Dans le parc du gouvernement, Mlle Sylva, gardée à déjeuner par son
tuteur, et Mlle Abel, en visite, se promenaient.
Il n'y avait pas d'intimité entre elles, parce que Marthe trouvait
Sélysette trop jeune, et Sélysette, Marthe trop âgée. Elles avaient
d'ailleurs vingt ans l'une et l'autre, mais vingt ans différemment
mûris.
Elles se promenaient à petits pas, sans trop bavarder, dans les allées
anglaises, entre les beaux taillis épais qui font du parc un bois;--un
bois grand comme un jardin, mais si touffu qu'on n'en découvre pas les
murs.
--«Sélysette, dit tout à coup Mlle Abel, que faites-vous de votre flirt?
--Quel flirt? fit Sélysette sincère.
--M. de Fierce, voyons.
--Mais ce n'est pas un flirt, Marthe; seulement un ami, je vous assure
qu'il ne me fait pas du tout la cour....»
Mlle Abel prit son sourire de sphinx.
--«On a volé votre photographie dans mon album. Qu'en dites-vous?
--Volé ma photographie? Qui?
--Naturellement je n'en sais rien. Un amoureux, je suppose.
--Ce serait une horreur, déclara Mlle Sylva avec indignation. Mais je
crois plutôt qu'elle s'est perdue. Je vous en enverrai une autre.»
Elle vit un banc de pierre qui bordait l'allée, et, lasse de se
promener à pas sages, sauta par-dessus.
--«Comme vous êtes jeune!» dit Mlle Abel.--Elle parlait toujours d'une
même voix cristalline et nette, quoi qu'elle dit.
Mlle Sylva revint à côté d'elle.
--«Marthe, c'est à moi de vous demander des nouvelles de votre
amoureux. Est-ce que le docteur Mévil ne s'occupe pas de vous?»
Marthe regarda le sable rouge de l'allée:
--«Si ... peut-être; et de beaucoup d'autres aussi. Ce n'est pas
intéressant, le docteur Mévil.
--Je croyais--Mlle Sylva hésitait à se souvenir d'une parole de
Fierce;--je croyais qu'il s'occupait de vous plus que des autres....
--Il aurait tort;--Mlle Abel marquait sa plus froide indifférence;--qui
vous a dit cela?
--Personne, mentit Sélysette en devenant écarlate. Il ne vous plaît
pas?»
Marthe Abel fit une moue et sembla réfléchir à des choses lointains.
--«J'aime mieux M. Rochet, dit-elle tout à coup en riant d'un air
bizarre.
--Le vieux journaliste? Vous êtes folle!» fit Sélysette scandalisée.
Elles s'assirent sur le banc de pierre.
--«Sélysette, que pensez-vous de M. de Fierce?
--Mais rien de particulier. Il est charmant, très délicat et bon
camarade. Vous savez tout cela comme moi.
--Il vous plaît?
--Marthe, pourquoi me taquinez-vous? Je vous assure qu'il n'y a rien
entre nous, absolument rien....
--Vous êtes un amour de petite fille,» affirma Mlle Abel; et elle
prit les mains de Sélysette pour les serrer dans les siennes, ce
qui était pour sa coutumière froideur une manifestation sympathique
extraordinaire.
«Je suis sûre,--elle appuyait,--_sûre_ qu'il n'y a rien. Mais dites
quand même: il vous plaît?
--Pourquoi non?
--Vous l'aimez?
--Que vous êtes absurde!»
Mlle Sylva se levait, presque colère.
--«Ne vous fâchez pas, implora Marthe. Je vous jure, Sélysette, que je
ne veux pas, pas du tout vous faire de la peine. Au contraire....
--Je sais bien,» murmura Sélysette apaisée.
--Écoutez, reprit Marthe. Vous êtes jeune, jeune, et si gentille que je
vous aime beaucoup. Nous parlions du docteur Mévil tout à l'heure. Il
est très ami de M. de Fierce....
--Oui,» dit Sélysette; elle rougit encore au souvenir de son mensonge
de tantôt.
--«Eh bien, tâchez ... je ne sais comment dire ... tâchez qu'ils soient
moins amis que cela....
--Mais comment voulez-vous?...
--Tâchez, Sélysette.--Je vous aime plus que vous ne pensez, beaucoup
plus....»
Les hibiscus avaient fleuri dans le jardin de la rue des Moïs, et tous
les buissons étaient rouges.
Ce même jour, l'amiral d'Orvilliers rendait visite à Mme Sylva restée
seule à la maison; Sélysette, retenue par le gouverneur, n'était pas
encore de retour.
Les deux fauteuils voisinaient sous les banians de la terrasse, et le
tout petit boy à chignon de soie avait mis près de l'amiral un grand
whiskey and soda plein de glace.
--«Il me manque, dit d'Orvilliers, d'entendre une jolie voix que j'aime
me chanter mes vieilles chansons.
--Sélysette ne tardera pas,» dit l'aveugle. Mme Sylva souriait, parce
que le seul nom de sa fille lui donnait du bonheur.
Ils attendirent. L'amiral avait pris une des mains de sa vieille amie,
l'avait baisée et la gardait amicalement.
--«Savez-vous, dit-il soudain, que je vous trouve plus heureuse que
moi, après tous vos deuils et toutes vos misères? Vous avez votre
Sélysette; et c'est le grand trou de ma vieille vie solitaire,--pas de
fille à moi pour m'aimer.»
Mme Sylva pressa doucement la main qui retenait la sienne.
«Une fille de vingt ans, murmurait l'amiral.--A quand le mariage?»
demanda-t-il tout à coup.
Mme Sylva leva ses épaules maigres.
--«Quand Dieu voudra. Les mamans toutes sont pareilles, et mon enfant
ne me quittera pas sans déchirer pour toujours mon vieux cœur; mais
je ne suis point égoïste, et d'ailleurs, il faut bien que ma fille se
marie, pour me donner des petits-enfants.
--Y a-t-il des maris, à Saïgon?
--Beaucoup trop, parce que ma Sélysette est riche. Mais nous choisirons
à notre aise. J'aimerais mieux un mari qui ne fût pas colonial.
--Cela se trouve, fit d'Orvilliers; qu'en pense Sélysette?
--Rien du tout encore.
--Croyez-vous? Les petites filles sont cachottières.
--Pas la mienne,» affirma Mme Sylva.
Elle expliqua sa croyance.
«Ma fille n'est pas une fille d'aujourd'hui. Je l'ai faite pareille à
moi, pareille à ce que fut ma mère. Je ne trouve pas que l'éducation
des femmes soit en progrès. On dénigre les petites oies blanches de
jadis; mais j'ai vu la génération nouvelle: c'est moins blanc et c'est
plus oie.
--J'ai peu d'expérience là-dessus; mais ce que vous dites me paraît
raisonnable.
--Sans nul doute. On initie maintenant les jeunes filles à tout ce que
la vie a de plus laid; mais comment? par le roman, par le journal,
par la rue, par les flirts. Croit-on qu'elles puisent là-dedans une
science profitable? Croit-on que pour s'être bien crottées d'avance,
elles sauront mieux marcher dans la boue du chemin? Ce n'est qu'en
forgeant qu'on devient forgeron. On enseigne à ces enfants que le monde
ne vit que de calcul; mais elles n'en sont pas plus habiles pour être
moins naïves, et le moment venu, elles calculent mal, et font de sots
mariages.
--Et jadis?
--Jadis, les mamans calculaient pour leurs filles: c'était plus propre
et moins niais. Je calculerai pour Sélysette. Parmi ceux qui lui
plairont, je tâcherai de deviner le plus sincère et le plus honnête,
elle l'épousera sur ma foi, et l'aimera de tout son cœur. Après quoi
ils vivront très heureux....
--Sauf....
--Sauf l'imprévu de la vie. Mais que faire? Elle abordera la grande
loterie avec les meilleurs numéros. Si la roue tourne mal, il lui
restera sa solide foi de chrétienne, et elle portera toutes les croix,
comme j'ai fait.
--Nous recauserons de ces choses, dit l'amiral; et je vous dirai
quelque jour une vieille idée de ma vieille tête....»
Les joues toutes roses, Mlle Sylva arrivait en coup de vent.
--«Maman, maman! Il y a un an que je ne t'ai pas vue....»
Elle l'embrassa fougueusement.
«Ça n'en finissait plus, chez le gouverneur. Il y avait un tas de
gens,--Marthe Abel....»