XXXIII

Dix-sept mai 19...--Dix heures du soir. Pas de lune. Ciel opaque, lourd

de pluie.

En file indienne, les torpilleurs de Saïgon descendent silencieusement

le fleuve, marchant à l'ennemi;--sept torpilleurs,--le ban et

l'arrière-ban de l'arsenal;--on a fait flèche de tout bois: il s'agit

d'un coup de main suprême pour débloquer la ville avant l'arrivée des

régiments d'Hong-Kong. Quatre torpilleurs sont armés régulièrement; les

autres ont reçu des équipages de fortune, racolés comme on a pu parmi

les hommes des croiseurs et des canonnières; et l'amiral d'Orvilliers

leur a donné ses aides de camp pour capitaines.

Point de feux de route, point de signaux, rien qu'on puisse apercevoir.

Les torpilleurs noirs glissent obscurément dans la nuit.

Un banc de quart grand comme une table à thé, cerclé d'une rambarde

de fer; Fierce est là, ses mains serrant le métal mouillé. Dessous,

l'homme de barre, penché sur le compas; à droite, à gauche, des

filets d'eau phosphorescente qui fuient; alentour, la pluie chaude qui

grésille sur le fleuve;--la toile des vêtements détrempés colle aux

épaules.

Quatorze nœuds. Les deux rives défilent vite, plates et pareilles. Il

faut une attention de chaque seconde pour gouverner dans le chenal

sinueux. Mais c'est l'affaire du chef de file; Fierce commande le

_412_, cinquième de la ligne, et n'a qu'à guider son torpilleur dans le

sillage lumineux déjà tracé.

Facile besogne,--pour le moment.--Fierce, du geste, indique tour à

tour à l'homme de barre:--_à droite--à gauche--comme ça_;--et rêve, sa

pensée distraite s'éloignant du temps et du lieu.

Mon Dieu, tout cela finit mieux qu'il n'espérait. Tout à l'heure il

sera mort; et c'est hier matin qu'est arrivée la catastrophe: deux

jours et une nuit de souffrance,--ce n'est guère.--Tout cela finit

mieux qu'il n'espérait.--Cette mort même, le hasard la lui fournit

prompte et propre. Et ce n'était pas facile de mourir ainsi sans bruit

ni scandale, sans que Sélysette en pâtit en rien, sans qu'une goutte de

sang vint éclabousser sa robe blanche! Non, pas facile: les accidents

les mieux machinés gardent toujours une odeur de suicide; et le suicide

d'un fiancé....--Tout cela finit bien. Vivre, c'était impossible;

impossible de toutes façons; impossible quoi qu'il fût advenu....

Drôle d'endroit pour mourir, ce banc de quart. Trop petit de moitié

pour la longueur d'un cadavre. Bah!

Sept torpilleurs: pas même de quoi venir à bout d'un cuirassé; et

le sémaphore de Saint-Jacques qui signale une escadre de trois

divisions!--Pot de terre contre pot de fer.--Tant mieux d'ailleurs:

l'essentiel est de mourir; ce combat-là, c'est plus sûr qu'un coup

de revolver au cœur. Tout cela finit très bien. L'ennui, c'est cette

navigation sans feux: pas possible d'allumer une cigarette,--la

dernière cigarette du condamné, pendant la toilette....

Le vieux d'Orvilliers ne s'est douté de rien. Dans le tumulte de la

guerre déclarée, il n'a pas même vu les Sylva. Et demain, quand Fierce

sera mort, on ne lui dira rien, évidemment; on respectera son chagrin,

ses illusions. Il ne saura jamais. Tant mieux encore: S'il avait su,

ç'aurait été une goutte de fiel au fond de la ciguë. Fierce l'aimait

bien, ce vieil homme. Il n'était pas civilisé, lui!

Ah! la civilisation! quelle faillite! Mévil est mort;--on l'a enterré à

midi; il n'y avait qu'Hélène Liseron derrière le cercueil;--Torral est

en fuite, et la cour martiale l'a condamné par contumace;--Rochet est

en enfance: on dit qu'il est fiancé;--Rochet fiancé!... au fait, avec

qui donc?--Bah!--Et Fierce ... eh bien, Fierce? c'est lui qui finit le

mieux. Il finit très bien, Fierce.

--«A gauche, la barre, à gauche.»--Ici, le chenal passe tout près de la

rive. Les arbres dans la nuit pluvieuse, exhalent de chaudes bouffées

de parfum. C'est comme un souffle de Saïgon, un baiser d'amour que la

ville odorante et molle jette aux torpilleurs qui vont mourir pour elle.

Jacques-Raoul-Gaston de Civadière, dernier comte de Fierce,--tué à

l'ennemi. C'est convenable. Mademoiselle Sylva pourra sans honte se

souvenir de son fiancé.--Mademoiselle Sylva.... Ah! c'eût été pourtant

plus doux d'emporter dans la mort le goût de son baiser.... Tout

à l'heure, après avoir quitté la chambre du _Bayard_, après avoir

déchiré soigneusement le portrait au pastel,--les morceaux sont là,

sur sa poitrine, et le cadre vide semblait une porte de sépulcre

grande ouverte;--après avoir fermé la chambre, et jeté la clef par un

sabord,--pourquoi diable, au fait?--Fierce, dans la nuit déjà noire,

s'est glissé jusqu'à la rue des Moïs, pour rassasier ses yeux de la

petite lumière qui brillait aux fenêtres de la véranda.--La véranda

d'ébène, et son rideau de vigne vierge, et le baiser des fiançailles....

A deux quarts par bâbord, des feux qui pointillent la nuit;--le Cap

Saint-Jacques. Mais la rivière s'enroule sur elle-même comme un

serpent, et le but est moins proche qu'il ne semble.

Mourir, dormir. Dormir--et ne pas rêver. On a marché depuis

Shakespeare. Tant pis: l'espoir menteur de ce rêve, c'était bien la

seule chose qui rendait la vie tolérable. Ah! la vérité, la vérité

toute nue! Jolie chose à voir.--Mais habille-toi donc, putain!

Encore une heure à vivre, deux peut-être; mais pas trois. Sûrement pas

trois.

Beaucoup de lumières, sur le Cap. Les Anglais n'ont canonné que les

batteries; les villas sont toutes intactes. D'ailleurs, le feu a cessé

au coucher du soleil.

Elle pleurera peut-être, demain. Rien de mieux à souhaiter, pour le

moment. Plus tard, elle comprendra. Elle pardonnera, très bonne. Mon

Dieu, il n'est guère coupable, en somme. S'il fut un civilisé, à qui

la faute?--La trahison de l'autre jour n'est rien, rien qu'un faux

pas de sa route trébuchante; et cette route-là, ce n'est pas lui qui

l'a choisie. Non, pas coupable, ni méprisable. On lui a mis en mains,

dès l'enfance, la terrible équation moderne, qui dégage et détermine

l'_x_ de la vie;--l'équation de la vérité. Eh bien, il l'a résolue,

intégralement, courageusement; voilà tout. D'autres, moins probes ou

plus lâches, seraient restés dans le bienfaisant mensonge. Lui en est

sorti, parce que plus noble. Il n'a pas daigné faire le prudent partage

de la théorie et de la pratique. Il a mis dans la vie la formule du

laboratoire philosophique. Crime? Non: naïveté. Mais le destin tartufe

n'aime pas les naïfs. Et voilà pourquoi Fierce meurt.

Au fond, il y a là-dedans plus d'injustice que jamais les nihilistes

n'en ont redressé à coups de bombes.

Voici le Cap tout proche, énorme, et plus noir que le ciel nocturne, à

cause du contraste des lumières, pareilles aux clous d'argent d'un drap

funèbre. A droite, à droite! Il faut arrondir le promontoire.--Oui,

plus d'injustice, dans sa vie fauchée en herbe, qu'il n'y en a dans le

tréfonds des houillères, parmi les mineurs plus esclaves que les îlotes

de la Sparte antique!

Irresponsable, irresponsable. Innocent. Quand même condamné à mort

par la civilisation, qui lui a volé sa part de bonheur, sa part

d'amour.--C'est bien ça: berné, volé, puis tué. Ce serait bon de se

venger un peu, avant la fin....

Ah! le Cap doublé: ici, c'est la mer. Des vagues clapotent autour de

l'étrave, et voici de l'écume qui jaillit. Plus de forêt, plus de

parfums énervants; la brise du large, fraîche et chaste, frappe Fierce

au front, sèche ses tempes moites, aère et apaise sa pensée. Au loin,

rien que la nuit; l'horizon sépare mal le ciel de la mer. Il fait

pourtant moins sombre: la pluie a cessé, les nuages se déchirent çà

et là, et des trous étoilés apparaissent, par où la lune faufile des

rayons furtifs.

C'est un temps favorable. Sur l'eau lunaire, on aura vite fait de

découvrir l'ennemi.--Découvrir l'ennemi, c'est toujours le plus

difficile: les torpilleurs sont si bas sur l'eau que leur champ de

vision est restreint. Neuf fois sur dix, les nuits des manœuvres se

passent en recherches vaines. Heureusement qu'aujourd'hui la lune s'en

mêle. Allons, tout ira bien.

Un coup d'œil sur les torpilles.--Le _412_ a deux tubes du plus gros

calibre, 450 millimètres.--Plus que probablement, cela ne servira pas à

grand'chose: les canons anglais y auront mis bon ordre bien avant que

le _412_ soit à portée de lancement.--Neuf cuirassés de ligne, quelques

cent cinquante canons de trois pouces, sans parler des Maxim!--Tiens,

au fait, le _King-Edward_ en est. Fierce se rappelle on ne peut mieux

sa batterie Nordenfeldt, et le bal, et le souper.... Baroque.--Non, les

tubes lance-torpilles ne serviront pas à grand'chose. Ce serait drôle,

tout de même, de torpiller le _King-Edward_, avant d'être coulé.--Les

torpilles sont prêtes, chargées, amorcées, armées. Il n'y a qu'à tirer

la ficelle, et le grand requin d'acier jeté à la mer se précipitera

vers sa proie.

Tout est en ordre. Maintenant, ses yeux fouillant l'horizon nocturne,

Fierce cherche,--cherche l'ennemi.

L'ennemi.--Dans les cerveaux les plus efféminés par l'hérédité

des civilisations successives, le mot sonne, farouche encore,

mystérieusement entouré d'échos barbares et violents.--L'ennemi.--Deux

sons brusques et rudes, dans quoi sont enclos les fantômes vivaces de

toutes les férocités humaines,--depuis la bataille fauve des deux mâles

de la caverne, que la femelle contemple, orgueilleuse et peureuse, du

haut de l'arbre où elle s'est juchée, jusqu'aux guerres immenses des

confédérations et des empires, acharnant les uns contre les autres tous

leurs préjugés et tous leurs appétits.--L'ennemi.--L'être inconnu,

étranger, différent, dont on a peur et haine. L'ennemi, qu'on tue.

Fierce cherche l'ennemi,--pour le tuer;--et il commence à le

haïr.--Sûrement, il y a des miasmes sauvages, préhistoriques, épars

dans l'humidité de cette nuit de bataille! Voici que des bouffées de

patriotisme lui montent à la tête. Jadis, les seigneurs de Fierce ont

aussi couru l'Anglais! Ah! ils ont osé, les cuirassés britanniques,

tirer le canon contre la terre de France? Gare, ça brûle! Bon Dieu,

c'est énervant, ce préliminaire. Va-t-on toute la nuit jouer à

cache-cache?--Comme la mer noircit, dès qu'un nuage passe devant la

lune! Autrefois, il y a très longtemps, quand il était tout petit,

Jacques de Fierce craignait l'obscurité d'une crainte angoissante.

C'était une épouvantable chose, dans le vieil hôtel du Faubourg, que

d'aller chercher, pour la veillée, dans la bibliothèque très noire, le

gros livre d'images qui servait d'alphabet.--Comment donc s'appelait la

bonne allemande? Un nom en _a_....--Quoi? un feu? où ça? Eh non, il n'y

a rien.--Tous les mêmes, ces timoniers: quand ils ont bien écarquillé

leurs yeux dans le noir, ils aperçoivent infailliblement quelque

chose; tel le mousse classique, saluant à l'horizon le premier rayon

de la lune: «Un feu rouge, droit devant!» On en a ri pendant plusieurs

siècles. Et voici que Fierce se surprend à en rire encore dans la nuit

anxieuse.

Décidément, il n'y a rien. Voilà trois fois que les torpilleurs

décrivent autour de Saint-Jacques des demi-cercles dont le rayon

s'allonge toujours. Ce n'est pas cache-cache, c'est colin-maillard.

Cette lune est exaspérante! Toutes les cinq minutes, une pauvre

traînée de rayons qui s'éparpillent vite sur la mer, et tout de

suite l'obscurité redouble. Non, point d'Anglais. Au diable! Ils ont

dû s'écarter de la côte au coucher du soleil. Il faut les chasser

au large, et désormais, la recherche devient hasardeuse sur la mer

indéfinie. Oh! mais! ils ne vont pas se dérober toujours! Est-ce que la

mort, la mort libératrice, serait coquette, et se refuserait? Quoi? la

vie à recommencer, demain, la vie trop, trop douloureuse,--et toutes

les amertumes à remâcher encore, et le ridicule de ce combat avorté....

Oh! non, non, non....

Les torpilleurs, en ligne de front maintenant, et largement espacés,

donnent sur la mer comme un gigantesque coup de râteau, dans quoi

l'ennemi peut être encore pris, s'il n'a pas fui trop loin dans la

nuit opaque. Et Fierce, angoissé de désir, use ses yeux, s'acharne et

s'exaspère.--Les lâches, qui ont peur de la bataille!--Il se penche

en avant, le cou tendu, les mains crispées à la rambarde, et il mord

sa lèvre qui tremble. Le vent salé lui souffle au visage d'étranges

hallucinations orgueilleuses. C'est la Civilisation tout entière qu'il

poursuit et qu'il charge, au galop de son torpilleur frémissant; oui,

la Civilisation meurtrière, qui, depuis vingt-six ans, l'écrase peu

à peu, fibre par fibre, nerf par nerf, dans son implacable engrenage,

et qui, tout à l'heure, l'achèvera d'un éclat d'obus.--Soit. Mais

gare à la convulsion suprême du vaincu! Ces cuirassés qui flottent

quelque part devant sa torpille, voilà, voilà sur quoi se venger! C'est

toute une quintessence de civilisation qu'ils concentrent derrière

leurs murailles, une quintessence de civilisation bonne pour la

dynamite.--Gare! Gare à la ruade que la pauvre bête humaine, mourante,

va lâcher dans l'engrenage!

Or, comme une déesse blême, propice aux altérés de vengeance, la Lune,

s'arrachant des nuages qui l'enlacent, fait ruisseler tout à coup des

flots d'argent sur toute la mer. Et Fierce étouffe un cri de joie

farouche: là, là! parmi les vagues étincelantes, les cuirassés couleur

de nuit viennent de surgir.

Les civilisés: Roman · 第 52 / 56 题