--«Un cadeau de ma femme à Mme Abel. Dites-moi si c'est de bon goût....»
Fierce prit l'éventail avec admiration:
--«Fichtre! c'est adorable! Où avez-vous volé ces plumes-là?»
L'éventail était de marabouts et de nacre; une vigne d'or, incrustée
sur le plat, portait en guise de fruits des grappes de perles noires.
--«Savez-vous? dit Fierce en riant. Cette vigne est indiscrète: elle
parle de pot-de-vin.
--Et ce bracelet-là, de quoi parle-t-il?»
Le bracelet était un anneau d'esclave, très lourd, enrichi de gros
cabochons. La Juive lut le prix étiqueté: deux mille piastres.
--«Un placement tout trouvé pour votre gain d'avant-hier.»
Fierce sourit. Malais se frappa le front.
--«J'y suis! Ça va rue Chasseloup-Laubat, ce lingot d'or farci de
pierreries.»
Fierce eut l'air de chercher.
--«Rue Chasseloup?...
--Faites l'innocent! Chez Mme Ariette.
--Je vous en prie,» commença sèchement l'officier.
Mais Malais haussait les épaules.
--«Mon cher, pas d'indignation inutile! vous allez faire rire Fernande.
La discrétion est de trop ici....»
Fierce songea à Mévil, et prit le parti de ne pas nier.
--«Diable d'homme! Comment savez-vous?
--Parce que vous êtes le vingtième à qui l'aventure arrive.»
Malais s'était assis, après un coup d'œil à sa montre. Sans doute
avait-il le temps; il causa.
--«Le vingtième. Ah! vous entrez dans une famille typique. De vieilles
connaissances à moi: j'ai rencontré les Ariette à Nouméa, il y a huit
ans. Ils étaient nouveaux mariés, et leur lune de miel était rousse:
ils ne s'appréciaient pas, faute de se connaître, mais bientôt ils se
sont connus....
«La femme était aussi jolie qu'aujourd'hui. Quelqu'un en savait quelque
chose, et ce quelqu'un était un fils d'archevêque, convenablement
riche,--un de vos camarades, le lieutenant de vaisseau qui commandait
le stationnaire de Calédonie. Il arriva ce qui arrive toujours: un
beau soir, Ariette calcula son temps, et les surprit en pleins ébats.
En homme de tact, il ne fit pas de tapage: il accepta cinquante mille
francs pour n'en pas faire.
--Il paya, le fils d'archevêque?
--Mme Ariette le fit payer. Vous devez connaître sa méthode, je suppose?
--Et par la suite?
--Par la suite, un traité fut conclu entre les époux: Toutes liaisons
sont permises de part et d'autre, sous condition d'être fructueuses,
et les bénéfices sont partagés, honnêtement.
--Peuh! dit Fierce, c'est moderne et ce n'est pas hypocrite.»
Il paya le bracelet.
--«Deux mille piastres, fit Malais, curieux ... est-ce que ça vaut ça?»
Fierce réfléchit.
--«... Non ... et pourtant....»
Il expliqua:
--«Aucune femme ne vaut deux mille piastres, ni même deux cents;
l'agréable sensation, d'ailleurs monotone, que nos collaboratrices
nous servent à l'heure la plus intime doit raisonnablement s'estimer
beaucoup moins cher. Mais, à mon goût, cette sensation trop vantée
n'est qu'une parcelle des plaisirs lascifs, et je vous avoue même que
je n'ai pas voulu la demander à Mme Ariette....
--Comment?...
--Non ... nous avons ... peu importe. Ce qui, peut-être, équivaut à
deux mille piastres, c'est le décor et l'accessoire; c'est le contraste
piquant de ce déjeuner auquel j'étais invité et de ce dessert que j'ai
goûté sur la chaise longue: c'est le piment du prologue vertueux: salle
à manger familiale, mari, bébé de quatre ans....
--Huit ... huit ans.
--Quatre, voyons! c'est écrit sur sa figure.
--Huit. Vous oubliez le climat qui rabougrit les mioches; très
avantageux pour les mères, rajeunies en proportion.»
Malais se leva. Obséquieuse, la Juive s'empressa vers la porte. Fierce,
au passage, lui caressa le sein, car elle était jolie.
--«Au fait, dit-il à Malais, cette Fernande ... vous en êtes sûr?
--Comme discrétion? Parbleu! Une Juive! Elle est trop rouée et trop
rapace pour trahir un client sans profit. Et puis, un scandale de plus
ou moins, que lui importe? Tous les adultères et tous les pots-de-vin
de Saïgon lui passent par les mains. Un fameux nid à saletés, cette
boîte!
--Exemples: un bracelet et un éventail.
--Eh oui! adultère et pot-de-vin,--quoique mon pot-de-vin soit baptisé,
plâtré, sucré pour la bouche de ce demi-honnête homme d'Abel, et que
votre adultère, m'avez-vous dit, soit....
--Un adultère de couvent, à l'usage des petites filles.»
La main de Malais se posa sur l'épaule de Fierce.
--«Ça vous amuse?
--Quoi? les adultères de couvent?
--Non: mais la vie que vous vivez, et ce rôle perpétuel de fanfaron
vicieux?
--Ça ne m'amuse pas. Mais vous faites erreur: ce n'est pas un rôle que
je joue.»
Ils marchèrent à côté l'un de l'autre. La voiture de Malais les
suivait, un splendide attelage d'australiens noirs, deux fois grands
comme les poneys indo-chinois.
--«Vous incarnez la race que je déteste le plus, dit soudain le
banquier: la race des anarchistes élégants. Et quand même, vous me
plaisez. Je voudrais vous aider à sortir du bourbier où vous êtes,--un
bourbier, ne dites pas non.... Voyons, acceptez-vous un conseil? Lâchez
votre entourage habituel et fréquentez d'autres gens. Ce n'est pas un
sacrifice pour vous, et vous ne risquez pas grand'chose à cet échange:
Vous n'y tenez pas, aux Ariette, aux Rochet et à leur bande. Et sous
le plâtre honorable qui les blanchit, si vous saviez la sinistre
collection de gredins qu'ils sont! Rochet? un maître chanteur devenu
gâteux. Ariette? un ruffian doublé d'un menteur à gages. Sa femme? une
putain hypocrite; j'aime cent fois mieux votre Liseron, qui ne se cache
pas, ne trompe personne et n'exige point qu'on la respecte....
Je ne vous dis rien de Torral ni de Mévil: ce sont vos amis ... et
d'ailleurs, je ne les confonds pas avec la clique coloniale; ils sont
quelque chose de mieux,--et de pis: des intelligences dévoyées.--Peu
importe. Ce que je veux vous dire, c'est qu'il existe d'autres gens
que vous ne connaissez pas, et que vous auriez peut-être plaisir à
connaître: les honnêtes gens. Il y en a,--très peu; mais il y en a.
Voulez-vous les voir? Venez chez moi. Je ne suis fichtre pas un honnête
homme!...
--Non?
--Non.--Je suis un bandit, cher monsieur; j'ai volé, pillé, rançonné;
j'ai gagné de l'argent, et cette phrase-là renferme une foule de
menues turpitudes, dont la somme fait un criminel en même temps qu'un
millionnaire. Mais à cause même de ces turpitudes qui ont rassasié et
écœuré ma vie, j'ai un furieux faible pour tout ce qui est honnête.
Chez moi, monsieur de Fierce, vous ne serrerez pas de mains équivoques;
c'est un grand luxe à Saïgon que de refuser la poignée de ces mains-là;
mais je suis assez riche pour me payer tous les luxes. Ma femme, ici
comme ailleurs, ne subit que des gens propres....
--Vous ne craignez pas, dit Fierce, railleur, que je fasse tache?
--C'est mon affaire. Venez.
--Quand?
--Quand vous voudrez. Il n'y a pas de jour pour l'enfant prodigue....»
Ils passaient devant la _Hong-Kong and Shang-Haï._ Avec la promptitude
qui marquait tous ses gestes, Malais serra la main de son compagnon et
disparut dans la porte cochère.
Fierce s'en alla pensif. Sur sa tête, un flamboyant ironique égrena des
fleurs rouges.
Fierce songeait. Sans s'en douter, il tourna le dos à son chemin,--car
cinq heures sonnaient à l'hôtel des postes, l'heure de l'Inspection, et
sa Victoria l'attendait rue Tuduc; or, la rue Tuduc avoisine le Donaï
et Fierce, marchant au hasard, s'éloignait de la rivière.
Il laissa les rues centrales et bruyantes. Les quartiers du nord de
Saïgon sont percés de grandes voies ombreuses et recueillies. Fierce
traversa sans la reconnaître la rue Chasseloup-Laubat, la rue des
Ariette; il goûta seulement la fraîcheur verte des villas toutes
cachées parmi des jardins, derrière des grilles en bois; il n'imagina
point qu'une de ces maisonnettes abritait une femme et un sopha qu'il
connaissait intimement. Sa songerie était différente.
Il continuait son chemin, dédaignant le spectacle de la rue. Près d'une
riche maison indigène, une congaï jeune et jolie, debout sur le seuil
et frappant à l'huis, éclata d'un rire aigu pour qu'il la regardât.
Mais il passa tête baissée. Saïgon est la meilleure cité qui soit pour
y oublier toutes choses: la chaleur excessive et moite y engourdit nos
sens, et la poussière rouge des rues y étouffe tous les bruits vivants.
Fierce murmura: «La vie est stupide.» Il agitait beaucoup de pensées
confuses, toutes pessimistes. Incontestablement, les gens qu'il
hantait, malhonnêtes gens selon la morale conventionnelle, étaient
en outre de la plus fatigante monotonie. Monotone aussi, jusqu'à
l'écœurement, sa propre existence; monotones et promptement insipides,
les plaisirs dont il essayait de la pimenter. Il répéta, comme tantôt:
«Ça ne m'amuse pas.» Il songeait à l'incroyable pauvreté du catalogue
des joies humaines: en tout et pour tout, cinq sensations réputées
agréables, cinq! et la meilleure, la sensation tactile--l'amour,--tout
entière enfermée dans sa définition médicale: le contact de deux
épidermes. Rien de plus, rien de mieux.--«Épidermes? corrigea Fierce;
pas même: muqueuses. Quatre décimètres carrés de peau.--Les variantes?
littérature! C'est humiliant.» Pêle-mêle, il méprisa Mévil, assez fou
pour aimer l'amour, et Torral, assez niais pour mettre le bonheur en
formule:
--Maximum de jouissances....--«Il n'y a pas de jouissances.
Illusion.... S'il y en avait, pourtant? d'inconnues?»
Un rayon du soleil déjà bas le frappa au visage. Il inclina son
casque, et machinalement regarda autour de lui. Un écriteau nommait
la rue,--rue des Moïs;--les Moïs sont une ancienne peuplade
indo-chinoise.--Fierce vit deux rangs de vieux arbres, et des jardins
en bordure. Les maisons s'isolaient, clairsemées. La plus proche était
une villa de style annamite, large et basse, avec des murs de briques
et un toit surplombant; une grande véranda d'ébène se cachait derrière
un rideau de vigne vierge; des banians très hauts jetaient leur ombre
par-dessus les tuiles vernissées.
Une victoria attendait à la porte. Un boy tout petit tenait les chevaux
sages, des chevaux de jeune fille ou de vieille dame. La rue, la
maison, la voiture, et le jardin grave et joli qu'on apercevait dans la
grille ouverte, s'accordaient pour une harmonie exquise de simplicité
et de paix.
Fierce pensa: «Il doit faire bon vivre là-dedans,--à l'abri de toutes
nos saoûleries et de tous nos ruts....
Il s'était arrêté près de la grille. Deux femmes sortirent de la
maison; et Fierce sentit un secret déclic jouer dans sa poitrine, se
comme une détente d'arme; Mlle Sylva venait à lui, guidant vers la
victoria une dame à cheveux blancs dont les pas tâtonnaient.
Une aveugle; sa mère, évidemment;--un doux visage pâle et souriant,
très beau malgré les paupières closes.
Mlle Sylva, attentive et tendre, porte les deux ombrelles et un manteau
léger pour le crépuscule. L'aveugle monte en voiture: la jeune fille
l'aide et l'installe, puis, se retournant, aperçoit l'officier à quatre
pas d'elle.
--«Monsieur de Fierce!»
Une exclamation de franc plaisir. La petite main rapide se tend grande
ouverte. Il y a présentation.
--«Maman, c'est l'aide de camp de M. d'Orvilliers. Monsieur, maman vous
connaît déjà très bien, je lui ai énormément parlé de votre bateau,--et
de vous....»
Fierce s'incline bas. Mlle Sylva ne songe plus à monter en voiture.
Elle babille joyeusement, très contente de retrouver le cavalier qui
lui a plu. Mme Sylva, qui juge la rue incorrecte en tant que salon,
veut se lever pour recevoir le visiteur dans la villa.
--«Je vous en supplie, proteste Fierce, faites-moi la grâce de ne point
me traiter en importun, et ne retardez pas votre promenade. Aussi bien,
madame, n'ai-je aucun droit à être reçu par vous, car le hasard seul
m'a conduit à votre porte: je ne savais pas que vous demeuriez ici.
--Le hasard nous a donc favorisées, réplique gracieusement Mme Sylva.
Mais si vous ne voulez absolument pas entrer sous notre toit, montez
en voiture avec nous: nous vous déposerons où il vous plaira....»
Mlle Sélysette achève:
--«Et ça vous comptera comme une visite. Il ne faut pas que le hasard
ait travaillé pour rien.
--Vous me tentez beaucoup, dit Fierce. Mais je suis sûr que je vous
encombrerais.
--Pas du tout! Il y a un strapontin excellent, et j'adore les
strapontins....
--S'il est si bon que cela..., je le prends pour moi....»
Il monte lestement et s'assied. La voiture part. Les genoux de Fierce
sont pris entre la jupe bleue et la jupe noire, et l'une et l'autre le
troublent de la même émotion,--infiniment chaste.
--«N'avez-vous rien à faire? demande Mme Sylva. Venez donc avec nous
jusqu'à Tuduc; nous serons rentrés en ville avant sept heures.»
Fierce accepte, et remercie plus chaudement que la politesse
n'exigerait. De vrai, cette promenade inopinée l'enchante. Depuis une
heure, les paroles de Malais harcèlent sa pensée, et une curiosité
germe en lui de ces gens honnêtes qu'il ne connaît pas, qu'il n'a
jamais connus ... jamais, nulle part. Qui sait? peut-être seront-ils
plus amusants, moins monotones que son cercle ordinaire de catins,
d'escrocs et de nihilistes civilisés,--trop civilisés. En s'asseyant
près de cette fillette véritablement pure et candide,--il n'en doute
pas une seconde,--Fierce imagine s'être réfugié, après une longue
saison fiévreuse de tripots, de petits théâtres, de restaurants de
nuit et de lupanars, au plus haut d'une solitude alpestre, et respirer
là, chastement, l'air vierge des glaciers.
... Et le sourire de Mlle Sélysette, et son babil, sont frais et
caressent;--et le calme visage de Mme Sylva, et sa voix, sont doux et
apaisent.
M. de Fierce, ligotté de bien-être, et son cœur tièdement engourdi, ne
parle point. La voiture contourne l'ancienne citadelle par des rues
campagnardes, et passe l'arroyo au pont du Jardin. Le pont est désert,
et désertes les allées rousses qui dorment entre leurs haies de bambous
et de magnolias: Saïgon flâne et coquette à l'Inspection, et le Jardin
n'a point de promeneurs avant le coucher du soleil.
Mlle Sylva questionne:
--«Vous connaissez Tuduc, naturellement?
--Tuduc?...--Fierce pour répondre s'arrache à sa molle
quiétude;--Tuduc? non....»
Mlle Sylva s'écrie et s'indigne, scandalisée:
--«Vous ne connaissez pas Tuduc! Mais, grand Dieu, que faites-vous,
depuis quinze jours que le _Bayard_ est à Saïgon?»
Point facile à dire, ce qu'il fait!
--«Pas grand'chose de bon. Je sors toujours très tard; mon saïs me mène
où ça lui chante,--et c'est toujours l'Inspection....
--L'Inspection est insupportable, prononce Mlle Sylva, péremptoire. Il
y a trop de voitures, trop de toilettes, trop de gens chics, dans cette
bête d'allée toute droite où l'on ne peut pas même trotter. Et vous
verrez si la route de Tuduc n'est pas cent fois plus jolie....»
Fierce d'avance en est convaincu. Près du pont, la route de Tuduc n'est
rien de mieux qu'un agréable chemin qui serpente parmi des rizières,
entre des magnolias touffus; mais les rizières sont plus vertes que
des prairies irlandaises, et les magnolias soufflent par toutes leurs
corolles de précieuses bouffées qui enivrent.
--«Nulle part ailleurs, dit Fierce, il n'existe de chemins si bien
parfumés. Saïgon est une cassolette.
--Nulle part ailleurs? questionne Mlle Sélysette. C'est vrai, vous
connaissez tous les pays. Racontez moi vos voyages....»
Fierce, docile, raconte. Il a beaucoup couru le monde; il sait
apprécier avec des yeux aigus les peuples et les paysages, et choisir
entre cent détails pittoresques le plus original et le plus piquant.
Il décrit le Japon d'où il arrive. Il parle des maisons de bois blanc
qui ont toujours l'air d'être neuves, et des arbres trop grands qui
les enveloppent de mystérieux manteaux verts. Il dit les ponts en
arcs au-dessus des torrents à sec, et les _tchaïas_ agrestes où le
voyageur ne manque jamais de trouver sa tasse de thé très chaud, son
gâteau _castera_ très tendre, et le sourire bien élevé de la servante
trotte-menu. Il esquisse la silhouette du Fousi-San pointu, et les
processions de pèlerins jaunes, bleus, mauves, qui bariolent sa robe
de neige.--Et il oublie de nommer les yoshi-varas grillés de bambous,
et les mousmés candidement hospitalières, et tout le _skébé_[1]
nippon;--il oublie, sans effort: Mlle Sylva répand autour d'elle une
contagion de chasteté.
La voiture passe un ruisseau sur un pont de briques roses.
--«Est-ce comme cela, questionne Mlle Sélysette, les ponts japonais?
--Pas du tout, il y a mille différences,--tellement que je ne puis
les expliquer. Mais rien qu'en regardant ce ruisseau et cette arche,
je sais que je suis en Cochinchine, et nulle part ailleurs. Dans le
monde entier, pour des yeux qui savent voir, il n'existe pas deux pays
pareils.
--Que c'est intéressant, soupire la jeune fille, d'avoir vu tant
de choses, et de les garder ainsi photographiées au fond de sa
mémoire!--Votre tête doit ressembler à un album.
--Intéressant,--et attristant aussi, objecte Mme Sylva de sa voix
pensive; les marins, toujours exilés de tous les pays qu'ils ont aimés,
doivent connaître autant de nostalgies qu'ils ont fait de voyages....»
Torral, l'autre semaine, a raillé Fierce en humeur de mélancolie;
Fierce s'en souvient, et la sympathie de Mme Sylva lui en est plus
douce.
--«Tant de nostalgies ne font pas une tristesse. Nous conservons nette
et charmante l'image des pays d'autrefois; mais nous les regrettons
rarement, parce que les pays d'aujourd'hui les valent, et qu'un
clou chasse l'autre. Comment voulez-vous qu'ici, dans cette forêt de
magnolias en fleurs, je puisse regretter quoi que ce soit!»
Mlle Sélysette hoche sa tête blonde:
--«Et demain, dans une autre forêt, vous oublierez celle-ci. C'est de
l'inconstance....
--Je l'avoue. Mais si j'étais constant, je serais malheureux....»
Il s'oublie à rêver tout haut, pour la première fois de sa vie:
«On peut être inconstant sans être infidèle. Aux heures douces
d'autrefois je garde toute ma gratitude; mais ces heures sont
mortes; pourquoi leurs fantômes me gâteraient-ils les heures douces
d'aujourd'hui? Quand je tourne une page de ma vie, j'essaie d'entamer
la page suivante avec des yeux neufs. C'est facile, car les deux pages
ne sont jamais pareilles. Je ne suis plus à Saïgon le Fierce japonais
d'il y a deux mois; et ce Fierce japonais ne ressemblait pas au Fierce
parisien de l'année dernière, ni au Fierce turc ou tahitien des temps
passés....»
Mlle Sylva rit, amusée:
--«Parlez-nous de tous ces Fierce qui ne sont plus vous?
--Ils me font l'effet d'amis très intimes que j'ai beaucoup aimés
jadis; et je me figure parfois qu'ils vivent encore dans le pays où je
les ai connus. Le Fierce tahitien, par exemple, était un personnage
contemplatif, qui n'appréciait rien tant que les arbres, les prairies
et les ruisseaux. Il se promenait tous les jours dans la campagne,
vêtu d'un _parao_ de toile bleue, et coiffé d'un grand chapeau de
paille,--pieds nus, naturellement. Il avait loué, dans ce village de
Papeete qu'il appelait pompeusement la capitale, une petite case au
milieu d'un jardin de cocotiers. Et quand, une fois par mois, des
lettres et des journaux lui arrivaient, bariolés par des timbres et
des cachets de France, il n'ouvrait pas les lettres, et déchirait les
journaux pour allumer le feu de sa cuisine.
--Et le Fierce turc?
--C'était un Musulman très croyant, qui ne passait point de semaine
sans prier Allah dans quelqu'une des plus graves mosquées de Stamboul.
Après quoi, assis à la terrasse d'un café osmanli, il contemplait
silencieux le Bosphore, et tous les vendredis,--jours chômés,--rêvait
quatre heures durant au fond d'un cimetière de Skutari.
--Y a-t-il eu un Fierce chinois?
--Certes! Celui-là passait tout son temps à s'enorgueillir de sa race
la plus vieille du monde, et de sa philosophie la plus clairvoyante et
la plus ironique. C'était un homme insupportable: il ne s'inquiétait
que de papier de riz et de pinceaux à encre, et méprisait toute la
terre.»
Mlle Sylva devient sondeuse.
--«Tant de cervelles successives sous un seul front! C'est inquiétant
à penser: demain vous aurez changé une fois de plus, et si je vous
retrouve à Paris ou au Japon, il faudra que nous recommencions notre
connaissance....
--Peut-être. Je m'imagine ressembler à une plaque photographique: un
rayon de soleil, et l'image impressionnée s'efface; mais il suffirait,
d'un fixatif pour faire une épreuve inaltérable.
--Et le fixatif?
--Je ne l'ai pas encore trouvé.»
Un long silence. La route s'est insinuée dans les bois d'aréquiers
qui avoisinent Tuduc; il n'y a plus maintenant de magnolias, ni de
rizières, ni de poussière rouge poudroyant au soleil. Les aréquiers
exclusifs pressent les uns contre les autres leurs troncs grêles et
droits,--entrelacent étroitement leurs palmes épanouies à cinquante
pieds du sol; et cela fait une voûte sombre de temple, que supportent
d'innombrables colonnes ioniques. Entre les arbres, la terre est brune,
et des flaques d'eau luisent. Toute la forêt se tait.
Mlle Sylva, les mains jointes sur un genou, regarde avidement et ne
parle point. Fierce admire les graves yeux pers, et s'étonne qu'une
petite fille sache voir la beauté d'un bois sans fleurs, sans oiseaux
et sans soleil.
--«Monsieur, dit l'aveugle, je pense que tout à l'heure vous ne nous
avez pas tout dit. Je conçois très bien que dans chaque pays nouveau,
vous vous découvriez comme une âme nouvelle; mais il me semble que
partout vous devez quand même vous souvenir de votre foyer, de votre
famille; et ce souvenir ininterrompu met forcément un lien, une
parenté entre tous les hommes différents que vous croyez être à tour de
rôle....
--Je n'ai ni famille, ni foyer, dit Fierce.
--Personne?
--Personne.
--C'est bien triste à votre âge....»
Fierce réfléchit. Un foyer, c'est une prison; cette prison se complique
de chaînes: les parents, les amis;--rien en cela qui l'ait jamais
tenté.--Une famille? monsieur, madame, et l'autre;--des marmots
piaillards et barbouillés;--un peu de servitude, un peu de ridicule, un
peu de déshonneur: séduisante mixture!--Fierce va rire. Mais, levant
les yeux, il voit cette famille qui l'étonne et le déconcerte: cette
mère souriante et tendre, cette fille pure et délicieuse ... et très
sincèrement il répond:
--«Oui, triste,--quelquefois: quand il m'advient, juif errant que je
suis, de découvrir, à une halte de ma route, un foyer paisible et
chaud, et d'entrevoir, par une porte qui bâille, des maris contents,
des femmes aimées, de beaux enfants. Ces soirs-là, mon navire est
maussade, et ma solitude lourde, et malgré moi, je souhaite du mal à
tous ces gens trop heureux. L'homme est une laide bête envieuse, qui ne
prend sa joie que de la peine d'autrui, et réciproquement.»
C'est un mensonge bien rabâché que cette légende romanesque du marin
errant, exilé de toute la terre, et nourrissant en silence une
mortelle nostalgie de tendresse et de foyer; un mensonge, toutefois,
qui trompera sans fin toutes les femmes, parce que toutes, sous les
vernis divers de leurs éducations, de leurs modes et de leurs poses,
cachent un fond identique de jobarderie sentimentale.--M. de Fierce
est orphelin; M. de Fierce n'a pas de maison, presque pas de patrie.
Les deux femmes qui l'écoutent, sympathiques, cherchent délicatement à
adoucir cette dure solitude.
--«Monsieur, dit Mme Sylva, j'ai peur qu'après tous vos voyages,
vous n'ayez jamais encore découvert ce que la vie a de plus
réconfortant,--le coin du feu! Si vous voulez, vous connaîtrez le
nôtre. Vous êtes presque le fils de mon vieil ami d'Orvilliers, qui fut
le plus cher compagnon de mon mari. Ma maison est la vôtre....»
Elle tend sa vieille main restée douce et blanche, et Fierce y met un
baiser recueilli. Mlle Sélysette approuve joyeusement:
--«Nous vous enrôlons! Oh! nous sommes une très petite bande, mais
triée sur le volet; chez nous, on ne flirte pas, on ne pose pas, on
ne potine pas,--trois exceptions à Saïgon. On joue au tennis,--un
vrai tennis, sérieux;--on lit, on cause, on fait des promenades,--des
grandes;--et on ferme la porte au nez des gens désagréables. Une très,
très petite bande: le gouverneur, les Abel, Mme Malais.
--Mme Malais?
--Vous la connaissez?
--Très peu, mais davantage son mari, qui me priait justement
aujourd'hui de fréquenter chez lui.
--Ça tombe à merveille. Vous verrez Mme Malais chez nous, et vous nous
verrez chez elle. C'est une amie tout à fait parfaite....»
Mlle Sélysette détaille les perfections de Mme Malais. Fierce songe
que le hasard prend quelquefois des proportions de providence. Hier,
tout s'est enchaîné à miracle pour le lasser, pour l'écœurer de sa vie
ancienne; aujourd'hui tout conspire pour l'attirer vers une nouvelle
vie. Hier, le monde qu'il hantait lui a coquettement étalé toutes ses
taches et toutes ses tares; aujourd'hui, un monde neuf et séduisant lui
ouvre à deux battants sa plus grande porte. Il entrera....
La voiture s'arrête. C'est le terme de la promenade: la route aboutit
au fleuve, et il n'y a ni pont, ni quai Un bac traverse, et sur l'autre
bord, Tuduc se cache parmi les aréquiers; on ne voit que trois cañhas
de torchis et de chaume.
Percée par la rivière comme par une géante allée, la forêt reflue sur
les deux rives en futaies épaisses. Les arbres baignent leurs racines
jusque dans le courant, et l'eau jaune en est moirée de vert. Les
aréquiers endiguent ainsi le Donaï entre deux haies opaques, deux
palissades de troncs pressés que couronnent des frises de palmes en
panaches. Le soleil, exclu de la forêt, prend sa revanche entre ces
haies, sur l'allée liquide, et l'eau incendiée flamboie....
Les chevaux soufflant. Le saïs indifférent renoue la mèche de son
fouet.
--«Ces palmes qui ondoient, murmure Sélysette Sylva, ce sont des
oriflammes plantés sur le toit de la forêt....»
Le bac dérive au milieu du courant; sur l'eau couleur de braise,
les grêles silhouettes des rameurs s'agitent en ombres chinoises;
une congaï, assise à l'avant, les pieds dans l'eau, piaule un chant
discordant et plaintif.
Le soleil baisse. Il faut rentrer. Sous les aréquiers, la nuit
commence. Et comme la rosée de six heures dépose déjà partout ses
gouttelettes, Mlle Sylva, prudente, enveloppe l'aveugle dans son
manteau, avec des gestes soigneux de petite mère.
... Sous les aréquiers, la nuit commence....
--«Quand j'étais petite, songe tout haut Sélysette Sylva, les arbres
de notre jardin me semblaient très grands, et le jardin immense. Ces
aréquiers-ci, et toute cette forêt, sont minuscules en comparaison de
mon souvenir....»
Le sabot des chevaux ne fait pas de bruit sur la terre molle. Le
recueillement du crépuscule est propice aux confidences.
... «Nous habitions une vieille maison qui ressemblait à une ferme,
et qu'on appelait le château, à cause d'une tourelle pointue. C'était
dans le Périgord. Il y avait beaucoup de fleurs, et un troupeau de
chèvres sur la colline, avec un petit pâtre à béret rouge. Tous les
murs étaient habillés de glycines, et les paysans y accrochaient des
lampions et des banderoles, quand papa revenait d'Afrique, chaque
année, pour la moisson.... Comme la maison était gaie, quand il était
là! Son dolman bleu mettait du soleil partout.... C'étaient de belles
moissons! Quand il repartait, sa place restait marquée à la table, et
son couvert était mis à tous les repas, comme s'il eut été là.--Et
puis, il n'est plus revenu....»
Fierce, tout bas, interroge:
--«C'est alors que vous avez quitté la France?»
La voix égale de Mme Sylva répond:
--«L'année d'après. J'étais veuve et ma fille déjà grande; son tuteur
fut nommé gouverneur à Saïgon; nous l'avons suivi. Et j'ai bien fait,
puisque, six mois plus tard, mes yeux déjà bien malades se fermaient
tout à fait. Une maman aveugle, un tuteur absent,--ma pauvre Sélysette
serait morte d'ennui, là-bas....»
Fierce regarde les cheveux blancs et le visage sans rides. Ainsi donc,
en très peu d'années, tout le bonheur de cette femme s'est écroulé,
fauché comme un épi mûr; elle a perdu son mari, sa maison, sa patrie,
et la douce clarté du jour. Elle sourit cependant; tant d'amertumes
n'ont pas aigri son courage; et pour l'amour de sa fille, elle a su
refouler toutes ses larmes, stoïquement....
--«Quand j'étais petite ...»
Mlle Sylva conte des souvenirs enfantins et jolis. Fierce revoit, au
fond de sa mémoire, son enfance à lui, triste et sèche. Sa tendresse
croit pour cette confiante fille qui lui ouvre avec tant de grâce sa
cassette à confidences.
... Les magnolias, plus odorants dans la brune;--l'arroyo et le petit
pont, dont les briques roses son maintenant grises;--le jardin, où les
éléphants barrissent dans leurs cages;--on rentre en ville....
--«A bientôt, n'est-ce pas? à très bientôt?
--A demain, si vous le permettez.»
Il s'en retourne à pied, dans la nuit scintillante. L'air tiède est
étrangement vivifiant.