AU ROY.

Sire, le jour d'après ma précédante dépesche, laquelle est du IXe du

présent, j'ay receu celle de Vostre Majesté du XXIe du passé, en

laquelle j'ay trouvé l'honneste satisfaction qu'il vous a pleu donner

à la Royne d'Angleterre sur celle de ces trois pleinctes que je vous

ay mandé qu'elle avoit le plus à cueur, qui est du discours des

troubles de son royaulme imprimé à Paris; de laquelle satisfaction,

despuys que Mr Norrys luy en a donné adviz, elle et les siens ont

monstré qu'ilz n'estoient plus si offancez comme auparavant: ce qui me

sera ung argument, la première foys que j'yray trouver la dicte Dame,

de la prier qu'elle veuille user de pareille sincérité et

correspondance d'ung bon cueur envers Voz Majestez Très Chrestiennes,

comme par cest acte vous luy avez monstré que vous l'avez clair et

droict, et entièrement bien disposé envers elle; et luy continueray la

mesmes instance, que je luy ay ordinairement faicte, de ne porter ny

souffrir estre apporté par les siens aulcun secours ny assistance à

ceulx qui troublent vostre royaulme, et qu'il n'est possible qu'ilz en

puissent tirer d'Angleterre, sans qu'elle tumbe en l'infraction des

trettez et en une manifeste ropture de la paix.

Plusieurs parlent diversement de l'intention de la dicte Dame sur le

présent estat de voz affères; les ungs, qu'elle l'a bonne et qu'elle

incite à la paix ceulx de la Rochelle; les aultres, au contraire,

qu'elle l'a très mauvaise et qu'elle les sollicite à la guerre. Vostre

Majesté pourra assés juger ce qui en est par la condicion de ceulx qui

m'en ont donné les adviz, desquelz je réserve vous mander les noms, et

la façon des propos qu'ilz en ont tenu, par l'ung des miens que je

dépescheray bientost devers Vostre Majesté.

Je n'ay encores rien entendu de l'effect de l'assemblée que les

seigneurs d'Escoce debvoient tenir à l'Islebourg, le IIIIe de ce moys,

ny s'ilz ont prins nul bon expédiant entre eulx sur l'ordre et

gouvernement du pays. Bien m'a l'on dict que le comte de Morthon et le

sir Randolf ont escript à ceste Royne, que, si elle ne faict bientost

aparoistre son assistance par dellà, que toutz les Escouçoys cryeront

_France_ et que le nom de Vostre Majesté y est bien ouy et bien receu,

et qu'ilz demandent d'avoir leur Royne; par ainsy, que le jeune prince

s'en va déboutté de l'authorité, et du nom de Roy qu'on luy a

attribué, si elle n'y remédye. Dont quelcun m'a adverty que la dicte

Dame y a envoyé en dilligence six mil {lt} d'esterlin, c'est vingt mil

escuz, et que le comte de Sussex, lequel a esté mallade trois

sepmaines en ceste court, mais à présent se porte bien, partyra du

premier jour pour s'aller présenter sur la frontière d'Escoce, avec

quatre mil hommes de pied et douze centz chevaulx, lesquelz sont

desjà bien avant; et ce, principallement parce que de la dicte

frontière, despuys que millord Dacres s'y est retiré, l'on a faict

cinq ou six courses en celle d'Angleterre, et brullé des villaiges, et

admené plusieurs prisonniers: dont le dict Dacres a esté déclairé

traistre et rebelle.

J'entendz que les seigneurs de ce conseil ont fait dépescher cinq ou

six centz lettres missives à des particuliers, gentishommes du North,

pour les prier de se pourvoir en toute dilligence de quelques hommes,

et d'armes, et de chevaulx, chacun le mieulx et le plus

advantaigeusement qu'il pourra, oultre l'obligation de l'ordonnance,

affin de fère promptement ung bien relevé service à la Royne leur

Mestresse, sellon l'expécialle fiance qu'elle a en eulx. Et en ceste

ville de Londres l'on lève de nouveau cinq centz harquebouziers pour

les mettre sur les cinq navyres premier pretz, qu'on dellibère getter

dehors dans huict jours; et en prépare l'on aultres dix pour les

getter, à la my apvril, dont l'argent pour les avitailler est desjà

dellivré au pourvoyeur de la marine, et ne cesse l'on d'aprester aussi

toutz les aultres pour estre prestz à l'entrée de l'esté.

Je viens d'estre adverty que quatre vaysseaulx du cappitaine Sores ont

de rechef investy ung aultre navyre vénicien, qui partoit de ce

royaulme chargé de draps, et qu'ilz l'ont prins; et, encor qu'il ne

soit si riche que les premiers, il y a néantmoins pour cinquante mil

escuz de merchandise, oultre l'artillerye et le vaysseau, qui est des

meilleurs qui se puissent trouver; et semble, Sire, qu'il est

expédiant que Vostre Majesté se dellibère de pourvoir à ces grandz

désordres de la mer, en quoy pourra estre que ceste princesse

concourra d'y ayder de son cousté, s'il vous playt que je luy en face

instance.

Les depputez, qui vont devers le duc d'Alve, sont partys despuys

devant hier, et croy qu'ilz passent aujourduy la mer. J'entendz que,

oultre la commission qu'ilz portent ouvertement par escript, il leur

en a esté baillé une à part, pour entrer, s'ilz peuvent, en ung

général accord de toutes choses; et le Sr Thomas Fiesque, qui m'est

venu dire adieu, m'en a touché quelque mot, et qu'il espère avoir

charge de retourner bientost pour cest effect par deçà. Aulcuns

pensent qu'il s'y trouvera beaulcoup de difficultez; ce que je

croyrois, n'estoit qu'il semble que le Roy d'Espaigne sent si fort la

prinse qu'on dict que le roy d'Argel a faicte de la ville de Tunis[3],

et crainct tant que ce soit ung commancement d'attirer les

entreprinses du Turc en ces quartiers là, qu'il sera bien ayse

d'accommoder gracieusement ceste querelle qu'il a avecques ceulx-cy.

Sur ce, etc. Ce XIVe jour de mars 1570.

[3] Au commencement de 1570, Aluch-Aly, dey d'Alger, s'empara de

Tunis, et chassa de ses Etats Muley Homaidah, dernier roi de

Tunis de la dynastie des Hafsides, qui s'était reconnu feudataire

de l'Espagne. Les Espagnols, sous la conduite de don Juan,

reprirent Tunis, en 1573.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 75 / 318 题