Sire, les choses que Mr de Montlouet a vues, et entendues icy, et
celles dont nous avons heu communication ensemble, il les sçaura si
bien représenter à Voz Majestez, que je n'entreprendray de vous en
toucher icy ung seul mot; seulement je vous diray, Sire, touchant
celles qui sont venues à ma cognoissance, despuys qu'il est party, que
le voyage qu'il sçayt que Mr le cardinal de Chatillon a faict à
Hamptoncourt, le jour de caresme prenant, a esté pour deux occasions;
l'une, pour prier la Royne d'Angleterre de permettre à Rouvrey, lequel
par fortune de temps est arrivé mallade et blessé à Grènezé, qu'il y
puisse demeurer quelque moys pour se guéryr, nonobstant l'estroicte
deffance qu'il y a de n'y souffrir aulcun estrangier, ce qu'il a
facillement obtenu; et l'aultre occasion est pour très instemment
prier la dicte Dame, avec les ambassadeurs des princes protestans, et
avec ceulx, qui naguières sont venuz de la Rochelle, qu'elle veuille
acquiter, à ce prochain mars, certaine portion d'ung sien debte
qu'elle a promiz de payer en Allemaigne, affin qu'ilz s'en puyssent
ayder à fère leurs levées, prenant sur eulx la dicte portion du
principal avec les intérestz _pro rata_. Mais à cecy la dicte Dame a
respondu qu'elle avoit meintenant tant d'affères en son royaume,
qu'elle estoit pour entrer plus tost en nouveaulx empruntz que de
payer les vieulx debtes, et qu'il n'estoit possible qu'elle entendît à
faire aulcun payement, si elle ne s'aydoit des deniers d'Espaigne,
ausquelz elle n'avoit encores touché, attendant qu'il s'y fît quelque
bon accord. Sur quoy, se trouvant que Espinola et Fiesque avoient miz
en avant une composition au nom des merchans, de laysser les dicts
deniers à la dicte Dame, jusques à l'entier accord des différans des
Pays Bas, à intérest de dix pour cent pour l'advenir, sans payer rien
du passé, et baillant seulement la chambre de Londres et mestre
Grassein pour respondans, tant du principal que des dictz intérestz,
il se faict une extrême sollicitation que cella s'effectue; et je
inciste, de tout ce qu'il m'est possible envers l'ambassadeur
d'Espaigne, qu'il le veuille empescher, luy remonstrant que ce sera
accommoder d'aultant ceulx qui vous mènent la guerre en vostre
royaulme, lesquelz se prévauldront de ces deniers; et il sçayt combien
il y court un grand préjudice pour son Mestre: à quoy il m'a promis de
fère tout ce qu'il pourra pour l'interrompre, mais il creinct que
Albornoz, secrétaire du duc d'Alve, tienne la main à cella pour
l'amytié qu'il a avec les dicts Espinola et Fiesque, ou pour avoir
receu d'eulx un présent de douze ou quinze mil escuz, ainsy qu'on dict
qu'ilz en offrent icy ung aultre de cinquante mil escuz au comte de
Lestre et de vingt mil à Cecille. Mais je ne puys croyre que les dicts
Espinola, Fiesque et Albornoz mènent ung tel faict, qui touche
grandement l'intérest du Roy d'Espaigne, duquel ilz sont subjectz, et
bien fort sa réputation et celle du duc d'Alve, pareillement
l'offance de son ambassadeur, icy résidant, et des aultres deux
ambassadeurs qui, à diverses foys, y ont esté envoyez, ensemble celle
qui a esté faicte à leurs navyres, à leurs subjectz et merchandises,
sans que le dict Roy Catholique et le duc d'Alve y soient consentans.
Et j'ay freschement heu adviz, assés conforme à ce que j'ay dict au
dict Sr de Montlouet, que l'on est après de tirer le Roy d'Espaigne
hors de l'obligation des merchans, et du risque des dicts deniers; et
qu'avec cella, il dissimulera pour ceste foys tout le reste, dont
semble estre fort requis, Sire, que Vostre Majesté face instamment
requérir le dict duc d'Alve de ne souffrir que les dicts deniers
soyent ainsy délayssez à la dicte Dame par la composition des
merchans; car, s'il s'y oppose, la dicte Dame n'y ozera toucher, et,
aultrement, il est tout certain qu'il en sera envoyé une partie en
Allemaigne pour fère les levées; vous suppliant très humblement, Sire,
me pardonner, si je vous oze dire que, au poinct où vous et vos
affères se retrouvent meintenant, une telle chose n'est aulcunement
tollérable au dict duc d'Alve.
Au surplus, il semble que ceste Royne et les siens se veuillent
bientost résouldre à l'entreprinse des choses d'Escoce; car ils sont
toutz les jours à consulter là dessus, dont je mettray peyne de
descouvrir, aultant qu'il me sera possible, leurs dellibérations, et
de fère que les partisans de la Royne d'Escoce par dellà en soyent
advertys; et suys toutjours d'adviz, Sire, que debvez envoyer
promptement ung ou deux personnaiges de bonne qualité par dellà pour
confirmer le pays à vostre dévotion, ainsy que ceulx cy y dépeschent
de leur part aulcuns de leur conseil, pour le disposer, s'ilz peuvent,
à la leur; et cependant j'ay advyz qu'ilz ont mandé armer promptement
deux grandz navyres à Bristo, et mettre cent cinquante bons hommes
dessus, pour surprendre les deux navyres françoys qui sont allez
avitailler Dombertran, ainsy qu'ilz s'en retourneront. A quoy Vostre
Majesté advisera du remède qui s'y pourra donner. Sur ce, etc.
Ce XIIIe jour de febvrier 1570.