VI

Il me reste à parler de cette seconde édition, qui est une véritable

nouvelle édition, puisqu'elle a été refondue d'un bout à l'autre et

réimprimée en caractères elzéviriens. Aucun des mots de la première ne

manque à celle-ci, qui est en outre enrichie d'environ _deux mille cinq

cents_ expressions soit du cant, soit du slang, soit de la langue

_populacière_, toutes si dédaigneusement mises à la porte par le

_Dictionnaire de l'Académie_, qui semble ne pas savoir qu'Horace a écrit

il y a dix-neuf cents ans:

_Ut silæ foliis pronos mutantur in annos,

Prima cadunt; tita verborum vetus interit ætas

Et juvenum ritu florent modo nata vigentque._

Vous entendez, messieurs les Quarante? Il en est des mots comme des

feuilles des arbres à l'automne, ce sont les premières venues qui sont

les premières parties: de même périt le vieil âge des mots, et d'autres

mots, nés tout à l'heure, fleurissent et s'épanouissent maintenant à la

manière des jeunes gens. Ne balayez pas les vieux, mais faites place aux

jeunes, aux valides, aux vigoureux.

Si le _Dictionnaire de l'Académie_ est incorrigible, je ne le suis pas,

et quand j'ai des torts, j'en conviens de bonne grâce; quand j'ai péché,

je me frappe de bonne foi la poitrine--en me demandant pardon de mes

imperfections et en me promettant bien d'en diminuer le nombre, sans

espérer de les extirper toutes. J'ai donc émendé de mon mieux le texte de

la première édition, ainsi qu'en pourront juger les lecteurs; mais cette

émendation devait avoir des bornes,--et elle en a eu. Malgré les prières

de mon éditeur, qui, par excès de délicatesse, voulait enlever à celui-ci

ou à celui-là de mes devanciers encore vivants tout prétexte à

récrimination et à reproches de plagiat, même aux moins fondés, j'ai cru

de mon devoir et de mon droit de conserver intactes des définitions dont

je répondais, que je savais être miennes, malgré leur ressemblance avec

celles de mon voisin. Ressemblance forcée, fatale, _nécessaire_ même,

tous les gens de bonne foi n'hésiteront pas à le reconnaître. Je ne

voudrais pas avoir l'air de m'abriter derrière la spirituelle et très

juste définition de Charles Nodier: _Les dictionnaires sont des plagiats

par ordre alphabétique_; mais enfin il est tout simple qu'ayant à définir

une expression bizarre--par exemple _appeler Azor_, le premier venu

écrive comme moi: «Siffler un acteur comme on siffle un chien.» On n'a

pas de brevet d'invention à prendre pour cette phrase qui traîne sur

toutes les lèvres. _Appeler Azor_ signifiant pour tout le monde siffler

un acteur, _Azor_ étant pour tout le monde le synonyme de chien, comment

s'y prendre pour ne pas dire: «Siffler un acteur comme on siffle un

chien?» Je ne vois qu'un moyen, mais il est héroïque--de ridicule: c'est

d'imiter le fameux _Marquise, vos beaux yeux me font mourir

d'amour,--D'amour, marquise, vos beaux yeux me font mourir,--Me font,

marquise, vos beaux yeux mourir d'amour,--Mourir vos beaux yeux me font

d'amour, marquise_,--et ainsi de suite jusqu'au jugement dernier. Oui,

plus j'y réfléchis, plus je ne vois que ce moyen: on m'excusera, je

pense, de ne pas l'avoir employé.

Je glisse--de peur d'appuyer.

On remarquera que dans cette nouvelle édition, plus encore que dans la

précédente, je me suis plu à rétablir l'orthographe réelle de vocables

que les puristes déclarent être «du patois de Pipelets». (Voy. Albert

Hétrel, _Code orthographique_.) J'en ai mis beaucoup, je regrette de n'en

avoir pas mis davantage, afin de confondre les ennemis de la bonne

langue, la vieille, et les admirateurs du petit français que l'on parle à

présent. Les puristes du sérail veulent qu'on dise _chirurgien_,

_chercher_, _brebis_, etc. Je le veux comme eux. Mais ils ricanent

lorsqu'ils entendent prononcer _cercher_, _berbis_, _serurgien_, et leurs

ricanements me font sourire: la pelle se moque du fourgon,--la pelle a

tort.

On m'a reproché d'avoir introduit dans la précédente édition un certain

nombre de mots anglais: je réponds en en introduisant un plus grand

nombre encore dans cette nouvelle édition. L'anglomanie fait des progrès

chez nous, peuple simiesque; nous avons tous les mots nécessaires pour

représenter nos idées; mais, par genre, nous habillons ces idées avec des

mots de fabrique étrangère: au lieu de dire _chien courant_ comme leurs

pères,--de rudes chasseurs, pourtant!--nos sportsmen disent, les uns

_buck-hound_, les autres _boarhound_. _Buck-hound_, c'est bien du pur

anglais de l'autre côté du détroit; mais, de ce côté-ci, c'est de la

langue verte.

Cela dit--avec tout le respect que je dois aux gens à qui je le

dis--j'arrive au finale de cette trop longue improvisation. C'est la

partie la plus douce de ma tâche d'aujourd'hui, puisqu'il s'agit de

remercier hautement ceux de mes confrères qui ont bien voulu jouer le

rôle de tibicinateurs en faveur du _Dictionnaire de la langue verte_ et

les personnes connues ou inconnues qui ont bien voulu répondre à l'appel

que je leur avais fait en me signalant les omissions et les attributions

erronées de la première édition. Je remercie donc bien sincèrement ici

MM. Jules Noriac, Léo Lespès, Alphonse Duchesne, A. Ranc, Balathier de

Bragelonne, Jules Claretie, A. de Fonvielle, Gustave Bourdin, le docteur

Stéphen Le Paulmier, Léon Renard, Henri Delaage, Eugène Mathieu,

Coffineau, Alexandre Pothey, Jules Choux--et tous ceux que ma plume sans

mémoire oublie de citer. Jules Choux, un chansonnier parisien d'un accent

original et qui connaît encore mieux que moi les dessous ténébreux de

notre chère ville natale, m'a apporté, à lui seul, une plantureuse

moisson que je n'ai eu que la peine d'engranger. Les soins que j'ai

apportés à cette seconde édition témoigneront mieux que des paroles de

toute ma gratitude pour les encouragements que j'ai reçus de toutes

parts: elle est moins défectueuse que la première, et la prochaine sera

encore un peu plus digne d'intérêt que celle-ci, les livres du genre du

_Dictionnaire de la langue verte_ devant forcément se corriger et se

compléter dans des éditions successives. Quand il en sera à sa dixième,

j'ose espérer que depuis longtemps on aura fait une croix--sur ma tombe!

Dictionnaire de la langue verte · 第 34 / 143 题