Il me reste à parler de cette seconde édition, qui est une véritable
nouvelle édition, puisqu'elle a été refondue d'un bout à l'autre et
réimprimée en caractères elzéviriens. Aucun des mots de la première ne
manque à celle-ci, qui est en outre enrichie d'environ _deux mille cinq
cents_ expressions soit du cant, soit du slang, soit de la langue
_populacière_, toutes si dédaigneusement mises à la porte par le
_Dictionnaire de l'Académie_, qui semble ne pas savoir qu'Horace a écrit
il y a dix-neuf cents ans:
_Ut silæ foliis pronos mutantur in annos,
Prima cadunt; tita verborum vetus interit ætas
Et juvenum ritu florent modo nata vigentque._
Vous entendez, messieurs les Quarante? Il en est des mots comme des
feuilles des arbres à l'automne, ce sont les premières venues qui sont
les premières parties: de même périt le vieil âge des mots, et d'autres
mots, nés tout à l'heure, fleurissent et s'épanouissent maintenant à la
manière des jeunes gens. Ne balayez pas les vieux, mais faites place aux
jeunes, aux valides, aux vigoureux.
Si le _Dictionnaire de l'Académie_ est incorrigible, je ne le suis pas,
et quand j'ai des torts, j'en conviens de bonne grâce; quand j'ai péché,
je me frappe de bonne foi la poitrine--en me demandant pardon de mes
imperfections et en me promettant bien d'en diminuer le nombre, sans
espérer de les extirper toutes. J'ai donc émendé de mon mieux le texte de
la première édition, ainsi qu'en pourront juger les lecteurs; mais cette
émendation devait avoir des bornes,--et elle en a eu. Malgré les prières
de mon éditeur, qui, par excès de délicatesse, voulait enlever à celui-ci
ou à celui-là de mes devanciers encore vivants tout prétexte à
récrimination et à reproches de plagiat, même aux moins fondés, j'ai cru
de mon devoir et de mon droit de conserver intactes des définitions dont
je répondais, que je savais être miennes, malgré leur ressemblance avec
celles de mon voisin. Ressemblance forcée, fatale, _nécessaire_ même,
tous les gens de bonne foi n'hésiteront pas à le reconnaître. Je ne
voudrais pas avoir l'air de m'abriter derrière la spirituelle et très
juste définition de Charles Nodier: _Les dictionnaires sont des plagiats
par ordre alphabétique_; mais enfin il est tout simple qu'ayant à définir
une expression bizarre--par exemple _appeler Azor_, le premier venu
écrive comme moi: «Siffler un acteur comme on siffle un chien.» On n'a
pas de brevet d'invention à prendre pour cette phrase qui traîne sur
toutes les lèvres. _Appeler Azor_ signifiant pour tout le monde siffler
un acteur, _Azor_ étant pour tout le monde le synonyme de chien, comment
s'y prendre pour ne pas dire: «Siffler un acteur comme on siffle un
chien?» Je ne vois qu'un moyen, mais il est héroïque--de ridicule: c'est
d'imiter le fameux _Marquise, vos beaux yeux me font mourir
d'amour,--D'amour, marquise, vos beaux yeux me font mourir,--Me font,
marquise, vos beaux yeux mourir d'amour,--Mourir vos beaux yeux me font
d'amour, marquise_,--et ainsi de suite jusqu'au jugement dernier. Oui,
plus j'y réfléchis, plus je ne vois que ce moyen: on m'excusera, je
pense, de ne pas l'avoir employé.
Je glisse--de peur d'appuyer.
On remarquera que dans cette nouvelle édition, plus encore que dans la
précédente, je me suis plu à rétablir l'orthographe réelle de vocables
que les puristes déclarent être «du patois de Pipelets». (Voy. Albert
Hétrel, _Code orthographique_.) J'en ai mis beaucoup, je regrette de n'en
avoir pas mis davantage, afin de confondre les ennemis de la bonne
langue, la vieille, et les admirateurs du petit français que l'on parle à
présent. Les puristes du sérail veulent qu'on dise _chirurgien_,
_chercher_, _brebis_, etc. Je le veux comme eux. Mais ils ricanent
lorsqu'ils entendent prononcer _cercher_, _berbis_, _serurgien_, et leurs
ricanements me font sourire: la pelle se moque du fourgon,--la pelle a
tort.
On m'a reproché d'avoir introduit dans la précédente édition un certain
nombre de mots anglais: je réponds en en introduisant un plus grand
nombre encore dans cette nouvelle édition. L'anglomanie fait des progrès
chez nous, peuple simiesque; nous avons tous les mots nécessaires pour
représenter nos idées; mais, par genre, nous habillons ces idées avec des
mots de fabrique étrangère: au lieu de dire _chien courant_ comme leurs
pères,--de rudes chasseurs, pourtant!--nos sportsmen disent, les uns
_buck-hound_, les autres _boarhound_. _Buck-hound_, c'est bien du pur
anglais de l'autre côté du détroit; mais, de ce côté-ci, c'est de la
langue verte.
Cela dit--avec tout le respect que je dois aux gens à qui je le
dis--j'arrive au finale de cette trop longue improvisation. C'est la
partie la plus douce de ma tâche d'aujourd'hui, puisqu'il s'agit de
remercier hautement ceux de mes confrères qui ont bien voulu jouer le
rôle de tibicinateurs en faveur du _Dictionnaire de la langue verte_ et
les personnes connues ou inconnues qui ont bien voulu répondre à l'appel
que je leur avais fait en me signalant les omissions et les attributions
erronées de la première édition. Je remercie donc bien sincèrement ici
MM. Jules Noriac, Léo Lespès, Alphonse Duchesne, A. Ranc, Balathier de
Bragelonne, Jules Claretie, A. de Fonvielle, Gustave Bourdin, le docteur
Stéphen Le Paulmier, Léon Renard, Henri Delaage, Eugène Mathieu,
Coffineau, Alexandre Pothey, Jules Choux--et tous ceux que ma plume sans
mémoire oublie de citer. Jules Choux, un chansonnier parisien d'un accent
original et qui connaît encore mieux que moi les dessous ténébreux de
notre chère ville natale, m'a apporté, à lui seul, une plantureuse
moisson que je n'ai eu que la peine d'engranger. Les soins que j'ai
apportés à cette seconde édition témoigneront mieux que des paroles de
toute ma gratitude pour les encouragements que j'ai reçus de toutes
parts: elle est moins défectueuse que la première, et la prochaine sera
encore un peu plus digne d'intérêt que celle-ci, les livres du genre du
_Dictionnaire de la langue verte_ devant forcément se corriger et se
compléter dans des éditions successives. Quand il en sera à sa dixième,
j'ose espérer que depuis longtemps on aura fait une croix--sur ma tombe!