reffuzera de se laysser

introduyre de rechef aulx affères, mais ce sera possible plus pour

servyr à la liberté du duc de Norfolc, son beau filz, et aulx affères

de la Royne d'Escoce, ausquelz il a toutjour porté bonne affection,

que pour ambicion qu'il ayt; car le présent manyement de l'estat ne

semble aller aucunement sellon qu'il le vouldroit.

Je suys bien marry qu'en leurs premières dellibérations, iceulx

seigneurs du conseil, après leur dict retour, ayent changé ce qu'ilz

avoient auparavant ordonné pour l'évesque de Roz, de luy donner sa

liberté incontinent après Pasques, et qu'il seroit admiz à parler à la

Royne leur Mestresse; là où meintennant on luy faict dire qu'il ayt

encores pacience, et qu'elle n'est bien résolue quant, ny commant,

elle la luy pourra donner. Il semble que le sir Randolf ayt donné

adviz à la dicte Dame que ceulx, qui ont relevé le party du comte de

Mora en Escoce, ont desjà dépesché l'abbé de Domfermelin et Nicollas

Elphiston pour venir tretter, avecques elle et avec les seigneurs de

son conseil, de toutes choses de dellà; et que possible elle y veult

avoir pourveu, premier que d'eslargyr le dict sieur évesque, de peur

qu'il ne luy traverse ses desseings. Et de ce, Sire, que je vous avois

cy devant mandé, que le voyage du comte de Lenoz estoit interrompu,

les dicts du conseil ont changé d'opinion à cause d'une lettre que les

comtes de Mar et de Glencarve, et les lordz Lendzay, Semple, Ruthunen

et Drunquhassil ont escripte au dict de Lenoz, qu'il veuille venir en

dilligence prendre la régence du pays, affin de conserver l'authorité

au jeune prince son petit filz, et haster le secours que la Royne

d'Angleterre leur a promiz; de tant mesmement que les fuytifz de son

royaulme non seulement se sont joinctz aulx Amelthons en faveur de la

Royne d'Escoce, mais publient aussi qu'ilz n'attendent, d'heure en

heure, que l'arrivée du renfort qui leur doibt venir de France et de

Flandres. Sur quoi, de tant que iceulx du conseil ont senty que le

comte de Morthon, duquel ilz espéroient beaucoup, n'estoit bien vollu

ny de la noblesse ny du peuple d'Escoce, et que mesmes il n'estoit

soubsigné en la dicte lettre avec les aultres, ce qui monstroit de

n'estre bien d'accord avec eulx, par ainsy qu'ilz ne pouvoient fère

aulcun bon fondement sur luy, ilz ont advisé de laysser aller, plus

par nécessité que par ellection, le dict de Lenoz par dellà; réservant

néantmoins la charge principalle du tout au comte de Sussex, et ne

fornyssant à icelluy de Lenoz que, comme pour fère le voyage, envyron

trois mil cinq centz escuz. Vray est que la comtesse, sa femme, a

engaigé ses bagues et sa vaysselle d'argent pour luy fère plus grand

somme; et cependant l'on a dépesché, coup sur coup, force courriers

devers le comte de Sussex, ne sçay encores à quelles fins; car le

bruyt est que les frontières ne sont plus tant pressées comme elles

estoient par les fuytifz; mais je pense que c'est pour le haster vers

l'Escoce, me confirmant toutjour en l'opinion qu'ilz le feront entrer

dans le pays avecques forces, et mesmes que, pour pourvoir à la faulte

des vivres qu'on pourroit avoir par dellà, j'entendz qu'on faict grand

provision de farines, partout icy autour, pour les y envoyer par mer:

ce que je mettray peyne de vériffier, et de vous donner de cella, et

d'aultres choses, ung plus exprès et un plus certain adviz par mes

premières. Je ne cesse cependant de fère, au nom de Voz Majestez Très

Chrestiennes, toutz les meilleurs et plus exprès offices que je puys

pour les affères de la dicte Royne d'Escoce, mais je ne sçay que

espérer d'iceulx en un si grand changement et variation, comme l'on

m'y use ordinairement, sinon que je croy qu'ilz se rangeront enfin

d'eulx mesmes, ou qu'ilz ruyneront ceulx qui les vouldront ruyner.

Icy court ung bruyt que le duc d'Alve a vingt six grands navyres

prestz à mettre sur mer, avec nombre d'hommes de guerre, et de

monitions, mais ne se dict à quel effect; néantmoins, cella met ceulx

cy en assés de souspeçon, lesquelz ne layssent pourtant de solliciter

par leurs depputez l'accord des différans des Pays Bas; et leur a fort

pleu que le duc d'Alve les ayt ainsi bien receuz comme il a faict avec

grand faveur; et que, à Bruges et en Envers où ilz ont passé, l'on les

ayt caressez et trettez en amys; et que les officiers les ayent

visitez et leur ayent envoyé présens; et que desjà le dict duc ayt

depputé personnaige de sa part pour tretter avec eulx; dont s'espère

qu'ilz s'accommoderont, comme, à la vérité, pour avoir les ungs et les

aultres où entendre assés en d'aultres choses, il semble que tant plus

vollontiers ilz vouldront sortyr de celles cy.

Il se parle d'ung grand emprunct que ceste princesse propose de fère

tout de nouveau; dont suys après à descouvrir si c'est pour recepvoir

les deniers icy ou en Hembourg, et semble bien que les propos et

pratiques de la dicte Dame et des siens en Allemaigne demeurent en

mesmes suspens que faict la paix de France; et n'ay point sceu qu'il

soit venu, de tout le moys passé, aultres nouvelles de dellà, si n'est

de la diette du XXIIe de may à Espyre, et de l'aprest des deux Roynes,

filles de l'Empereur, pour aller en France et en Espaigne; et du faict

du prince d'Orange, duquel l'on parle diversement, car les ungs disent

qu'il sçayt où prendre gens et argent pour fère une grande entreprinse

et que la faveur des princes protestans ne luy manquera: aultres

asseurent, et mesmement l'ambassadeur d'Espaigne, qu'il n'a ny gens,

ny argent, ny moyen de rien entreprendre, et qu'il a perdu toute sa

réputation envers les dicts princes protestans. Sur ce, etc.

Ce IVe jour d'apvril 1570.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 85 / 318 题