--«Quoi? demanda le fumeur.
--Rien.»
Il s'étendit à droite de la lampe. Torral fit une pipe et la lui
offrit. Fierce refusa de la tête. Torral fuma seul, et ils somnolèrent
ensuite. Les boys s'étaient rendormis.
Aux murs, la fumée noire recommença d'estomper les nattes de riz; les
équations du tableau d'ardoise luirent à travers des volutes presque
opaques; et le fumeur voulut y lire les versets d'argent d'un évangile
irrévocable.
Quatre heures sonnant, Torral se leva. Son visage et ses mains étaient
noircis par la suie de la drogue; il les frotta d'eau de Cologne et
tendit le flacon à Fierce.
--«Dix pipes, et deux heures de repos après la dixième. Il ne faut
d'excès en rien.»
Il ôta son pyjama et se vêtit. Fierce avait allumé une cigarette.
Torral s'assit à califourchon sur l'unique pliant.
--«Pourquoi es-tu venu siester ici?
--On m'a chassé de chez moi.
--Qui?
--Liseron.»
Torral attendit une explication. Fierce écrasait sa cigarette dans le
plateau à opium.
«L'histoire est simple. Je flirte par intermittences avec cette fille,
que Mévil entretient pour le principal. Mévil ignore, naturellement....
--Peu importe.
--Or, la fin de toute chose étant bonne, j'ai voulu ces jours-ci
liquider Liseron. Quelques difficultés ont surgi.
--Pour divorcer, il faut être deux.
--Je n'étais qu'un. Elle s'est cramponnée: Ça l'amusait de tromper
Mévil avec moi. J'espaçai mes visites: elle vint à domicile; je
combinai des absences: elle m'attendit devant ma porte. Hier soir,
lassé, je lui ai écrit.
--Un mot clair?
--Pas assez clair: je la priais de ne jamais revenir; or, tout à
l'heure, en pleine sieste, elle est tombée chez moi.
--Comme le socialisme sur les bourgeois.
--Ce n'est pas drôle: j'étais en pyjama; je dormais; il a fallu que
j'aille ouvrir.
--Pénible.
--Elle entre. Je reçois dans l'instant trois cents piastres par
la figure,--celles annexées à ma lettre de la veille,--puis, sans
entr'acte, une femme nue dans mes bras: Elle était venue en peignoir.
--Et tu te plains!
--J'ai horreur des viols. Je me suis dépêtré comme j'ai pu; j'ai passé
un veston, et me voici.--Elle hurlait de rage; mais ça passera: je le
lui ai dit.»
Il souriait, sans rancune.
--«Fragiles, les meubles? demanda Torral.
--Rien qu'un lit en fer.»
Il prit une seconde cigarette. Les bouffées bleues montèrent au
plafond, très calmes.
--«Tu as été mufle,» jugea Torral avec indulgence;--l'opium imprégnait
encore ses veines, et tempérait son habituelle âpreté.
--«J'ai été mufle,» concéda Fierce.
Il alla regarder au tableau noir les formules d'analyse. Torral pivota
sur son pliant pour le suivre des yeux.
--«On ne t'a pas vu depuis dix jours,» dit-il, tout à coup.
Fierce rougit.
--«Fatigué.
--Tu as pourtant bonne mine!»
Il était on ne peut mieux,--le teint clair, les paupières nettes; pas
de fard ni de poudre. Torral commença de sourire.
--«Par qui remplaces-tu Liseron?
--Par personne. Je vais me mettre au vert pour un temps.
--Très bien. Ce soir, je dîne au cabaret de Cholon,--en tout bien et
tout honneur;--c'est dans ton régime. Viens-tu?»
Fierce rougit davantage.
--«Impossible. J'ai accepté de dîner en ville.
--En ville?
--Chez les Malais.»
Torral feignit une excessive surprise.
--«Les Malais? Tu vas chez ces gens chics?»
Il éclata de rire et se croisa les bras.
«Mon pauvre vieux! C'est donc vrai. On me l'avait dit, je n'y croyais
pas. Toi, un civilisé, un soldat de notre avant-garde, te voilà devenu
cette chose grotesque: un homme du monde! Te voilà acoquiné à des jupes
de femmes, te voilà garrotté parmi des politesses, des élégances et
des snobismes! Des jupes qui n'ont même pas l'excuse d'être bonnes à
trousser; des courbettes qui jamais ne te rapporteront mieux que des
courbettes réciproques: fausse marchandise, fausse monnaie. Et pour
le ragoût barbare et malsain de ce salmis de mensonges, tu craches la
saveur de notre vie rationnelle et droite,--mathématique! Il y a dix
jours que tu nous as tourné le dos; dix jours que tu as renié notre
idéal raisonnable d'hommes; quelle chimère, quelle sottise poursuis-tu
maintenant? dans quel bourbier menteur t'enlizes-tu, toi l'homme
sincère? Tu es fou ou renégat.
--Tu exagères,» dit Fierce.
Il avait essuyé sans broncher la mercuriale. En face du philosophe
qu'il n'essayait pas de réfuter, il se sentait gêné et penaud. Mais la
vie nouvelle qu'il goûtait depuis ces dix jours, l'enchaînait par trop
de douceurs pour qu'il acceptât désormais d'y renoncer. Il plaida:
«Je vis selon ta formule: J'ai trouvé sans effort des plaisirs à mon
goût; je les cueille. Je vis comme il me plaît, sans souci de rien, ni
de personne. C'est toi qui m'as dicté ce programme!
--Imbécile!»
Torral l'injuriait sans colère, avec une grimace de pitié.
«Imbécile! Ne discutons pas.--Es-tu amoureux? Ce ne serait pas une
excuse, mais une explication....»
Une révolte s'insurgea dans Fierce. Tous les reproches, toutes les
railleries, il les acceptait tête basse. Mais le nom de Sélysette Sylva
profané ici, jamais!--Au fait,--Il réfléchit tout à coup,--pourquoi
s'irriter? Qui parlait de Sélysette? Il n'était pas amoureux, pas plus
d'elle que d'aucune femme au monde. Il rit.
--«Amoureux! Et toi?»
Torral le scrutait d'un regard fouilleur. Mais Fierce ne mentait pas;
sa bonne foi souriait dans tout son visage. Torral n'insista pas.
--«Je vais chez Mévil, dit-il en reprenant ses vêtements de jour
quittés pour la sieste. Viens-tu?
Fierce consulta sa montre.
--«Oui. J'ai le temps.
--Le temps? Qu'as-tu à faire?
--Une partie de tennis.
--Où?
--Chez les Malais.»
Fierce ne rougissait plus: Il n'était pas amoureux; ce point nettement
formulé rassurait et calmait sa conscience. Il leva les épaules quand
Torral têtu prononça:
--«L'amour, dès qu'il cesse d'être un rut, est une anémie
intellectuelle.»
Ils allèrent à pied chez Mévil. La rue Némésis fleurait des odeurs
indigènes. Ils prirent la rue d'Espagne par le bout, et arrivèrent en
un quart d'heure. La grille du docteur était ouverte, et dans la cour
aux grands flamboyants, le pousse laqué et argenté attendait le maître.
--«Jolie, la cañha, dit Fierce avant d'entrer.
--Appétissante et discrète: un piège à femmes.»
Torral appréciait en peintre ou en algébriste, la tête penchée, les
yeux clignés. La maison de Mévil s'embusquait derrière son rempart
d'arbres, et chaque étage poussait au dehors une véranda masquée de
vigne vierge qui ressemblait à un bouclier. Sitôt la grille poussée,
l'allée tournait court vers le perron oblique, et le visiteur dès son
premier pas devenait invisible.
«Le temple de l'amour-rut, dit encore Torral. Il y a là-dedans des
chaises longues à la mesure de toutes les femmes: Celles que tu vas
chaque jour respecter à domicile, chez Malais ou ailleurs, se sont
couchées sur ces chaises, ou s'y coucheront.
--Possible,» dit Fierce, sec.
Ils entrèrent.
Mévil était seul, sa dernière cliente partie. Son cabinet, qui était
vaste, réussissait quand même à paraître intime, à force de demi-jour
et de silence ouaté. Les portes-croisées semblaient petites, à travers
leurs stores de tulle que la brise traversait sans les soulever; les
murs étaient ensevelis sous une mousseline mauve trop longue et trop
large, qui débordait partout en plis traînants; et la même mousseline
drapait les tête-à-tête et les sofas de rotin, et s'attachait
en rideaux, par des embrasses lâches, aux deux portes toujours
fermées;--si bien que tant d'étoffe molle tamisait dans la chambre un
air de sécurité et de secret. Ce qui se disait, ce qui se faisait entre
ces murs soyeux n'en sortait pas; gestes et paroles s'ensevelissaient
dans le bruissement complice des tentures tombantes. Et beaucoup de
femmes venaient dans ce confessionnal avouer et soigner l'avarie
gênante à quoi presque tout Saïgon se résigne; et beaucoup, indemnes
ou guéries, acceptaient ou sollicitaient d'autres soins, sur les sofas
toujours prêts.
Un confessionnal;--pas un cabinet;--un confessionnal capitonné pour
péchés très mondains. Ni livres, ni papiers, ni trousse: des bibelots,
des odeurs, des éventails, et l'en-cas ordinaire de liqueurs et de
confiseries.
Mévil, au fond d'une chaise longue, regardait sa cigarette s'éteindre
dans son cendrier. Sur les nattes feutrées trottinait la congaï,
la fillette annamite moitié servante, moitié épouse, qui complète
indispensablement le mobilier d'un Européen d'Indo-Chine;--quatorze
ans, des yeux veloutés, une longue bouche obscène et de maigres mains
adroites à tout. Celle-ci était jolie, autant qu'il est permis a sa
race bâtarde,--alliage fâcheux du bronze hindou et de l'ambre chinois,
incompatibles.
--«C'est vous?» dit Mévil sans se soulever;--Torral et Fierce entraient.
La congaï, câlinement blottie près du maître, souriait aux visiteurs
amis, avec une grimace aux lèvres et une coquetterie aux cils.
Quand ils se retrouvaient, il n'y avait point entre eux d'effusion
cordiale. Leur amitié n'était qu'une concordance d'opinions et
d'intelligences, une association d'égoïsmes parallèles, signée sans
tendresse pour la poursuite plus facile du maximum de jouissance. A
quoi bon des poignées de main puériles et menteuses?
--«Tableau de famille,» railla Torral en regardant la congaï.
Ils causèrent de choses quelconques. Fierce donna les nouvelles
politiques du jour: elles n'étaient pas bonnes, à l'avis du vieux
d'Orvilliers, qui continuait de prophétiser feu et flamme. Les
exercices militaires de tous genres se succédaient sans trêve à bord du
_Bayard_, et toute l'escadre s'agitait dans un tumulte guerrier.
--«Trépidation sénile?» questionna Torral.
Fierce allongea les lèvres en moue indécise.
--«J'ai cru d'abord. Maintenant, je ne sais plus....»
La persistance des bruits alarmants l'étonnait, et davantage le
mouvement de concentration des escadres anglaises sur tous les océans
du globe.
«Après tout, conclut-il, l'Angleterre méditerait un mauvais coup que
cela n'aurait rien d'absolument inattendu....
--Ouais!» fit Torral.
Il songeait aux mobilisations possibles, et à la batterie qui
l'attendait, sur les falaises du cap Saint-Jacques, en face des
bombardements ennemis.... Il exposa son autre inquiétude, cette révolte
indigène à prévoir, au cas où Malais exigerait trop impitoyablement la
rentrée de son impôt.
Au nom de Malais, Mévil avait tressailli.
--«A propos, s'interrompit l'ingénieur, quoi de neuf pour toi dans
cette maison?
--Rien,» murmura Mévil.
Torral observa ses yeux cernés, ses lèvres blanches et le creux de ses
joues.
--«Malade?
--Non.»
Fierce intervint.
--«Fatigué tout au moins. Enraie un temps, crois-moi.»
Mévil sourit, ironique.
--«Voilà huit jours, dit-il, que je rends des points à saint
Joseph,--huit jours!»
Torral fit une grimace.
--«Diable! Ça te tient toujours?
--Toujours.
--Quoi donc?» demanda Fierce.
Torral ricana.
--«Ce n'est guère de ta compétence, homme du monde! Mévil que voici
est amoureux. Mais son amour, quoique tenace, ne s'égare pas dans le
platonisme; et tout ce qu'il rêve, c'est de coucher l'objet de ses vœux
dans son lit. Trop simple pour ta mentalité nouvelle.»
Fierce agacé haussa les épaules. Il allait répondre quand le boy de la
porte entra parler au maître. Mévil le renvoya d'un signe affirmatif.
--«Ce n'est que Liseron, dit-il; c'est son jour. Pauvre petite, elle
aura tort....»
Torral espéra une comédie. Par coquetterie instinctive, Mévil défripait
son veston de toile. Fierce, ne songeant qu'à son tennis, s'inquiétait
de l'heure.
Liseron entra, souriante; Fierce, probablement, n'était plus dans sa
mémoire; ou peut-être venait-elle chercher contre lui l'instinctive
vengeance des femmes trahies. Mais ce fut lui qu'elle vit d'abord, et
toute sa colère à peine oubliée la reprit à la gorge. Elle s'arrêta
net. Fierce la regardait avec des yeux indifférents. Elle, outragée
l'heure d'avant dans son orgueil de femelle, reçut cette indifférence
comme un coup de fouet au visage. Elle bondit, blême, saisit Fierce au
bras, l'arracha de sa chaise et le mit face à face avec Mévil surpris:
--«Tu sais! j'ai couché avec!»
Puis, triomphante, vengée, féroce, elle s'attendit à une catastrophe.
Sa simple cervelle concevait inévitable et tragique la fureur du
mâle trompé. Or, la civilisation héréditaire avait extirpé de Mévil
jusqu'aux dernières racines de cette bestialité qu'est la jalousie, il
ne broncha pas et sourit. Liseron lâcha le bras de Fierce, bouleversée
d'une stupeur qui bâillonnait sa rage;--Fierce, paisible, se rassit.
--«Rien n'est plus exact,» prononça-t-il.
Il cherchait un mot drôle qui fût d'à-propos; il ne trouva pas; Mévil
arquait des sourcils curieux, car la scène l'intriguait comme une
charade. Fierce expliqua:
--«Tragédie renouvelée de l'histoire égyptienne Putiphar ou le manteau
arraché....
--Ma pauvre fille! plaignit Mévil. Faut-il que tu sois du siècle
dernier!»
Ils lui riaient au nez, tous les deux,--tous les trois. Elle se crut
folle. Elle répétait: «J'ai couché avec ... j'ai couché....» Tout à
coup, sa colère reprit le dessus, mêlée cette fois d'une indignation
singulière. Elle cracha:
--«Lâches! Vous vous en foutez, que vos femmes couchent avec les
premiers cochons venus? Eh bien, moi, une putain, je vais vous appeler
par vos noms: vous êtes des chiffes molles, des vidés, des pourris. On
vous giflerait que vous ne sentiriez pas les gifles Parce que ce n'est
pas du sang que vous avez dans le ventre: c'est....»
L'ordure glissa sur leur ironie. Torral surtout dégustait ces insultes
comme un hommage barbare à sa supériorité;--c'est un plaisir de
philosophe que de contempler le libre jeu d'un instinct nu;--Torral
riait sans colère et sans indulgence. Mévil, à peine moins cuirassé,
écouta flegmatique, jusqu'au bout, puis se leva et jeta la femme
dehors;--non qu'il fût offensé le moins du monde; mais il trouvait
inconvenant qu'une maîtresse osât lui parler autrement qu'avec
servilité. Liseron, d'ailleurs, esclave révoltée, faillit crier et
se défendre: mais elle vit les yeux de son amant,--des yeux mauvais
qui conseillaient d'obéir, et elle se sauva, cognant ses épaules aux
battants de la porte. Mévil revint à sa chaise longue et bâilla.
Fierce seul avait rougi. Il ne prononça pas un mot et ne leva pas un
doigt. Mais une honte bizarre lui montait au visage. Il ne trouvait pas
en lui la ressource de mépriser l'injure partie de bas; il en était
mordu comme par une eau-forte, comme par la vérité;--il n'était pas sûr
que ce ne fût pas la vérité.
... La congaï, blottie derrière la chaise longue, s'était tue,
peureuse, tant que Liseron avait parlé. Après, elle risqua un rire aigu
que Mévil arrêta d'une tape. Ce fut tout le commentaire de l'aventure.
Torral reprit sans trouble sa phrase interrompue et ses conseils:
--«Tu as tort, dit-il à Mévil, de ne pas réagir contre ton obsession.
Ce soir, je dîne à Cholon; j'ai invité Fierce qui refuse, pour cause
d'anémie intellectuelle; rien ne nous empêchera donc de nous débaucher
comme il convient, modérément. Huit jours de chasteté sont un excès.
--De qui est-il amoureux? demanda Fierce.
--De Mme Malais,» dit Torral en le regardant.
Fierce ne bougea pas.
«... De Mlle Abel aussi.»
Fierce se moqua:
--«Tu peux nommer toute la terre....»
Il avait eu peur d'un autre nom, pourtant. Il ne se l'avoua pas à
lui-même.
--«Cinq heures, dit-il; adieu.
--Où vas-tu? fit Mévil.
--Au tennis.»
Mévil se leva.
--«Emmène-moi.
--Ah! non!»
Il n'aurait pas su dire pourquoi, mais Mévil lui semblait être la
dernière personne à présenter aux gens qu'il allait voir.
--«Pourquoi non? dit Torral. Allez ensemble. Mévil connaît tout Saïgon:
ce n'est pas une présentation. Ça lui fera du bien d'aller là,--et à
toi de l'y voir....»
Fierce hochait la tête. Torral le persuada d'une citation ironique:
«_La jalousie, monsieur? d'abord un bruit léger...._
--Imbécile!» fit l'autre; et il consentit. Mévil s'habilla plus vite
qu'il n'avait coutume. Torral les accompagna jusqu'au coin de la rue
d'Espagne.
--«Ici, dit-il, nos routes bifurquent.»
Il regarda Fierce.
«... Bifurquent même plus que ça n'en a l'air! Par là, route des
sottises;--par ici, route de la raison.»
Il prit la route de la raison.
--«Je ne sais plus où aller,» plaisanta Mévil, hésitant.
Il suivit quand même Fierce sur la route des sottises.