AU ROY.

Sire, pour l'occasion des troubles du North, la Royne d'Angleterre,

au commancement de ceste année, a advisé d'augmenter son conseil d'ung

nombre de personnaiges miz à sa dévotion, lesquelz elle a pourveuz

d'aulcuns offices qui vacquoient de longtemps, qui ont lieu en son

dict conseil, comme est le contrerolleur, trézorier, vychambrelan, et

aultres de sa mayson; en quoy la contention n'a esté petite en sa

court, entre ceulx qui aspiroient à cella, ou pour eulx mesmes ou pour

y en mettre de leur faction, ou bien pour empescher qu'il n'y en

entrât plus grand nombre; et est advenu, par le moyen du comte de

Lestre, que le sire Jacques Croft a esté faict contrerolleur, bien

qu'on ayt cryé qu'il estoit papiste; mais, possible, l'y a t on admiz

plus vollontiers pour estre auculnement estimé ennemy du duc de

Norfolc, et le Sr de Frocmarthon, qui y prétandoit grandement, a esté

du tout descheu pour ceste foys, demeurant comme banny de court; et

semble que, pour ces contentions, le comte de Lestre se soyt despuys

absenté, et qu'entre luy et le secrétaire Cecille, lequel est en plus

grand crédict que jamais, y ayt beaulcoup de simulté, et que

néantmoins il ne sera longtemps sans revenir.

Le comte de Sussex poursuyt de fère de grandes exécutions à Durhem et

Artelpoul, et aultres lieux de son gouvernement, sur ceulx qui avoient

prins les armes, ayant desjà faict pendre, outre ceulx du commun, bien

cent personnaiges de qualité, baillifz, connestables ou officiers, et

pareillement les prestres qui estoient avec eulx, nomméement le Sr

Thomas Plumbeth, estimé homme fort sçavant et de bonne vie, et pense

l'on qu'il se monstre aussi véhément, pour effacer le souspeçon qu'on

a heu de luy; et, au contraire, le comte de Vuarvich s'y porte fort

modestement, lequel a envoyé supplier la Royne d'octroyer rémission à

ces pouvres gens, ce que, en partie, elle a concédé; et l'admyral

Clinton est demouré encores à Vuodderby, avec mil hommes, pour

contenir le pays, et pour empescher que le comte de Vuesmerland, avec

l'assistance des Escossoys, ne puisse rentrer en armes en Angleterre,

ce que l'on crainct assés qu'il face, parce qu'il est avec le ler de

Farnihyrst, affectionné serviteur de la Royne d'Escoce, et que les

aultres principaulx de l'entreprinse sont avecques d'aultres seigneurs

escossoys, leurs amiz, de ce mesme party; et que aulcuns se sont

acheminez à Dumbertran. Le seul comte de Northomberland a esté prins

et livré au comte de Mora, qui l'a incontinent faict mettre dans

Lochlevyn; et a soubdain dépesché devers ceste Royne le Sr Elphiston,

son familier, lequel, à ce que j'entendz, raporte plusieurs choses de

la depposition du dict de Northomberland, et plusieurs aultres, pour

fère acroyre que la Royne d'Escoce et l'évesque de Roz ont induict le

dict de Northomberland de prendre les armes; à quoy semble qu'on

n'adjoute grand foy: et, d'abondant, monstre excuser le dict de Mora

de ne pouvoir, en bonne conscience, ny sellon son honneur, ny encores

sellon les loix du royaulme d'Escoce, rendre icelluy comte, mais par

mesme moyen, il faict instance à la Royne d'Angleterre de luy prester,

pour chose fort importante au bien des deux royaulmes, une somme

d'argent; et tout ainsi qu'on luy donne l'espérance qu'il en pourra

avoir, il la donne, encores plus grande, que le dict de Northomberland

pourra estre randu, et espère davantaige qu'en le rendant, il se

pourra aussi tretter de randre au dict de Mora la Royne d'Escoce: dont

il prépare de s'en retourner en grand dilligence devers luy.

Cependant, Sire, nous ne serons paresseulx de luy préparer toutz les

obstacles qu'il nous sera possible, et pareillement au secrétaire du

comte Pallatin, lequel demande en général assistance de deniers, affin

de lever gens pour les secours et deffance de la nouvelle relligion en

France, et pour fère une descente contre le duc d'Alve en Flandres;

dont aulcuns estiment qu'il ne s'en retournera sans quelque provision,

tant y a qu'il ne luy a esté encores respondu sellon son desir.

Néantmoins, je vous supplie très humblement, Sire, de fère

soigneusement prendre garde aulx mouvemens d'Allemaigne; car l'on

tient icy pour chose fort certayne qu'il y a armée preste, et qu'elle

n'est pour aller en Flandres, ny pour s'adresser ailleurs qu'en

France, tant que la guerre y durera, et que le Sr d'Olain a porté au

prince d'Orange plus de six vingtz mil escuz, oultre que les bagues de

la Royne de Navarre sont en Allemaigne, et les nefz véniciennes,

riches de trois centz mil escus, sont desjà arrivées à la Rochelle; et

quant bien ceste Royne ne vouldra rien débourcer, les esglizes

protestantes de son royaulme ne lairront pourtant d'y envoyer quelque

notable subvention, comme celle de l'année passée, qui fut de cent mil

escuz, ny la dicte Dame, quant bien ne le vouldroit, ne le pourra

contredire, tant le feu de cette matière est, à ceste heure, ardemment

espriz en ce royaulme comme je croy qu'il est de mesmes ailleurs.

La Royne d'Escosse est meintennant à Tutbery, accompagnée seulement du

comte de Cherosbery et des siens, qui luy octroyent plus de liberté

qu'ilz ne souloyent; elle se porte bien, et encores que plusieurs

choses se soyent opposées aulx espérances que nous avions de ses

affères, il nous en reste quelques aultres qui, possible, viendront à

bon effect; et j'ay desjà quelque adviz que ceux de son party en

Escosse prétendent de se mettre bientost en campaigne, remectant,

Sire, au Sr de La Croix de vous faire entendre aulcunes aultres

particullaritez, sur lesquelles je vous supplie très humblement luy

donner foy. Sur ce, etc.

Ce XXIe jour de janvier 1570.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 46 / 318 题