«Mon respect pour le conseil du roi et ma confiance en sa justice,
m'engagent à lui présenter une déclaration personnelle plus détaillée
que celle que je dois, comme étranger, présenter au magistrat.
«Je suis venu à Londres vers la fin de janvier 1792, chargé par le
gouvernement français d'une mission auprès du gouvernement
d'Angleterre. Cette mission avait pour objet, dans un moment où toute
l'Europe paraissait se déclarer contre la France, d'engager le
gouvernement d'Angleterre à ne point renoncer aux sentiments d'amitié
et de bon voisinage qu'il avait montrés constamment en faveur de la
France pendant le cours de la Révolution. Le roi surtout, dont le vœu
le plus ardent était le maintien d'une paix qui lui paraissait aussi
utile à l'Europe en général qu'à la France en particulier, le roi
attachait un grand prix à la neutralité et à l'amitié de l'Angleterre,
et il avait chargé M. de Montmorin, qui conservait sa confiance, et M.
de Laporte, de me témoigner son désir à ce sujet. J'étais chargé de
plus par les ministres du roi de faire au gouvernement d'Angleterre
des propositions relatives à l'intérêt commercial des deux nations. La
constitution n'avait pas permis au roi, en me chargeant de ses ordres,
de me revêtir d'un caractère public. Ce défaut de titre officiel me
fut opposé par mylord Grenville comme un obstacle à toute conférence
politique. Je demandai en conséquence mon rappel à M. de Laporte, et
je retournai en France. Un ministre plénipotentiaire fut envoyé
quelque temps après: le roi me chargea d'en seconder les travaux, et
en fit part à Sa Majesté Britannique par une lettre particulière. Je
suis resté attaché au devoir que le roi m'avait imposé jusqu'à
l'époque du 10 août 1792. J'étais alors à Paris, où j'avais été
appelé par le ministre des affaires étrangères. Après avoir été plus
d'un mois sans pouvoir obtenir de passe-port et être resté exposé
pendant tout ce temps, et comme administrateur du département de
Paris, et comme membre de l'Assemblée constituante à tous les dangers
qui peuvent menacer la vie et la liberté, j'ai pu enfin sortir de
Paris vers le milieu de septembre, et je suis venu en Angleterre jouir
de la paix et de la sûreté personnelle à l'abri d'une constitution
protectrice de la liberté et de la propriété. J'y existe, comme je
l'ai toujours été, étranger à toutes les discussions et à tous les
intérêts de parti; et n'ayant pas plus à redouter devant les hommes
justes la publicité d'une seule de mes opinions politiques que la
connaissance d'une seule de mes actions. Outre les motifs de sûreté et
de liberté qui m'ont ramené en Angleterre, il est une autre raison,
très-légitime sans doute, c'est la suite de quelques affaires
personnelles et la vente prochaine d'une bibliothèque assez
considérable que j'avais à Paris, et que j'ai transportée à Londres.
«Je dois ajouter que, devenu en quelque sorte étranger à la France, où
je n'ai conservé d'autres rapports que ceux de mes affaires
personnelles et d'une ancienne amitié, je ne puis me rapprocher de ma
patrie que par les vœux ardents que je fais pour le rétablissement de
sa liberté et de son bonheur.
«J'ai cru que dans des circonstances où la malveillance pouvait se
servir de quelques préventions pour les faire tourner au profit
d'inimitiés dues aux premières époques de notre Révolution, c'était
remplir les vues du conseil du roi que de lui offrir dans une
déclaration précise un exposé des motifs de mon séjour en Angleterre,
et un garant assuré et irrévocable de mon respect pour la Constitution
et pour les lois.»
«TALLEYRAND.»
1er janvier 1793.
V
Rien de plus clair et de plus précis que cette déclaration, mais elle
fut sans effet, et son auteur s'embarqua alors pour les États-Unis,
emportant avec lui des lettres de recommandation de différents membres
de l'opposition, et, entre autres, du marquis de Lansdowne qui
l'honorait de son intimité. Washington répondit: