II

«Cap'taine Torral,» grogna Mévil à ses coureurs en redescendant.

La visite avait été courte. Il s'était heurté contre une femme

défensive, presque monosyllabique.

Maussade pour une minute,--les soucis couraient à sa surface plus vite

que les risées sur la mer,--il s'enfonça dans son pousse en abaissant

sur ses yeux la visière de son casque de liège. Mais une victoria

passa, et il se leva vite pour saluer deux femmes qui s'y trouvaient.

Et il murmura, distrait déjà de son mécompte: Voilà qu'on commence à

sortir; je risque de manquer Torral.

Torral était le seul homme de Saïgon qu'il fréquentât sans

arrière-pensée ni calcul: Torral n'était pas marié, et se portait

bien,--deux raisons de ne pas attirer un médecin qui aimait les femmes.

Quand même, et malgré le contraste tranchant de leurs goûts et de leurs

vies, ces deux hommes cultivaient une façon d'amitié.

Les gens s'en étonnaient. Georges Torral semblait mal propre à faire

un ami. C'était un ingénieur, un mathématicien saturé de logique et

d'exactitude,--un homme entier, brutal et sec, faisant profession

d'égoïsme. Les femmes détestaient sa tête trop grosse, son buste noueux

et l'ironie malveillante de ses yeux en charbons ardents; les hommes

jalousaient sa lucide intelligence et la supériorité blessante de son

savoir et de son talent. Lui méprisait et haïssait indistinctement

celles-là et ceux-ci, et ne cachait pas sa haine ni son mépris. Très

indépendant dans sa carrière, parce qu'indispensable partout où il

passait, il vivait à l'écart de tous, par morgue, et logeait loin de

la ville européenne, dans le quartier méridional de Saïgon qui est

un quartier de coolies indigènes et de prostituées.--Les coureurs du

docteur Mévil, gens élégants et qui ne frayaient pas avec le populaire,

manifestaient toujours un dégoût discret en trottant dans ces rues mal

famées. Quand même, c'étaient des rues propres et plantées d'arbres,

comme toutes les rues de Saïgon, et rien n'y choquait les yeux.

En ce moment, la chaleur du jour déclinait, et Torral, les paupières

lourdes d'une sieste trop longue, achevait à la diable un calcul au

tableau noir. Il travaillait dans sa fumerie d'opium,--car il fumait un

peu, avec mesure, comme il faisait toutes choses, se vantant d'être un

homme bien équilibré et rassis.

Le mur du fond était ardoisé, et des hordes d'équations à la craie s'y

déployaient en bataille. Debout, et haussant sa taille courte poux

atteindre plus haut, l'ingénieur écrivait avec une rapidité folle,

intégrait, différenciait, simplifiait, et courait au bout du tableau

inscrire les résultats en accolade. A la fin, il balaya le calcul à

grands coups d'éponge, jeta sa craie, s'assit sur un pliant à quatre

pas du mur, et contempla sa solution en roulant une cigarette.

Mévil entrait, précédé d'un boy annamite de douze ans qui marchait en

se déhanchant comme une femme.

--«Tu travailles?

--J'ai fini,» dit Torral.

Ils n'échangèrent pas de bonjour et ne se serrèrent pas la main; ces

démonstrations ne figuraient pas dans le rite de leur amitié.

--«Quoi de neuf?» demanda l'ingénieur en pivotant sur son pliant.

Ce pliant était le seul siège de la fumerie. Mais il y avait à terre

abondance de nattes cambodgiennes et de coussins en paille de riz, et

Mévil s'était allongé prés de la lampe à opium.

--«Fierce arrive ce soir, dit-il. Il m'a télégraphié du Cap St-Jacques.

--Très bien, dit l'ingénieur; on le recevra. As-tu préparé quelque

chose?

--Oui, dit Mévil. Nous dînerons au cercle et je venais t'inviter. Rien

que nous trois, bien entendu.

--Parfait.... Tu fumes une pipe?

--_Y en a pas moyen_, déclara le médecin en parodiant le jargon

indigène. Ça me réussit particulièrement mal depuis quelque temps.

--Oui? railla Torral. Tes belles amies se plaignent de toi, après?»

C'est une propriété connue de l'opium, de refroidir fâcheusement les

amoureux.

--«Elles se plaignent, prononça philosophiquement le beau docteur. Et

le plus triste, c'est qu'elles n'ont pas tort. Hélas! mon cher, j'ai

trente ans.

--Moi aussi,» dit Torral.

Le médecin le soupesa des yeux, puis haussa les épaules.

--«Ça paraît moins sur la peau, ça marque plus dans la moelle,

conclut-il. A chacun sa part de vieillesse. Et puis tant pis. La vie

vaut qu'on la vive.

--D'ailleurs, observa l'ingénieur, nos mères ne nous ont pas consultés

avant d'accoucher de nous.... Pourquoi vient-il, Fierce? Ce n'est pas

la saison.

--Son croiseur arrive du Japon; personne ne sait pourquoi. D'ailleurs,

on ne pénètre jamais la philosophie des manœuvres maritimes; plus que

probablement, Fierce n'en sait pas plus que nous, et sa vieille bête

d'amiral un peu moins.

--C'est très civilisé, dit Torral, d'ignorer où l'on va et de ne pas

s'en soucier. Sous condition de n'avoir jamais à me battre--ce qui est

trop grotesque--j'accepterais d'être officier de marine ... quoique ça

sonne bien bête, officier.

--Fierce est marin comme il serait autre chose.

--Non, dit l'ingénieur. Il est marin par atavisme, il a eu des tas de

gens à sabre et à longue-vue parmi ses arrière-grands-pères, et ça a

déteint sur lui. Il n'en a que plus de mérite à n'être pas un barbare,

à penser quelquefois et à ne pas porter de scapulaire.

--Ça ferait plaisir à feu sa mère, ce que tu dis là, fit Mévil. La

chronique affirme qu'elle n'a jamais deviné le père de son fils.

--Elle avait des amis simultanés?

--Elle couchait avec toute la terre.

--Une femme dans ton genre.

--Ça l'amusait,--et ça m'amuse.»

Ils se séparèrent. Torral se retourna vers son mur d'ardoise et

contempla sa formule d'algèbre comme un peintre contemple le tableau

qu'il vient de créer.

Le soleil tombait vers l'horizon, d'une trajectoire verticale et

rapide; il n'y a pas de crépuscule à Saïgon. Mévil calcula qu'il

n'avait pas le temps d'aller à la promenade, et il guida son pousse

vers le fleuve, afin de rencontrer sur les quais les victorias

revenant de l'«Inspection». Les coureurs trottèrent sur la berge de

l'arroyo chinois, encombré de sampans et de jonques, puis gagnèrent

le bord du Donaï et prirent le pas. Des navires accostés débarquaient

leurs marchandises, et des coolies couvraient de prélarts les amas

de caisses et de tonneaux. Cela sentait l'odeur des ports maritimes,

poussière, céréales et goudron; mais le parfum de Saïgon, fleurs et

terre mouillée, assiégeait quand même étroitement cette odeur factice,

si bien que la ville, jusque dans ce quartier affairé, conservait sa

marque indélébile de cité voluptueuse. Le soleil bas incendiait la

rivière. Le soir était languide et beau.

Mévil, qui regardait les voitures découvertes pleines de femmes jolies

et souriantes, ne vit pas derrière lui, en aval, un grand navire de

guerre entrer dans le port,--une coque longue et droite comme une

épée,--et quatre cheminées énormes qui vomissaient de l'encre. Cela

glissait sans remous sur l'eau, et cela obstruait les rayons du

couchant, si bien qu'on eût dit un rideau noir tiré sur l'horizon

pourpre. Le long du quai, les arbres en fleurs, les équipages piaffant

et les toilettes radieuses cessèrent tout d'un coup de scintiller.

Les civilisés: Roman · 第 12 / 56 题