Par la passe ouest, le _Bayard_ entrait à Hong-Kong, sa coque effilée
tranchant l'eau sans remous. La foule des sampans et des jonques
grouillait pour lui faire place, et les canons des forts répondaient à
son salut.
Les montagnes cernaient la rade comme un lac. Dans ce lac, tous les
navires du monde semblaient s'être donné rendez-vous, et Hong-Kong
était un caravansérail asiatique entre l'Amérique et l'Europe. Dès
l'entrée, c'étaient des voiliers à l'ancre le long des falaises,
d'énormes trois-mâts chargés de riz, qui reflétaient dans la mer calme
leurs coques vertes, roses, blanches ou bleu de ciel,--un bariolage
d'aquarelle impressionniste. Après, collés aux premiers appontements
des avant-ports, les charbonniers apparaissaient, codeur d'encre, si
bas sur l'eau qu'on n'en voyait que les mâts et les cheminées. Eux
étaient l'avant-garde des vapeurs, et le gros suivait, éparpillé sur
toute l'étendue de la rade;--des vapeurs laids et sales, quelques-uns
se déchargeant avec fracas dans des chalands ou dans des jonques, la
plupart inertes et morts comme des usines abandonnées. Les paquebots
blancs, luisants comme des yachts, semblaient être çà et là des
châteaux parmi ces usines.
Le _Bayard_ avançait, rapide, vers le mouillage des vaisseaux de guerre
qu'on apercevait au fond de la rade, bien alignés et orgueilleux.
Des sampans frôlés battaient l'eau à grands coups de godilles. Les
voiles de bambous nattés pendaient aux antennes, et l'on distinguait
les figures des batelières chinoises, répugnantes sous leurs cheveux
lisses constellés de bijoux verts. A leurs pieds, sur les planches
malpropres, des bébés jaunes se vautraient au milieu de riz et
d'écuelles renversées. Des bouffées nauséabondes sortaient de ces
cloaques.
Mais maintenant qu'on approchait, personne ne regardait plus que la
terre. Les montagnes de Hong-Kong semblaient jaillir de la mer; car
elles atteignaient d'une seule pente jusqu'à leur cime. En face la côte
du continent s'érigeait en plans successifs vers une chaîne bleue qui
se mélangeait au ciel, tandis que l'île était taillée raide et droite
comme un cratère: les villas qu'on découvrait à mi-hauteur semblaient
posées sur le roc comme des oiseaux.
Il y en avait beaucoup, de ces villas. Leurs terrasses étagées
peuplaient la montagne. Des chemins en corniches les joignaient,
supportés par de grandes arches qui leur donnaient des airs d'aqueducs
romains. Un funiculaire effrayant, vertical comme une tour, escaladait
le plus haut pic. Et la ville, serrée entre la mer et la montagne,
s'étirait à perte de vue le long du rivage, ses maisons bariolées
s'accrochant partout où elles avaient prise, et montant à l'assaut des
contreforts.
Elle était jolie, cette ville de Hong-Kong, coquettement voilée de
grands arbres, et coiffée de sa montagne comme d'un extravagant chapeau
vert. Elle vivait d'une vie exubérante, avec ses docks affairés, son
arsenal tapageur, ses voitures, ses chaloupes, et ses quais jaunes de
Chinois.
L'aspect d'une grande ville maritime surprend et attache. Nul spectacle
n'est mieux fait pour s'emparer d'un esprit inquiet ou souffrant, et
pour le distraire et le détourner.
Sur la dunette du _Bayard_, accoudé au plat-bord Fierce regardait venir
à lui la ville de Hong-Kong.