AULTRE LETTRE A LA ROYNE

(_du dict jour, écrite en chiffres_).

Madame, parce qu'on publie, icy, à mon grand regrect, qu'il n'y a bon

accord entre le Roy et Monsieur, son frère, voz enfantz, et que douze

des principalles citez de France s'opposent à ce que Voz Majestez ne

puissent aulcunement accommoder, par voye de paciffication, les

guerres de vostre royaulme; qui sont deux choses dont Vostre Majesté

auroit, de la première, le plus extrême desplaisir, et nous, le plus

notable dommaige qui nous pourroit onques advenir; et la segonde

seroit pour torner à une fort pernicieuse conséquence contre

l'auctorité du Roy, et droictement contre la vostre; mesmes qu'on m'a

dict qu'en quelques endroictz du monde l'on faict desjà des desseings

là dessus, et que ceste Royne m'en pourra possible toucher quelque

mot, je vous suplie très humblement, Madame, me commander ce que

j'auray à luy en respondre, ensemble à plusieurs seigneurs de ce

royaulme, et mesmement aulx Catholiques, qui envoyent souvant m'en

interroger, lesquelz demeurent toutz esbahys et desconfortez de ce

que, sept sepmaines a, je n'ay nulles nouvelles de Voz Majestez;

ausquelz toutesfoys j'ay bien desjà desnyé l'une et l'aultre de ces

nouvelles, comme les tenant toutes deux fort faulces, et sur ce, etc.

MÉMOIRE ET INSTRUCTION de ce que le Sr de La Croix a à dire à

Leurs Majestez, oultre le contenu de la dépesche.

De ces troubles du North, qu'encor qu'ilz ayent esté bientost

apaysez, néantmoins, parce que, en mesme temps, s'est descouvert

qu'en Norfolc l'on avoit entreprins de se saysir des armes, qui

estoient ez maysons du duc de Norfolc, et de contraindre le sire

Henry Hemart, son frère, d'estre chef d'une troupe de douze mil

hommes qui se tenoient prestz pour marcher droict à la Tour de

Londres, affin de tirer icelluy duc de pryson; et que, en Galles,

les choses ne se monstroient guières plus paysibles, ceste Royne

est demeurée en plusieurs doubtes et deffiances de ses subjectz.

Ce qui luy est augmenté par l'opinion, qu'elle a, que

l'intelligence du duc d'Alve y soit bien avant meslée, sellon

que, par l'examen d'aulcuns du North, qui ont esté exécutez, et

de la depposition du comte de Northomberland, laquelle celluy de

Mora a envoyée, il semble que cella luy ayt esté confirmé.

En laquelle depposition, oultre que le dict de Northomberland

charge les plus grandz de ce royaulme, l'on dict qu'il affirme,

qu'ainsy que luy et le comte de Vuesmerland furent en campaigne,

l'ambassadeur d'Espaigne et l'évesque de Roz envoyèrent devers

eulx ung homme exprès, avec lettres, pour les conforter à leur

entreprinse, et leur promettre un prochain secours du duc d'Alve,

et pareillement de France, s'ilz se saysyssoient de quelque port.

Duquel acte de l'évesque de Roz la dicte Dame a prins argument

que la Royne d'Escoce, sa Mestresse, a bien peu estre mellée en

cella, et par conséquent moy à cause d'elle; car, aultrement,

elle n'a aulcune conjecture que je m'en soys entremiz, ny que

deçà ny dellà la mer il y ayt esté mené aulcune pratique au nom

du Roy; et le dict acte n'est suffizant pour luy en fère prendre

guières grande opinion, parce qu'il ne se trouve que j'aye rien

escript, ny mesmes que j'aye dict une parolle, ny heu aulcune

conférance, avec personne qu'elle ayt occasion de souspeçonner.

Elle reçoit assés souvant lettres d'aulcuns siens secrectz

serviteurs, qui sont en Flandres, qui l'advertissent que le duc

d'Alve prépare des entreprinses contre ce royaulme; et que la

plus part de la noblesse d'Angleterre sont de son party; et que

plusieurs d'icelle ont desjà receu force escuz au soleil de luy;

dont j'entends que milord de Coban, depuys naguières, a envoyé

quatre des dictes lettres tout à la foys en ceste court, les deux

signées de noms supposez et les aultres non signées lesquelles

estant leues; au conseil auquel s'est trouvé le comte de Pembrot,

toutz les Protestantz ont incontinent jetté les yeux sur luy, et

il a fort hardyment répondu que ceulx qui escripvoient telles

lettres estoient toutz meschantz d'accuser ainsy en général la

noblesse d'un royaulme, et, s'ilz avoient cueur ny valleur, ilz

debvoient nommer ceulx qui ont prinz ces escuz et se nommer eulx

mesmes pour le leur maintenir, mais que ce n'estoient que

menteries, et que, quant la Royne, sa Mestresse, aura ses

subjectz bien uniz, les effortz du duc d'Alve luy seront bien

aysés à repousser.

Pour l'occasion de ces advertissements, l'on dict que la dicte

Dame et ceulx de son conseil ont advisé de dresser une grand

milice, d'envyron quatre vingtz dix mil hommes de pied et trente

mil chevaulx en trois endroictz de ce royaulme; sçavoir: trente

mil hommes de pied et dix mil chevaulx du costé de France vers le

Ouest; aultant en Suffoc, Norfolc et Germue, qui regarde le pays

de Flandres; et le tiers restant vers le costé du North contre

l'Escoce; de quoy l'on asseure que les rolles et descriptions

sont desjà bien avancez, et que surtout l'on s'esforce de dresser

grand nombre de pistolliers, et mettre à cheval beaulcoup plus

d'hommes qu'on n'a oncques faict de nul aultre règne.

Tout cest ordre est conduict par ceulx de la nouvelle religion,

lesquelz, pour l'occasion des victoires du Roy et des batailles

que Monsieur, son frère, a gaignées, et des préparatifs du duc

d'Alve, et de ce qu'il leur semble qu'il se va trop establissant

en Flandres, aussi pour la réduction du nouveau roy et du

royaulme de Suède à la religion catholique, et pour le mouvement

des Catholiques de ce pays, ilz sont entrez en grandes

délibérations, et ont tenu plusieurs conseils comme ilz pourront

conserver et maintenir leur nouvelle religion.

Et, bien que ceste Royne n'est d'elle mesme mal affectionnée à la

partie des Catholiques, ains seroit pour requérir fort

vollontiers la réunyon de l'esglize et ne s'opposer guières à ce

qu'elle se fît par ung bon concille; néantmoins les Protestans la

retiennent par une véhémente persuasion qu'ilz lui ont donné de

la perte de son estat, si elle n'est toujours opposante à

l'authorité de l'esglize romaine.

Ce que je conjecture par le propos qui s'ensuyt, lequel elle m'a

naguières tenu, c'est qu'elle dict avoir deux grandes occasions

de regarder de bien prez au faict de la Royne d'Escoce; l'une,

parce que la dicte Dame ne s'est pas attribuée le tiltre de ce

royaulme sans une bien profonde dellibération, et sans une fort

grande opinion de son droict; l'autre, qu'elle voyt bien que la

dicte Dame se veult prévaloir de la division de la religion, et

cerche de s'insinuer par là ez cueurs de la noblesse

d'Angleterre, et que desjà plusieurs briefz du Pape ont été

interceuz, par lesquelz il déclare absoulz ceulx qui cy devant

ont obéi à elle, bien que illégitime et scismatique, pourveu

qu'ilz veuillent dorsenavant recevoir la Royne d'Escoce pour leur

Dame et Princesse. Et a adjouxté qu'on se trompoit bien en cella;

car, encor que le feu Roy, son père, eust espousé la Royne, sa

mère, à la religion protestante, il a toutesfoys obtenu le

rescript du Pape là dessus; par laquelle persuasion des dictz

briefz, que je croy estre chose supposée, les Protestants

retiennent bien fort le cueur de ceste princesse contre les

Catholiques et contre la Royne d'Escosse, bien que j'ay miz peyne

de luy en diminuer l'opinion tant que j'ay peu.

=>Chiffre.= [Le premier jour de ceste année 1570, et le Xe

ensuyvant, monsieur l'ambassadeur d'Espaigne et moy avons esté en

conférance en mon logis sur l'estat des choses de ce royaulme, et

avons considéré que, puysque les Catholiques n'ont heu le cueur

de s'ozer prévaloir de la première prinse d'armes qu'ilz avoient

faicte avec une assemblée de quinze mil hommes, où y en avoit bon

nombre de pied et de cheval bien armez et en bon équipage, et

avec ung assés heureux commancement, sans que les Protestans

fussent préparez ny pourveus pour leur résister, qu'il sera bien

mal aysé, qu'à ceste heure qu'ilz les ont comme advertys, ilz

puissent rien plus entreprendre; et qu'estant, au reste, le duc

de Norfolc prisonnier, le comte d'Arondel fort réfroydy, celluy

de Pembrot retourné à la court pour servir à ses amys, et

conserver ses estatz et les estatz de ses enfans, milor de Lomelé

encores en arrest et toutz les Catholiques en général fort

inthimidez, qu'il est dangier que les Protestans, qui sont seulz

en authorité, viegnent à tumultuer plus que jamais, et mener

leurs pratiques, icy et en Allemaigne, et pareillement leurs

entreprinses par mer et par terre, plus ouvertement qu'ilz n'ont

encores fayct. Dont le dict ambassadeur, après que nous avons heu

accordé l'ung à l'aultre ce que chacun de nous avons peu sentir

que les dictz Protestans menoient contre l'intérest de nos

Mestres, il m'a dit que le sien et pareillement le duc d'Alve

avoient une très grande affection que ce royaulme fust réduict à

la religion catholique, parce qu'on ne peult espérer que

oltraiges et indignitez d'icelluy, tant qu'il demeurera entaché

de ceste nouvelle religion; et, de tant qu'il s'asseuroit que le

Roy, Mon Seigneur, avoit le semblable desir, il me prioyt fort

affectueusement de lui persuader qu'il voulût escripre

promptement une lettre au Roy Catholique, son beau frère, par

laquelle il luy mît en avant la commune entreprinse d'entre eulx

deulx contre l'Angleterre pour la restitution de la Royne

d'Escosse, seulement, comme pour cause juste et apartenant

proprement à Sa Majesté Très Chrestienne, et en laquelle il le

pryât d'y vouloir employer ses forces; ce que le dict ambassadeur

asseuroit que le dict Roy, son Mestre, accorderoit de fère plus

vollontiers qu'il n'en seroit requis, et qu'après cella, les deux

ensemble tinsent leur armement prest pour l'heure que nous, qui

sommes sur les lieux, leur manderons; car, si les choses

d'Angleterre n'étoient prinses sur le poinct qu'elles se

présentent, elles estoient si soubdaines qu'on les perdoit

incontinent;

Et que j'advertisse aussi Leurs Majestez Très Chrestiennes

d'envoyer promptement devers le comte de Mora, pour le garder de

ne randre les comtes de Northomberland et Vuesmerland à la Royne

d'Angleterre; et que, pour la confédération que la France a non

tant avec la Royne d'Escosse que avec sa couronne et avec toutz

les Escossoys, ilz le voloient bien admonester de son debvoir en

ce qui se offre, affin qu'il ne face ce tort à l'honneur de ce

royaulme, où les dictz comtes ont heu leur reffuge, que de les

randre au mandement des Anglois; et que mesmes, pour estre les

biens et estats de toutz deux en la terre débattable, ou en celle

de la conqueste faicte sur l'Escosse, qu'il se présente occasion,

par leur moyen, de la recouvrer.

Ces mesmes choses m'a il faict despuys remonstrer par l'évesque

de Roz, lequel toutesfoys ne les a prinses, pour luy mesmes, en

suffisant payement de ce que, au nom de sa Mestresse, il a pryé

le dict Sr ambassadeur de fère meintenant descendre en Escosse le

secours de quatre mil hommes, et cent mil escuz, que le duc

d'Alve a mandé avoir toutz prestz pour envoyer aulx deux comtes,

s'ilz eussent peu meintenir encores quinze jours les armes; et

qu'à cest effect, elle fera passer quelques seigneurs d'Escosse

devers le dict duc pour adviser avecques luy de leur descente et

réception dans le pays, et, si besoing est, elle envoyera un

gentilhomme jusques au Roy d'Espaigne pour avoir son

commandement; en quoy le dict ambassadeur a seulement promiz d'en

escripre, mais qu'il failloit que, de mon costé, je fisse en

dilligence ce qu'il m'avoit dict, et que surtout l'on fût bien

advisé de ne toucher entre Leurs Très Chrestienne et Catholique

Majestez ung seul mot du faict de la nouvelle religion de peur de

mouvoir les Allemans.]

Je n'ay monstré aux dictz sieurs ambassadeur et de Roz que toute

bonne affection en ce qu'ilz m'ont proposé, sinon que je leur ay

allégué aulcunes difficultez pour les présentes guerres de

France, et que, pour le dangier des pacquetz, j'estimois qu'il

seroit meilleur que le duc d'Alve envoyât sur le lieu tretter par

quelq'un des siens ou bien par Dom Francès [le faict de

l'entreprinse contre l'Angleterre] que non que le Roy en

escripvît au Roy, son Maistre; et que, d'empescher la reddition

des deux comtes, de tant que celluy de Mora s'est monstré trop

adversaire de la Royne d'Escosse, mal vollontiers le Roy le

vouldra requérir, ny de cella ny d'aultre chose, sans toutesfoys

que je leur aye reffuzé, ny accordé aussi d'en rien escripre à

Leurs Majestez; vray est qu'auparavant il avoit esté desjà donné

tout l'ordre qu'on avoit peu [pour envoyer empescher en Escosse

que les deux comtes ne soyent rendus].

L'ambassadeur d'Espaigne a très bonne affection à la religion

catholique, et procède fort droictement en tout ce qui est pour

l'advancement d'icelle; il fault considérer aussi qu'il peult

bien en ces choses estre aultant esmeu du desir qu'il sçayt que

le Roy, son Maistre, a de recouvrer l'argent et merchandises de

ses subjectz, prinses et arrestées par deçà, et de se vanger des

offances receues en cella, et pareillement de celles que le duc

d'Alve se sent en particullier fort picqué, pour les indignitez

usées à luy mesmes et à ceulx qui sont venuz de sa part, que non

de l'intérest de la couronne d'Escosse, ny pour vouloir diminuer

la grandeur de celle d'Angleterre, qui est alliée de la maison de

Bourgogne; ou bien qu'il cognoist que, si ceste Royne sent que le

Roy conviegne avec le Roy d'Espaigne contre elle, qu'elle sera

plus facille de se réconcillier avec le duc d'Alve, dont Leurs

Majestez Très Chrestiennes adviseront ce qui sera le plus

expédiant pour leur service.

Il est bien certain que, despuys le commancement des différans

des Pays Bas, et lors mesmement que le Sr d'Assoleville et puys

le Sr Chapin Vitelly sont passez de deçà, que ceste princesse m'a

toutjour faict sonder de quelle intention le Roy et la Royne

seroient en son endroict, affin de s'accommoder avec celle des

parties qu'elle cognoistra luy estre de meilleure disposition; de

quoy ayant heu cognoissance, et encores quelque adviz, je me suys

conduict de telle façon envers elle, que luy donnant bonne

espérance du costé de France, sans luy parler toutesfoys qu'en

très bonne et advantaigeuse façon des choses d'Espaigne, je l'ay

retenue en quelque dévotion envers Leurs Très Chrestiennes

Majestez, et je croy qu'elle s'est de tant monstrée plus

difficille et contraire au duc d'Alve.

Davantaige conférans le dict sieur ambassadeur et moy noz adviz

sur la négociation que faict le secrétaire du comte Pallatin en

ceste court, il nous a esté raporté à toutz deux qu'il poursuyt

argent affin de lever gens en Allemaigne, tant pour envoyer au

secours de ceulx de la nouvelle religion en France, que pour fère

une descente contre le duc d'Alve aulx Pays Bas; et de tant que

le Sr de Lombres, flamant, qui a esté envoyé icy par ceulx de la

Rochelle, sollicite vifvement ce fait au nom du prince d'Orange,

le dict ambassadeur l'a pour plus suspect, et me presse pour cela

fort vifvement que nous veuillons [induyre conjoinctement noz

deux Maistres d'entreprendre promptement quelque chose contre ce

royaulme], bien que, à propos du dict prince d'Orange, il m'a

dict qu'il sçavoit que ce qu'il préparoit en Allemaigne estoit

pour retourner en France. Sur quoy luy ayant respondu qu'il

n'avoit receu aucune offance du Roy pour le debvoir fère, il m'a

seulement demandé si le Roy ne lui avoit pas confisqué son estat

qu'il a en France; à quoy je lui ay respondu que ce n'estoit

chose qu'il dût tenir en tant, pour en commancer une guerre,

quant bien le Roy le luy auroit confisqué: et, là dessus, il m'a

faict ung discours comme si l'Allemaigne n'estoit pour plus luy

consentyr de retourner à main armée aulx Pays Bas, mais bien de

procurer son retour en ses biens par le pardon et bonne grâce du

Roy son Seigneur.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 48 / 318 题