Or, la révolte du Grand Lac avait une tête. Un prince de sang impérial,
lointain descendant d'une dynastie oubliée, s'était mystérieusement
levé parmi son peuple. On ne savait pas son nom ni son histoire. Une
vierge, disait-on, avait prophétisé sa venue; et à l'heure dite, il
avait paru; et la vierge l'avait reconnu, désigné et proclamé parmi
la foule. Il était marqué des stigmates de sa race; les prêtres
s'étaient prosternés devant lui, et le peuple avait couru aux armes.
Maintenant, il combattait avec une armée et une cour; sa prudence
et son audace étaient redoutables, et ses partisans fanatisés le
surnommaient _Hong-Kop_, le Tigre. Son nom impérial serait acclamé plus
tard, après les victoires définitives, au milieu des triomphes et des
agenouillements.
Mais, une nuit, le prince Hong-Kop fut trahi.
L'histoire en est restée obscure. L'âme asiatique ne se dévoile jamais
qu'à demi.--Vengeance, ambition, jalousie? Autres mobiles inconnus,
incompréhensibles pour l'Europe barbare?--Un avis anonyme, écrit
en bon latin classique, parvint au quartier général. On lança deux
colonnes en hâte, et dans le village indiqué, le prince fut surpris
avec une faible escorte. Le dessous des cartes ne fut jamais connu.
Le village était entouré de rizières, et proche d'un bois touffu,
propice aux fuites. Hong-Kop, au premier bruit, tenta de s'échapper.
Mais les Français gardaient le bois; la lune éclairait deux lignes
nombreuses et vigilantes.--Par les rizières, les colonnes d'attaque
avançaient; des baïonnettes luisaient en files indiennes sur chacun
des sentiers. Toute retraite était coupée. Hong-Kop comprit sa perte,
et s'y résigna. À son ordre, les siens rentrèrent dans le village, et
la tragédie dynastique eut son cinquième acte, sobre et dédaigneux.
L'Empereur s'assit au milieu de sa cour;--les cañhas voisines brûlaient
déjà, incendiées;--et il but le thé qui délivre, sans déclamations,
sans larmes, en souriant. Lui mort, nul ne l'imita, parce qu'il ne sied
pas aux hommes de s'égaler aux princes; mais tous attendirent autour
du mort que l'ennemi les massacrât. Ils étaient cinquante-huit hommes
et deux enfants. Ils ne firent pas d'inutile résistance, soucieux de
ne pas se fatiguer avant de mourir. L'ordre de Paris était en effet de
massacrer les _pirates_, et Tordre fut exécuté.
On les conduisit hors du village, dans la rizière, parce que le
village n'était plus qu'une seule flambée. On ne les lia pas; ils
s'agenouillèrent d'eux-mêmes, correctement, sur deux lignes; la rizière
était inondée, l'eau montait aux mollets; quelques-uns relevèrent un
peu leurs robes noires de lettrés, pour éviter la boue. Le bourreau
arriva, un tirailleur pareil aux condamnés, un Annamite à chignon lisse
qui avait l'air d'une fille; et il prit le sabre large qui tranche
bien les têtes, tandis que tous inclinaient le cou, complaisamment.
Le village incendié illuminait l'étrange scène et rougissait l'herbe
mouillée où dansaient des ombres baroques. Les officiers vainqueurs,
blêmes, voyaient les yeux des suppliciés indifférents, ironiques. Une
tête tomba,--deux,--quarante; le bourreau s'arrêta pour aiguiser sa
lame; le quarante et unième rebelle le regarda faire curieusement; le
sabre affilé reprit sa besogne; et l'on termina par les deux enfants.
Sur une palissade, oubliée par l'incendie, les tirailleurs plantèrent
ensuite les têtes,--pour l'exemple. Dans le bois proche, un tigre,
effrayé par le feu rouge, aboyait comme aboient les chiens.
Fierce était là. Il avait fallu agir vite, sans attendre le concours
des fractions éloignées: pour faire nombre, on avait débarqué la moitié
des équipages de canonnières. Fierce commandait ce contingent.
Minuit était sonné. On campa sur place, par sections, les matelots les
plus près du bois. Rien ne semblant à craindre, on posa seulement des
sentinelles doubles, et le camp alluma des feux, trop excité et troublé
pour dormir. L'odeur du sang obsédait les narines, et aussi l'odeur
du village asiatique, abominable mélange de poivre, d'encens et de
pourriture.
Tout à coup, un coup de fusil partit du bois.
Il y eut tumulte; on courut aux armes. D'autres détonations éclataient.
Un sergent, la cuisse cassée d'une balle, hurla de douleur. Une
sentinelle, mystérieusement égorgée, tomba sans qu'on vît l'égorgeur.
Une panique faillit s'en suivre. Mais les officiers s'étaient jetés en
avant, et leur exemple entraîna les hommes. Fierce, le premier, entra
sous les arbres, sabre bas. Une colère sauvage le poussait, la colère
du fauve dérangé de son repos. Il chercha furieusement un adversaire.
Mais l'ennemi avait fui. Le bois vide était calme comme un cimetière.
Un arroyo coulait au milieu: des sampans peut-être avaient emporté les
fuyards. On ne trouva rien que quelques cañhas noires penchées sur
l'eau. Nul bruit n'en sortait. Quand même, par fureur déçue et besoin
de violences, on enfonça les portes. Les matelots se ruèrent dedans
avec des cris et des coups.
Il y avait des femmes dans les cañhas,--des congaïs terrées dans leurs
maisons comme des bêtes traquées, des femelles sans force, muettes et
demi-mortes de terreur. On les tua, sans même voir que c'étaient des
femmes. Une rage assassine transportait tous ces gens,--les petits
pêcheurs bretons et les paisibles paysans de France;--ils tuaient
pour tuer. La contagion sanglante affolait les cerveaux. Fierce aussi
enfonça une porte et chercha, féroce, une proie vivante. Il la trouva
derrière deux planches dressées en barricade, dans un réduit sans toit
que la lune éclairait impitoyablement: une fillette annamite cachée
sous des nattes. Découverte, elle se dressa d'un sursaut, tellement
terrifiée qu'elle ne cria pas.
Il leva son sabre. Mais c'était presque une enfant, et elle était
presque nue. On voyait ses seins et son sexe. Elle était jolie et
frêle, avec des yeux suppliante qui pleuraient.
Il s'arrêta. Elle se jeta à ses pieds, lui embrassant les hanches et
les genoux; elle le suppliait avec des sanglots et des caresses; il la
sentait chaude et palpitante, collée à lui.
Il trembla de la tête aux pieds. Ses mains, hésitantes, touchèrent
les cheveux lisses, les épaules brunes et polies, les seins. Elle le
serrait de toute la force de ses mains maigres, l'attirant sur elle,
s'offrant en rançon de sa vie. Il trébucha, tomba sur la proie.
Les nattes froissées geignirent doucement, et le plancher vermoulu
craqua. Un nuage passa sur la lune. La cañha tiède était comme une
alcôve.
Dehors, les cris des matelots s'éloignaient, et l'aboiement du tigre
retentissait plus proche.