XXX

Comme une bête blessée à mort qui veut agoniser dans sa tanière, Fierce

n'arrêta sa fuite que dans sa chambre du _Bayard_. Et il s'assit sur le

lit, ses coudes sur ses genoux, sa tête entre ses poings.

Il murmura: «C'est fini.» Les mots n'éveillaient d'ailleurs aucune

pensée en lui. Le tumulte de sa tête avait été trop violent d'abord:

il n'en restait plus qu'un vide total et terrible. Malgré quoi il

souffrait effroyablement: son cœur était comme prisonnier d'une myriade

de griffes pointues, qui le comprimaient, le crevaient; et il sentait

aux cuisses et au ventre la contraction atroce que seuls connaissent

les alpinistes qui ont fait de grandes chûtes.--Quand il eut souffert

ainsi plus qu'il n'avait de forces, sa tête glissa entre ses mains, et

il s'endormit ou s'évanouit.--Mais dès qu'il se réveilla, il recommença

de souffrir.

Il souffrit même davantage, parce que la pensée fonctionna de nouveau

sous son crâne. Et l'idée que Sélysette était morte pour lui, qu'il

ne la reverrait même pas,--jamais!--lui arracha un gémissement de

torture. Il répéta: «C'est fini,» avec la compréhension nette, cette

fois, de toute sa vie fauchée, de sa mort obligatoire. Retomber dans

le vice, dans le nihilisme, dans la civilisation,--non.--J'aime encore

le vin et les femmes, disait jadis Lorenzaccio; c'est assez pour faire

de moi un débauché, mais ce n'est pas assez pour me donner envie de

l'être.--Fierce n'avait plus envie, ni courage.

L'espoir d'un pardon, d'une pitié de Sélysette, il n'y songea même pas:

on pardonne un coupable, on a pitié d'un malheureux; mais on n'épouse

pas un faussaire qui a pris le nom et le masque d'un honnête homme

jadis aimé. Fierce était ce faussaire, et Sélysette avait constaté

le faux de ses yeux.--Quel remède?--Jamais situation n'avait été si

claire.--Fierce ricana d'impuissance et de désespoir: il pouvait

écrire, supplier, pleurer;--c'était fini quand même;--fini;--fini.

Il se martela le mot dans la cervelle. Après quoi,--pareil au noyé

imbécile qui s'use les ongles aux parois lisses de son puits,--il

écrivit, il supplia, il pleura. Mais sa lettre lui revint cachetée,

et, avec elle, un billet bref dans quoi on lui rendait sa parole,--un

billet qu'il reçut sur la nuque, comme les guillotinés reçoivent le

couperet.

Il n'avait pas déjeuné; il ne dîna pas. Sept heures sonnaient, sept

heures du soir. Il s'aperçut que tout un jour avait passé, de l'aube

à la brune. Dans la nuit grandissante, il frissonna d'être seul; une

peur enfantine le chassa de sa chambre. Le croiseur était déjà muet et

obscur. Les clairons avaient rappelé au branle-bas du soir; l'équipage

était sur le pont; la batterie vide apparaissait grande, basse et

lugubre comme une crypte de cathédrale. Fierce, hâtivement, gagna la

coupée, s'évada de ce silence et de cette ombre. Sur le quai, la nuit

n'était pas encore opaque.

Il marcha d'abord au hasard; mais ce hasard, sournois, guidait ses pas

vers la rue des Moïs,--et quand il vit où il allait, il eut encore

peur et fit demi-tour. Cette fois, il chercha la maison de Mévil: sa

détresse avait besoin d'un secours, n'importe lequel.

Mais Mévil n'était pas chez lui. Fierce vit la grille ouverte, et les

boys sur le pas de la porte, en groupe étonné et inquiet. Le maître,

sorti seul après la sieste, n'avait point laissé d'ordres et n'était

pas rentré.

A pas lourds, Fierce recommença d'aller. Il avait cherché Mévil, il

cherchait Torral;--il cherchait une main à quoi s'accrocher.

Il traversa la rue Catinat, et des gens qui couraient le

bousculèrent,--sans qu'il y prît garde.--Un tumulte régnait dans la

ville,--qu'il ne remarqua pas.--La foule, nombreuse toujours après

le crépuscule, semblait agitée d'une émotion qui allait croissant.

Au loin, vers l'hôtel des postes où s'affichent les télégrammes des

agences, un flux de peuple se précipitait, avec des cris et des bras

levés; c'était la rumeur d'une émeute. Des estafettes galopaient, des

crieurs de journaux hurlaient, et leurs feuilles arrachées étaient

brandies comme des drapeaux. Une fièvre anxieuse gagnait jusqu'aux

Chinois, qui oubliaient leur labeur infatigable pour discourir sur

le seuil des boutiques,--jusqu'aux femmes blanches tirées de leur

indolence créole, et qu'on voyait nu-tête et décoiffées, courant

aux nouvelles. Saïgon, balayé par un vent mystérieux de folie et de

panique, semblait s'éveiller tragiquement de son far-niente éternel.

Les civilisés: Roman · 第 49 / 56 题