--Cela ne vous regarde pas. Vous m'avez tout appris, mais cr

LES AVENTURES

DE

TÉLÉMAQUE

par

LOUIS ARAGON

Avec un portrait de l'auteur

par

R. DELAUNAY

ÉDITIONS

de la Nouvelle Revue Française

PARIS 3, rue de Grenelle

1922

[Illustration: Louis Aragon par R. DELAUNAY.]

À

PAUL ÉLUARD

LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE

AMENDE HONORABLE

Le problème de l'écriture, celui de l'originalité peuvent un instant

tourmenter un jeune homme: ils sont impuissants à le retenir. L'année

1920 pour quelques esprits hasardeux aura été l'année des procès

formels. Voilà qui va bien. Le sens propre des mots ne saurait pour

personne constituer ce que l'on est convenu d'appeler un idéal. Aussi

bien m'échappe-t-il le plus souvent, et l'on reconnaîtra que tout

le long d'un livre j'ai réuni sous les espèces du mot amour mille

éléments qui ne sont point essentiels à l'amour même. Je confesse ici

ce tourment, que, par la faute des mots, je cherche encore aujourd'hui

à m'expliquer au moyen de mes souvenirs de plaisir les véritables

mouvements de mon cœur. De là ces erreurs, ces équivoques, ces

confusions.

La puérilité de cet ouvrage, si elle éclate aux yeux de tous, c'est

que ces aventures ne dépassent pas le cycle de l'enfance; elles posent

l'équation à deux inconnus, l'homme et la femme, qui ne se résoudra que

plus tard. Qu'on ne s'y trompe pas: la critique de la vie, nous ne la

poursuivons qu'en l'absence de l'amour. Dès qu'il débute, les données

changent: nous nous faisons acquiescement universel. L'indifférence

aux idées, voilà ce que nous ne soupçonnions pas. Satisfaction de

s'éprouver à la merci de l'ouragan sentimental. Je me casse entre les

mains d'une tendresse infinie, acceptée et finalement révoltante. Ici

commence l'éclipse du moi. La nuit en plein midi. Si vous savez ce que

c'est que l'amour, ne tenez pas compte de ce qui va suivre.

L. A.

LIVRE I

_Malgré la grande richesse de nos langues, le penseur se voit souvent

embarrassé pour trouver une expression qui convienne exactement à sa

pensée, et faute de cette expression il ne peut la rendre intelligible

aux autres, ni, bien plus, à lui-même. Forger de nouveaux mots est une

prétention de légiférer dans les langues qui réussit rarement. Avant

d'en arriver à ce moyen douteux, il est plus sage de chercher dans une

langue morte et savante si on n'y trouverait pas l'idée en question

avec l'expression qui lui convient, et dans le cas où l'antique

usage de cette expression serait devenu incertain, par suite de la

négligence de ses auteurs, il vaut encore mieux consolider en elle la

signification qui lui était propre (dût-on laisser douteuse la question

de savoir si on l'entendait alors exactement dans le même sens) que de

tout perdre en se rendant inintelligible._

(KANT. _Crit. de la R. pure_, 2e part., 2e div.,

Liv. I, Prem. Sect.)

LIVRE I

Calypso comme un coquillage au bord de la mer répétait inconsolablement

le nom d'Ulysse à l'écume qui emporte les navires. Dans sa douleur elle

s'oubliait immortelle. Les mouettes qui la servaient s'envolaient à

son approche de peur d'être consumées par le feu de ses lamentations.

Le rire des prés, le cri des graviers fins, toutes les caresses du

paysage rendaient plus cruelles à la déesse l'absence de celui qui les

lui avait enseignées. À quoi bon porter ses regards à l'infini, si l'on

n'y doit rencontrer que les plaines amères du désespoir? En vain les

rivages de l'île fleurissaient-ils au passage de leur souveraine, elle

ne prêtait attention qu'au cours stupide des marées.

Un bateau vint opportunément se briser aux pieds de Calypso. Il

en sortit deux abstractions. La première n'avait pas vingt ans et

ressemblait si parfaitement à Ulysse que les branches mêmes des

arbustes, à la manière dont il les plia, reconnurent Télémaque, son

fils, qui n'avait encore courbé aucune femme dans ses bras. La seconde

entité n'était compréhensible ni pour le sable des allées, ni pour

la déesse désolée, ni pour le printemps éternel qui régnait sur ces

contrées fabuleuses: on ne pouvait reconnaître Minerve sous les traits

du vieillard Mentor, fût-on nymphe ou divinité plus haute.

Cependant Calypso retrouvait avec joie son amant fugitif en ce jeune

naufragé qui s'avançait vers elle. Connaître déjà ce corps qu'elle

apercevait pour la première fois la troubla plus que ne faisaient ces

taches brillantes, les varechs collés par l'eau vive aux membres polis

de Télémaque. Elle se sentit femme et feignit la colère.

«Étrangers, cria-t-elle, passez votre chemin si vous tenez à la vie.

Les hommes sont bannis de mon domaine.»

La rougeur de son front démentait ses paroles. Le jeune voyageur

s'inclina avec la grâce d'un souvenir:

«Madame, dit-il, vous que j'hésite à prendre pour une divinité tant

vous me paraissez belle, sauriez-vous regarder sans pitié un jeune

homme qui se cherche à travers le monde, puisqu'il poursuit sa propre

image, un père sans cesse emporté loin de moi par cette même furie des

tempêtes et des idées qui me met tout nu à vos pieds?

—-Ce père, quel est-il?

--On l'appelle Ulysse, et que lui sert que ce nom soit fameux dans

toute la Grèce et dans toute l'Asie? Sa patrie lui est interdite, les

flots ne lui épargneront pas une erreur. La sagesse de ce héros, loin

de lui éviter les écueils, l'entraîne toujours à de nouveaux dangers.

J'ai quitté sans espoir ma mère Pénélope; je cours l'Univers pour lui

réclamer Ulysse, abîmé peut-être dans ses mers, et, parfois, je trouve

dans les esprits la trace de celui qui m'échappe et duquel, déesse, si

le bizarre jeu des passions l'a jamais jeté dans votre île, vous ne

cacherez pas le sort à son fils Télémaque.»

Calypso, mieux attentive aux mouvements de son cœur qu'à ceux de ces

discours, n'osait rompre par la parole ou le mouvement le charme qui

retenait ses regards sur cette forme trop humaine. Le vertige qui

brouilla ses yeux l'engagea par la crainte de soi-même à casser tout à

coup le silence.

«Télémaque, votre père... Mais je vous dirai son histoire dans ma

demeure où vous trouverez un repos plus doux et plus frais que le vent

frisé des plumes agitées par les servantes et, si vous savez jouir de

mes soins maternels, ce bonheur, apanage d'une minute, que je puis

prolonger sans fin dans le labyrinthe fermé de mes bras immortels.»

La grotte de la déesse s'ouvrait au penchant d'un coteau. Du seuil, on

dominait la mer, plus déconcertante que les sautes du temps multicolore

entre les rochers taillés à pic, ruisselants d'écume, sonores comme

des tôles et, sur le dos des vagues, les grandes claques de l'aile des

engoulevents. Du côté de l'île s'étendaient des régions surprenantes:

une rivière descendait du ciel et s'accrochait en passant à des arbres

fleuris d'oiseaux; des chalets et des temples, des constructions

inconnues, échafaudages de métal, tours de briques, palais de carton,

bordaient, soutache lourde et tordue, des lacs de miel, des mers

intérieures, des voies triomphales; des forêts pénétraient en coin

dans des villes impossibles, tandis que leurs chevelures se perdaient

parmi les nuages; le sol se fendait par-ci par-là au niveau de

mines précieuses d'où jaillissait la lumière du paysage; le grand

air disloquait les montagnes et des nappes de feu dansaient sur les

hauteurs; les lampes-pigeons chantaient dans les volières et, parmi les

tombeaux, les bâtiments, les vignobles, des animaux plus étranges que

le rêve se promenaient avec lenteur. Le décor se continuait à l'horizon

avec des cartes de géographie et les portants peu d'aplomb d'une

chambre Louis-Philippe où dormaient des anges blonds et chastes comme

le jour.

Lorsqu'elle lui eut montré toutes ces beautés naturelles, Calypso dit

à Télémaque: «Vous trouverez ici des lits de repos et les vêtements

qui vous conviennent. Quand vous aurez usé des uns et des autres, vous

viendrez me voir: je vous promets des récits qui toucheront votre cœur.»

En même temps, elle l'introduisait avec Mentor dans un retrait voisin

de la grotte où elle demeurait. Il y régnait un climat merveilleux:

les objets y dégageaient de la lumière. Des habits de neige,

tuniques subtiles de sentiments, robes de sensualités, ceintures

captieuses, attendaient les nouveaux hôtes dans ce lieu. Comme

Télémaque s'attardait à toucher les tissus, à constater leur légèreté

incomparable, Mentor se mit à rire avec un bruit de crécelle:

«Télémaque, retrouverez-vous un jour votre père, si vous vous laissez

émouvoir par la finesse d'une étoffe? Une laine n'est pas plus belle

qu'une autre, une laine n'est pas plus laine qu'une autre: les erreurs

ne résident que dans nos jugements. Inductions continues de notre

expérience à la généralité des cas, sophismes plus délicats que ces

trames, voilà la vie et ses mensonges. Pourquoi se plaindre des

phénomènes, quand nous ne tombons dupes que de notre peine ou de notre

plaisir?

--L'entraînement qui porte un jeune homme, répondit Télémaque avec un

soupir, à se réjouir ou à se plaindre, votre ricanement le limite.

Abolir la faculté de réflexe, j'y songe tout de même un peu. Mais les

mannequins ne se contrôlent pas: le mécanisme ou la maîtrise de soi, je

me perds entre ces deux pôles. Dès qu'on obéit, s'obéit-on? Le refus de

soumission, l'ordre le détermine. Vous me tendez la main, mon poing se

serre et se retire: c'est encore une politesse. Le geste dont je parle

me rappelle la mort: nous vivons par civilité. Mais que cette dame est

aimable, Mentor, qu'elle a de bontés envers nous!

--Si vous l'aimez, Ulysse vous fait faux-bond, pensez-y. S'attacher ou

se fuir, je n'en vois pas la différence. Nous admirons à proportion de

notre stupidité, nous chérissons dans la mesure de notre ignorance. Les

pavots des paroles endorment les cœurs neufs. Prenez garde aux contes

du désir. Du désir de l'autre ou du sien, comment décider quel est le

plus dangereux?»

Calypso les reçut au milieu de ses nymphes qui servirent d'abord un

repas idéal: elles apportèrent les raisonnements des Mèdes, le corail

des chansons de l'Inde, le parfum pénétrant des vocables égyptiens, la

sagesse sade d'Athènes. Toute chair préparée parut aux convives exquise

comme une douleur. Le vin plus insinuant que l'air, plus délicieux que

la mémoire, ne leur sembla point si frais que les fruits, pareils à

des bonheurs. Les nymphes commencèrent alors de chanter. Elles dirent

les combats des morts et des éléments; la lutte de l'homme avec les

mots; l'ardeur commune aux dieux et aux bêtes, ce phlogiston du monde,

l'amour aux lèvres violettes. Enfin elles contèrent les travaux de ces

héros qui assiégèrent Troie, la cité des apparences. Le nom du sage

Ulysse mourut comme un sanglot dans le délire véhément des lyres. En

l'entendant, Télémaque s'égara dans une rêverie qui revêtit ses traits

d'une beauté singulière. Calypso aperçut qu'il ne pouvait plus manger

et fit signe à ses nymphes qui se mirent à danser et ramenèrent ainsi

les esprits à l'image plaisante de la volupté. À l'issue du repas, la

déesse s'inclina vers Télémaque et lui dit:

«Sachez, fils du grand Ulysse, que nul mortel ne peut entrer impunément

dans cette île que ce ne soit un effet de ma faveur. Le naufrage même,

trop commun dans ces parages, ne vous garantirait pas de mon courroux,

si l'amour... mais, hélas! votre père avant vous l'a connu sans en

profiter. Il ne tenait qu'à lui de vivre ici dans un état immortel:

il a fallu la passion immodérée de la patrie pour me l'arracher,

l'entraîner vers la misérable Ithaque, le jeter aux flots qui l'ont

englouti. Prévenu par un si triste exemple, assuré de ne plus revoir

Ulysse ni votre rocher natal, consolez-vous de les avoir perdus;

acceptez, Télémaque, ma couche, mon royaume et la divinité.»

A ces mois le jeune homme rougit et attacha si bien ses regards au

corps de la déesse qu'il n'entendit que distraitement le récit des

aventures d'Ulysse. Dans la crainte de paraître naïf, il prit prétexte

de l'affliction dans laquelle la mort de ce roi le plongeait pour

dissimuler son trouble et se dérober à l'offre d'un bonheur trop

soudain. Calypso, confiante en la musique pour ramener le calme au cœur

des humains, pria la nymphe Eucharis de chanter un air apaisant. Cette

beauté accorda son luth et sa voix s'éleva comme un flambeau:

«Rocher, ma force! Les douleurs, les torrents, les liens de la nuit,

les filets de la mort en trombe contre toi! Tire une langue de feu,

dévore tout, satyre, charbon des forêts. Debout! sur un nuage sombre

les cieux pour mettre pied à terre. Ténèbre, les vents t'emportent.

L'orage crève en grelots, l'éclair dit: Nom de Dieu! La terre s'ouvre

comme une plaie et montre sa matrice. Mes pieds sont des roues, mes

mains sont des roues, les yeux sont des roues. Dans le casse-noisettes

de les bras, l'amour craque avec les nuées, les dents des hommes sous

mon poing, les arbres secs aux coups de boutoirs, les grandes pièces de

soie rêche déchirées comme des chimères, fumées mécaniques, parfums des

marais.» Pour mieux connaître son hôte et apprendre le mot de son cœur,

Calypso demanda au jeune homme par quels tours du sort il était venu

échouer sur ces côtes. Il se récusa longtemps, mais elle le pressa si

bien qu'il ne put lui résister davantage et entreprit le récit de ses

malheurs:

«Parti d'Ithaque, à l'insu des perfides amants de ma mère, j'étais allé

chercher des nouvelles de mon père auprès des autres princes revenus

du siège de Troie. Nul d'entre eux ne sut me dire s'il vivait; on le

croyait généralement en Sicile où la violence des vents l'eût jeté. Je

me résolus à l'y rejoindre. Mentor, mon compagnon, Madame, s'opposa

vivement à ce dessein. «Craignez, me disait-il, de tomber au pouvoir

des cyclopes anthropophages ou des Troyens dont la flotte croise

dans ces parages. Regagnons Ithaque, délivrez votre mère du joug des

prétendants, et si les dieux ne vous rendent pas Ulysse, régnez: un

homme en vaut un autre.» Je n'en fis qu'à ma tête, et cependant Mentor

ne m'abandonna point.»

Pendant que Télémaque parlait, Mentor, fatigué du voyage, avait cessé

de se surveiller et des rayons lumineux s'échappaient de son front.

Calypso le regardait avec un étonnement mêlé de méfiance: le vieillard

s'en aperçut, éteignit aussitôt la clarté de son crâne, et prit un air

modeste.

«Le temps, continuait Télémaque, nous fut d'abord favorable. Mais

tout à coup une noire tempête nous enveloppa dans une nuit, parfois

déchirée par le feu du ciel. C'est à cette lueur fugitive que nous

aperçûmes les vaisseaux d'Énée, aussi redoutables pour nous que les

écueils. Le trouble du pilote eût empêché toute manœuvre si Mentor

n'avait soi-même donné les ordres et pris le gouvernail. Comme je me

reprochais amèrement cette imprudente équipée, comme je jurais à Mentor

une obéissance future, cet ami véritable me répondit en souriant:

«Le respect que vous prétendez porter à mon expérience, gardez-le

pour les coureurs de chars. Je ne voudrais point vous imposer un si

faible artifice pour des sicles de sagesse. Toute expérience se borne

à un certain tour d'esprit fâcheux qui fait envisager de préférence

l'issue malheureuse des événements. Le masque de la vieillesse, ce

n'est qu'un masque comme les autres, un prête-nom, un amusement,

une supercherie grotesque de laquelle on devrait rire. Un jour, que

nous ayons rendu des honneurs aux têtes chauves ou blanches, fera

l'étonnement des hommes et se perdra dans l'obscurité des mythes

puérils. Mais sans doute à cette époque éclairée du monde, tuera-t-on

les nouveau-nés porteurs d'yeux verts. Le siècle dernier, la jeunesse,

le progrès, l'âge mûr, nos aïeux, la modération, l'espoir: autant de

mots incompréhensibles qui secouent comme des pruniers les barbes

majestueuses des augures. Montrez-vous, Télémaque, le digne fils

d'Ulysse et n'accordez qu'une attention passagère à des événements que

je n'avais pas mieux prévus que vous-même.»

«Lorsqu'il eut prononcé ces paroles, il nous débarrassa des Troyens

à l'aide d'une ruse et nous parvînmes à force de rames sur la côte

de Sicile. On n'échappe à une illusion qu'au moyen d'une autre; si

l'on s'est cru perdu, on ne s'aperçoit de son erreur que pour se

croire sauvé. À l'extrême abattement de la faiblesse succède l'extrême

allégresse de la naïveté. Sur la rive sicilienne habitaient d'autres

Troyens, gouvernés par le vieil Aceste. Au débarcadère, ceux-ci nous

prirent pour quelque ennemi et dans le premier emportement brûlèrent

notre vaisseau, égorgèrent tous nos compagnons. «Comprenez, me dit

Mentor, que puisque rien ne peut nous sauver, rien ne peut non plus

nous perdre.» En effet nous fûmes épargnés l'un et l'autre pour être

menés au roi et interrogés par lui sur nos desseins. Les mains liées

derrière le dos, couverts de la poussière du chemin, nous fûmes jetés

aux pieds de ce monarque qui nous demanda sévèrement notre naissance et

le sujet de notre voyage. Nos mensonges n'eurent pour effet que l'ordre

de nous envoyer en esclavage garder les troupeaux de la maison royale.

Assuré que rien, à écouter Mentor, ne pouvait nous perdre, je tentai de

vérifier l'axiome de mon compagnon, et, arrêtant les gardes qui déjà

m'entraînaient, je m'écriai: «Roi Aceste, vois en moi le fils d'Ulysse

qui préfère la mort à la servitude!» Tout le peuple présent éclata en

malédictions, quelqu'un me reconnut et je fus condamné à périr avec

Mentor sur le tombeau d'Anchise. Je reprochai amèrement à mon second

d'infortunes la fausse sagesse qu'il m'avait enseignée: «Tout vous est

dieu, répondit-il, et vous ne réservez rien dans vos enthousiasmes,

mais si un homme ou une idée vous laisse voir le fer de son armature,

vous déchantez aussitôt, vous méprisez avec le même excès ce que vous

portiez aux nues, vous délirez à nouveau. Mes paroles ne sont des

talismans, ni heureux, ni malheureux. Un mot en vaut un autre: tous les

mots sont zéros. Ne craignez rien, par ailleurs: on ne meurt pas pour

si peu.»

«On nous avait menés sur le sépulcre d'Anchise: déjà les autels se

dressaient, déjà brûlait le feu sacré, déjà brillait le glaive du

sacrifice. Sous une pluie torrentielle, une foule haineuse nous

regardait marcher au supplice. Aceste, sur un trône de hasard,

assistait à nos derniers instants. Les soldats du cortège parlaient

entre eux de leurs maîtresses et se moquèrent de nous. Mon vêtement

souillé allait mal. Je n'avais mangé qu'un affreux brouet fade. Tout

était fini: on nous couronnait de fleurs. Mentor à ce moment usa d'un

stratagème et la face des choses tourna. Il fit un grand soleil, le

peuple ému de compassion réclama à grands cris notre grâce. Les femmes

pleuraient. Nos gardes nous délièrent avec respect. Le roi laissa

tomber son sceptre, descendit à notre rencontre et nous serra dans

ses bras en nous appelant ses amis, ses sauveurs. À ce prodige, je

retombai dans l'admiration de Mentor. Il éclata de rire à mon nez et,

en quelques paroles que j'ai mal retenues, plaisanta le sentiment de

déférence que m'inspirait la seule réussite. Aceste nous emmena dans

son palais et nous combla de présents. Puis il nous donna un vaisseau

pour nous reconduire en Grèce avant que la flotte d'Énée n'ait abordé

en Sicile. Dans la crainte de les exposer au ressentiment des Grecs,

il nous refusa pilote et rameurs troyens et nous munit d'un équipage

phénicien, lequel devait nous laisser en Ithaque et ramener le navire

aux Troyens insulaires. Mais les hasards de la conversation qui se

jouent des pensées des hommes nous réservaient à d'autres dangers.»

LIVRE II

_Autour de nous, j'ai tout de suite vu que les différents objets

sentimentaux n'étaient plus à leur place._

(ANDRÉ BRETON et PHILIPPE SOUPAULT.--_Les Champs Magnétiques._)

LIVRE II

De toutes les nymphes de Calypso, la plus troublante était Eucharis,

pareille aux fleurs de lait que Télémaque voyait parfois en rêve.

Pendant le récit de ce jeune prince, Eucharis ne cessa de rouler sur

ses mains transparentes une longue boucle noire qui tombait de son

front. Une seule soirée ne suffit pas à épuiser les aventures du fils

de Pénélope. (Que cette femme devait être belle au milieu de ses amants

sur le rocher d'Ithaque!) Pendant plusieurs veillées Télémaque charma

la déesse et ses compagnes de la voix du seul homme qui vécut alors

dans leur île. Feuillages percés de lumière, repos traversés de lentes

apparitions féminines aux pieds silencieux, les jours se partageaient

entre des siestes, sous le tamis des tonnelles, et des chasses aussi

émouvantes que l'orage, avec l'éclair des longs lévriers blancs, les

égarements de la raison au milieu de la forêt, sur le bord des lacs

tranquilles ou dans les clairières, regards soudains du ciel au cœur

des arbres de bitume. Une nuit, semblable à toutes les nuits, mais

plus sombre, Eucharis visita Télémaque tandis qu'il dormait. Il ne

sut d'abord quel nom lui donner. Puis il trouva tout un lot d'injures

douces comme ce tendre réveil dans les ténèbres. La découverte d'un

corps, quelle insinuante volupté. Le contact de deux chairs côte à

côte, du talon à l'aisselle, amène des frissons qui secouent la nature

comme des passages d'oiseaux nocturnes. Le jeune homme se retourna sur

son flanc effleuré, sentit la bouche de l'inconnue et sa poitrine, puis

d'un large mouvement du bras libre saisit le bras le plus lointain

de la femme, le parcourut et atteignit sa limite. Des cheveux se

défirent contre les épaules, comme une vague sous un navire. Un soleil

punctiforme naquit sous quatre paupières, s'élargit, s'élargit et

embrasa le monde:

«Je suis Eucharis,» dit-elle.

Elle se leva rapidement, et courut à la grotte voisine. Télémaque se

sentait plus lourd que la montagne. Eucharis revint avec une veilleuse

d'huile à la lueur philosophale: elle parut dorée comme le désir, et

son amant reconnut avec hâte la puissance de sa beauté. Les nymphes

inspirent aux mortels un amour sans cesse renouvelé. Eucharis était

nymphe et Télémaque était mortel. La fatigue déjà faisait depuis

longtemps tourner les crânes dans l'ombre quand la tête d'Eucharis

retomba sur la couche comme une noix vidée. Télémaque alors caressa

distraitement le front de sa première maîtresse et se mit à penser.

«Tout ce qui n'est pas moi est incompréhensible.

«Que je l'aille chercher aux rivages du Pacifique ou que je le ramasse

dans les contrées de mon existence, le coquillage que j'appliquerai à

mon oreille retentira de la même voix que je prendrai pour celle de la

mer et qui ne sera que le bruit de moi-même.

«Tous les mots, si tout à coup je ne me contente plus de les garder

dans ma main comme de jolis objets de nacre, tous les mots me

permettront d'écouter l'océan, et dans leur miroir auditif je ne

retrouverai que mon image.

«Le langage quoiqu'il en paraisse se réduit au seul Je et si je répète

un mot quelconque, celui-ci se dépouille de tout ce qui n'est pas moi

jusqu'à devenir un bruit organique par lequel ma vie se manifeste.

«Il n'y a que moi au monde et si j'ai de temps en temps la faiblesse

de croire à l'existence d'une femme, il me suffit de me pencher sur

son sein pour entendre le bruit de mon cœur et me reconnaître. Les

sentiments ne sont que des langages pour faciliter l'exercice de

quelques fonctions.

«Je porte dans mon gousset gauche mon portrait très ressemblant: c'est

une montre en acier bruni. Elle parle, elle marque le temps, et elle

n'y comprend rien.

«Tout ce qui est moi est incompréhensible.»

Le premier regard d'Eucharie fut un désir. «Laissez-moi, dit Télémaque.

Allons, bon. Je vous assure que vous ne devez ce dernier succès qu'à

l'éclairage singulier de cette pièce. Je ne comptais pas sur votre

visite. Voilà qui est bien, n'en parlons plus.

--Enfant, comme je vous plains, et comme votre insolence me blesse. Ce

qui m'attire en vous, n'est pas tout d'abord cette fierté stupide: les

cheveux noirs et le caractère ombrageux. Reste donc tranquille sur ta

couche. Peu de gens savent goûter cette immobilité plus douce que le

sommeil, quand l'homme et la femme hésitent à se séparer et n'éprouvent

que de l'éloignement l'un pour l'autre.

--Laissez-moi dormir seul, je vous prie. Je ne suis pas habitué aux

repos en commun.

--N'avais-tu vraiment aucune idée de l'amour?

--Cela ne vous regarde pas. Vous m'avez tout appris, mais croyez bien

que je vous saurais meilleur gré de me laisser dormir que d'achever une

éducation fatigante.»

Tandis que Télémaque retournait vers la paroi un corps aussitôt repris

par Morphée, la nymphe décoiffée sautait à terre et s'étirait, rieuse,

renversée, plus réveillée que le matin. Au seuil de la grotte, elle

s'arrêta, regarda ses mains, regarda la mer, regarda le vent, regarda

les cataractes, les caniveaux, les plateaux du roc, la paresse des

fleurs. Elle plia ses reins, étendit ses bras, toucha le ciel, toucha

le lierre amoureux de la pierre, toucha les neiges éternelles, toucha

Eucharis, la plus belle des nymphes, la triomphatrice, la maîtresse

du jeune Télémaque, ce roseau endormi dans sa souplesse, Eucharis...

Avec l'eau claire qui sortait du rocher, Eucharis chassa le souvenir de

l'amour. Puis elle peigna ses longs cheveux, tout ce qui restait de la

nuit dans le monde, et elle se mit à chanter et à tresser, raisins ou

chaînes, des nattes lourdes de baisers:

«La bière au pied des falaises, l'érable au cœur du mont aimanté qui

déferre les navires, le soleil mon joli mari d'aube, les après-midi

indolents, les cours d'eau échappés des massifs granitiques, le vol

plongeant des martins-pêcheurs, je donnerai toute la vie pour mes

cheveux, mes cheveux qui raniment de leur losange orageux les sens

innombrables de mon ami.

«Mon ami est un petit phoque, un gentil goulu, mon amant. Mon ami ne

m'a rien donné, ne m'a pas dit qu'il me trouvait belle. Il m'a caressé

par hasard et nous avons dormi ensemble. Dormi, dormi, dormi. Ses mains

sont de beaux dieux blancs.

«Découvertes marines, tes baisers d'algues lisses dansent. Tu glisses

lentement entre mes bras, sapin brisé, orgueil, ébène ou banquise.

Lézard, que dis-tu de mes dents? Que dis-tu du temps qu'il fait? Pour

un peu, nous irions en villégiature.

«Démence autour du cou, fourrure étreinte, dans les prés la femme et

les désirs perdus. Jour et nuit l'amour. Ce qui sort des forêts prend

la forme du printemps. À l'ombre de Télémaque, la nature entière se

blottit. Chante, sarments, feux, courant d'air; les insectes dorés

attendent ton réveil.»

Le vieillard Mentor gravissait le coteau. Il roulait dans sa bouche

un caillou pour se délier la langue, comme chacun sait. Il aperçut

Eucharis, entendit sa chanson et le nom de Télémaque.

«Mon enfant, dit-il à la nymphe, m'avez-vous écouté? Joyeuse, vous

parlez toute seule de mon élève.

--Étranger, dit Eucharis, vous entendez singulièrement votre devoir de

précepteur. Votre prince me plaît cependant. Il dort comme une jolie

brute. Regardez ce qu'il m'a fait. Et là, et encore là.

--Je préférais qu'il fît avec vous des débuts escomptés par votre

Calypso, un peu défraîchie et trop débauchée.

--Après ma maîtresse, c'est moi-même que...

--Eh là, belle nymphe, peignez-vous, ne criez pas.»

Eucharis reprit sa chanson: «Arbre vigoureux, mon voleur, pour toi les

plages, les plaines, les faiblesses. Noue à mes doigts de porcelaine ta

chevelure faveur. Ardeur aride, mes deux genoux contre tes seins, je

bascule. Guéridon à musique, voilà l'amour mon chéri.»

Mentor le long de la mer s'exerçait inlassablement à l'éloquence. Il

criait tout d'une haleine des phrases difficiles à prononcer. Attirés

par sa voix les goélands tournaient au-dessus du vieillard et les

pingouins faisaient cercle autour de lui pour l'écouter. À titre

d'exercice, il leur adressa l'exhortation suivante:

«La pensée de la destruction bien sentie, bien méditée devrait dans

un seul jour changer l'univers en monastère ou en tombeau. Quand donc

rougira-t-on de jouer la vie? Les farces les plus courtes sont les

meilleures. Voilà bien longtemps que cela dure, l'homme, les oiseaux

et le reste. Vous qui dormez dans les villes, ces vastes hospices

aux cabanons numérotés, desquels les cimetières sont les jardins les

plus frais, vous ne valez pas moins que les campagnards assis sur

leurs fumiers, idées croupissantes, oignons de sottises ou pourriture

d'intelligence.

«L'œuvre de Dieu est belle, elle est chose d'enivrement. Qu'importe

de mourir un jour puisque nous l'aurons aperçue, avec ses ravissantes

palmeraies, ses montagnes, ses vallées, la mélancolie, les petits

bateaux, deux et deux font quatre, le merveilleux équilibre qui prouve

l'existence du Créateur, les joies de l'enfance, de la jeunesse, de

l'âge mûr, de la vieillesse, la folie, la sagesse, Paris Capitale de la

France, les exemples touchants de la piété filiale, de l'amour pur, du

doux renoncement de soi-même! Le bonheur du jour est un bonheur sans

mélange.

«La liberté par le suicide ou par l'évasion, on revient toujours à ce

point de l'histoire. Mais que sait-on de ces moyens de transport? J'ai

lu de belles pages sur ces sujets: édredons rouges, verres de vin. Vous

ne me ferez pas croire que le propriétaire soit assez bête pour avoir

laissé la clef sur la porte: un coup de revolver, on n'est pas quitte à

si bon prix. Où prend-on que les condamnés à vie doivent se tuer? Les

bagnes seraient vides.

«Où me mènes-tu, pensée? disait le vieil imbécile.--Au bout de ton

nez, répondit la petite godiche.» Il y a des gens sur la terre, c'est

comme des poux. Quand vous aurez fini de faire des enfants, vous me le

direz. Après quoi, vous n'aurez plus qu'à recommencer. L'innocence des

nouveau-nés, c'est encore une curieuse invention: nous sommes tous des

nouveau-nés, des innocents, je veux dire des coupables. Le bon sens,

la logique, Mesdames et Messieurs, quel coupe-gorge! On est volé comme

dans un bois.

«Ce petit discours commençant à vous ennuyer, comme la vie me fait,

cherchons ensemble le moyen de sortir de ce traquenard. Pareil au

camelot qui vous offre des cartes postales, puis d'une voix discrète:

Voulez-vous des photographies, Monsieur? après ces préambules honnêtes

je vous propose à l'oreille un système qui n'a pas la garantie du

Gouvernement, un système tout nouveau, tout chaud, tout beau, avec

une plaque sur laquelle on lit: _Ne fermez pas la porte_, un système,

enfin, un système, un système:

«UN système.

«Le SYSTÈME Dd: nuit, cataracte, vis à tergo des minutes et des

pensées, horloge ballottage des sentiments, domaine désertique aux

pavés oolithiques (œufs d'hommes et crânes d'autruches), anneau brisé

de la raison, chaîne de montre!

«Le Système Dd: jeu du miroir blanc sur le miroir noir, jeu du miroir

blanc sur le miroir plan, jeu du miroir plan sur le miroir convexe, jeu

du miroir convexe sur le miroir concave, jeu.

«Le système Dd se propose:

«de résoudre tous les problèmes en moins de temps qu'il ne faut pour le

dire;

«de poser tous les problèmes en moins de temps qu'il ne faut pour les

penser;

«de passer le temps au crible, de brouiller les cartes, de casser la

tète du pauvre monde;

«de dormir debout, d'éclairer la nuit, d'obscurcir le jour, de faire

rouler vos bonnes billes de loto d'yeux:

«de gagner ou de perdre à tous les coups aux jeux d'adresse et de

hasard, passe-boules, quilles, couteaux, roulettes, petits chevaux,

rhétoriques, politiques, poésies, religions, amours, bridge aux

enchères;

«de décrocher le soleil, d'éteindre les enthousiasmes aux petits

ventres rebondis;

«de casser vos logiques si essentiellement logiques, de faire des ronds

dans l'eau, des carrés dans l'air, ni carrés ni ronds, ni dans l'air ni

dans l'eau.

«Le système Dd se propose: de faire ceci, cela, le contraire, ni ceci,

ni cela, ni le contraire, de ne rien faire, de tout faire, et de vous

faire taire et mourir un peu.

«Le système Dd a deux lettres, a deux faces, a deux dos, admet toutes

les contradictions, n'admet pas la contradiction, est sans contredit la

contradiction même, la vie, la mort, la mort, la vie, la vie, la vie,

avis aux amateurs.

«Les gens qui nous aperçoivent tout à coup dans la lumière demeurent

saisis: Vous courez à la mort; la vie ne doit pas, pour vous être drôle

tous les jours; comme vous devez êtres malheureux, où tout cela vous

conduira-t-il? Il n'y a pas de société possible dans ces conditions,

vous voulez la fin du monde: vous n'y pensez pas; c'est une manière de

parler; mais alors vous êtes anarchiste? Ah! Maman, Maman, Maman le

monsieur est anarchiste!

«Vous croyez vous cacher en mettant vos mains devant vos yeux. Vous

espérez rendre tout simple, tout heureux grâce à quelques lâchetés.

«Braves gens, ne vend pas son âme au diable qui veut. Comment

pouvez-vous venir aux spectacles avec, dans le cœur, tant de rats

musqués, d'écureuils et autres rongeurs épouvantables, maladies,

banqueroutes, adultères, trahisons, rhumes de cerveau? Vous venez

chercher ici l'oubli aux yeux vides comme ceux des statues. Je vous

verse la liqueur déception et je me moque de vous parce que l'ennui,

l'impatience, l'indignation, le mépris, le rire faux comme vos

bretelles, sont tout ce que vous trouvez à dire. Il n'y a pas que moi

qui sois laid, bête, sale, prétentieux, nul, nul; vous tous et moi

faisons la paire. Le joli couple! Ne me criez pas que je m'égare: quand

je vous contemple, j'en reviens toujours à mes moutons galeux.

«Le système Dd vous fait libre: brisez tout, visages camards. Vous

êtes les maîtres de tout ce que vous casserez. On a fait des lois,

des morales, des esthétiques pour vous donner le respect des choses

fragiles. Ce qui est fragile est à casser. Éprouvez votre force une

fois; après cela je vous défie bien de ne pas continuer. Ce que vous ne

pourrez pas casser vous cassera, sera votre maître. Cassez les idées

sacrées, tout ce qui fait monter les larmes aux yeux, cassez, cassez,

je vous livre pour rien cet opium plus puissant que toutes les drogues:

cassez. Portez partout vos doigts douteux. Le doute est le puits le

plus noir, le plus profond qui s'offre à vous: y tomber c'est faire

une chute sans fin qui vous procurera pour l'éternité la charmante

sensation de la descente en ascenseur.

«Doute du doute: vous pourrez toujours retourner vos ongles

ensanglantés contre les idées les plus puériles. Jamais vous

n'arriverez à douter de rien, ni à casser quoi que ce soit. Vous êtes

immobiles, vous croyez bouger. Faiblesse ou force, tout n'est que

chanson. Le vent qui danse sur les neiges des montagnes se moque pas

mal de vos petites explosions d'appartement. À une certaine échelle,

il n'y a plus d'imbéciles, il n'y a plus que des imbéciles. Il n'y a

pas de raison pour toujours regarder le monde par le petit bout de la

lorgnette.

«Le premier D de mon système était le doute, le second D sera la foi.

«Je crois en moi, en toi, en soi, en tous les autres.

«Je crois aux miracles, aux occasions, aux sciences occultes, à la

Science, au savon, à la générosité du cœur, au dévouement social.

«Je crois le ciel bleu, les arbres verts, le drapeau tricolore, le

drapeau rouge, la terre ronde comme une boule, la jeunesse jeune, la

vieillesse vieille. Je crois. Je. Je crois au doute, je doute de ma

foi. Je doute de croire à mon doute. Ce que je crois, je le crois.

«Ce qui a été, ce qui sera ne peuvent empêcher ce qui est d'être. Ce

que j'ai dit, ce que je dirai ne peuvent m'empêcher de dire ce que je

dis. Janus blanc et noir, le système Dd sera l'école de la sincérité.

Un ancien Ministre de la république, Commandeur de la Légion d'honneur

et membre de plusieurs sociétés savantes, lequel subvient de ses

deniers à la propagande du mouvement DADA, me disait l'autre jour: «De

toute ma carrière je n'ai rencontré qu'un homme sincère: le banquier

Rochelle.» Sincèrement, là, entre nous, êtes-vous sincère?

«Point de mire plus variable que le vent des girouettes où le chasseur

tourne avec son gibier est indifféremment vers les deux pôles, aube

ou crépuscule on ne sait plus, soleil tout de même, fleur d'or des

gosiers, canari déplumé, cri du cœur, la sincérité est la monnaie

courante de l'air. On agite vainement à mes yeux le drapeau signal

de l'opinion publique: admiration, mépris, indifférence, tout m'est

souverainement égal. Seul, au milieu du vaste monde, ce petit univers

de votre imagination, je vous regarde en face, sans rien vouloir, sans

rien chercher en vous, même pas ce grain de sottise qui grelotte dans

vos orbites, et je ris comme un champ de blé.»

Les pingouins effrayés se sauvèrent en jetant vers Mentor de longs

cris de reproches et des regards chargés de colère. «Suis-je, pensait

Minerve, l'enfant casquée de Jupiter ou ce Grec bavard qui porte avec

respect les attributs du sexe mâle?» Comme il ou elle se posait cette

question, Calypso parut dans un vêtement matinal, les cheveux au vent,

le teint frais, et Minerve ne douta plus d'être un homme. «Déesse, dit

Mentor, vous êtes plus belle que le sable. Ma parole d'honneur.

--Quelle honte, vieillard, ta parole?

--Si vous ne croyez pas mes paroles, venez près de moi, déesse, et

vous saurez que votre charme a rendu la vie à un homme lequel depuis

cinquante ans se croyait retranché du nombre des vivants.

--C'est extraordinaire, dit Calypso, il me semble que vos cheveux

noircissent.

--Le miracle en serait moins grand. Mais voyez, mes membres ont

retrouvé près de vous leur force et leur élasticité.

--Vous me pressez comme un jeune homme. Ah! Mentor!

--Égarons-nous, Madame, au fond de ces bosquets.»

Il ne resta au bord de la mer que le caillou poli tombé de la bouche de

Minerve, et les oiseaux hurleurs qui faisaient l'amour en plein vol.

LIVRE III

_Avec toute la noblesse qu'on voudra, Sturel créait un état d'âme

d'aventurier._

(MAURICE BARRÈS. _L'Appel au Soldat._)

LIVRE III

Télémaque, armé de son arc et de ses flèches, promenait dans les bois

de l'île une mélancolie sans remède. En vain les oiseaux amoureux

soupiraient-ils sous les berceaux de verdure le nom de la divine

Eucharis; en vain les ondes, en vain les feuilles agitées une à une

par la main molle des zéphyrs murmuraient-elles: Eucharis... Le jeune

héros regardait dans les bassins naturels la tremblante image d'un

corps duquel il avait mesuré désormais tout le pouvoir. Il avait

abattu quelques flammes volantes, quelques bondissements velus, et ses

victimes pendaient à sa ceinture. Tout à coup, à travers la ramure,

quel nouvel objet frappe sa vue? Au fond d'une retraite bocagère,

Calypso est couchée sur le gazon, et Mentor! Mentor est couché dans ses

bras.

Les cheveux de la déesse sont le jouet des airs; le voile ne couvre

plus la pierre à plâtre de son sein; languissante, voluptueuse,

enflammée, Calypso brille comme une pièce de monnaie dans l'herbe. Sa

tête est penchée sur Mentor, et Mentor renversé au centre des caresses,

dévore son amante, se mine, se consume en la dévorant. Elle, de sa

bouche sort un feu rouge, agile, rampant. Sans cesse, le phénix flambe

de ce désir pareil à la parole, tombe en poudre, et renaît plus ardent

de ses cendres. Les grands frissons alternatifs des marées secouent

ce buisson humain que surmontent comme deux ailes de cygne les anses

harmonieuses de Calypso. Le pied droit de Mentor s'arc-boute contre

le tronc d'un tremble et le fait vaciller dans le jour. Le corps du

vigoureux vieillard s'incurve tout à coup vers le ciel, la terre

semble s'abîmer sous lui et par ce porche vivant Télémaque aperçoit

les champs de l'air sillés d'oiseaux et les pacages lentement habités

par les vaches. Guirlande des sens monstrueusement tordue à travers le

paysage: quel dieu va donc sauter à cette corde qui bat du vinaigre? Le

firmament rebondit sur les crânes comme un ballon d'enfant, mi-parties

bleu et rouge. Les basses branches des arbres entraînées dans la

course, frôlent la terre aux seins durs, gémissent, reviennent sur

elles-mêmes, et, reprises par la mousson de retour, cassent suivant de

longs biseaux, blancs, perlés, sensibles. Un instant les corps désunis

s'apaisent sur la mousse et ne touchent plus l'un l'autre que par des

mouvements délicats. Les soins mutuels tendrement malhabiles occupent

le répit des amants. Les contrées du rire sont plus lointaines que

jamais. Le souffle qui baigne les fronts vient des limites de la vie.

Arrêt. L'amour est une journée de tous côtés bornée par l'ombre: Mentor

et Calypso se taisent et, de l'asile qui le cache, Télémaque contemple

leur repos.

«Ô mon ami, dit la déesse, me serez-vous fidèle? penserez-vous

longtemps à moi?

--Une longue vieillesse, répondit Mentor, rend l'homme spectateur

de mille événements: j'ai déjà vécu deux cents ans, et mon troisième

âge commence. La pesante main du temps émousse mes sens. Plusieurs

faits dont je fus témoin dans ma jeunesse échappent à mon souvenir:

toutefois, ma mémoire en a retenu un plus grand nombre.

--Comme vous parlez froidement! Que cherchez-vous?

--Un caillou rond, pas trop gros. Ne vous dérangez pas: j'ai ce qu'il

me faut.

--Je puis à peine en croire mes yeux: quel prodige, Mentor, vous a

fait retrouver cette vigueur singulière; aucun jeune homme ne m'avait

habituée à cette fougue, le divin Ulysse, ni Bacchus Eucomès, jadis

mon hôte et le plus poli des dieux. Sans doute me cachez-vous quelque

secret. Une drogue.

--Est-il plus étonnant d'un vieillard le pouvoir que vous trouvez

naturel chez le premier venu? Le temps, tisane vulgaire, trompe-t-il

aussi les déesses?

--Vous direz ce que vous voudrez, il y a là quelque chose que je ne

comprends pas.

--Eh! qu'avez-vous à faire de comprendre? L'animal dont les airs et le

jour sont la seule nourriture prend la couleur des objets qu'il touche.

L'urine du lynx se change en corail. L'épine dorsale des hommes, quand

sa moelle a pourri dans la tombe, donne naissance à des serpents qui se

souviennent des frissons d'échine, amour nocturne ou sueur glacée, et

sifflent le soir autour des maisons. L'insecte des champs que l'on voit

enlacer une feuille de ses fils blancs, plusieurs laboureurs me l'ont

affirmé, dépouille sa forme pour celle d'une tête de mort volante. Le

limon engendre les grenouilles. Les animaux enterrés se transforment en

abeilles, l'expérience l'atteste. Amies des fleurs, elles se plaisent

dans les campagnes et travaillent avec ardeur au trésor, leur espoir

le plus cher. Non loin de Pallène, dans les régions hyperborées, il

est des hommes dont les corps se couvrent de plumes, tombées du ciel à

la fin de l'année. La raison, pareille à l'enfant ravi par un aigle,

s'égare parmi les nuages de la vie. Tout glisse, palet de fumée,

mercure agile. Les siècles torrents s'évadent des monts de l'ombre.

Bousculé par le sable horaire, je ne sais plus si tantôt vient ou est

venu. _Tout à l'heure_ désigne ce qui m'échappe. Jeu de hasard. Suis-je

enfant ou vieillard? Je n'ai pas fini de m'émerveiller du soleil que

mes yeux se brouillent et cependant nos corps, que la flamme du bûcher

les dévore, que le temps les consume, ne peuvent subir aucun mal,

croyez-le bien. Araignées du temps, nous marchons sur ses fils et nous

nions le vide. Nos idées mouches bourdonnent plus fort que le vent.

--Mentor, vous me lassez: caressez-moi.»

Dès que la terre eut cessé de gémir avec un bruit de ressorts,

Minerve travestie reprit son discours pareil à l'horizon.--«Ô Caly,

disait-elle, le monde est à notre merci, le monde ne peut rien contre

nous. Je ne parle pas ainsi sans raison: si mon cœur devient dur, la

lune ne peut plus luire au haut du ciel, les œufs se pétrifient sous la

poule, le loup dévore l'homme, les arbres tombent avec de grands cris.

Et que font les vents à ma pensée? Ils emportent les feuilles, mais ne

les changent pas en paroles. La parole seule persiste dans l'univers

comme un héritage: j'ai pitié des joyaux les plus précieux. Le sel de

la terre meurt aussi, mais les noms qui tombent comme des figues sur la

tête des enfants survivent à leurs porteurs, poussières momentanées.

Nous avons déjà oublié l'avenir: les rois d'Europe, les guerres

appelées par le nombre de leurs années, les découvertes de l'esprit

humain, la façon d'arpenter les routes au moyen du méridien terrestre.

Mais nous avons retenu les syllabes: CHAUCHARD écrites en lettres d'or

au mur d'un Musée de demain.»

Calypso traçait des emblèmes sur la sable. Mentor prit les mains de sa

maîtresse:

«Calypso, tes yeux sont noirs.

--Mes yeux?

--Les vôtres.

--C'est une idée, Mentor, que vous vous faites.

--On dirait, Calypso, que vous pensez à mal?

--Moi? Sais-je ce qu'est le mal?

--Vous dessinez bien mal: ce cœur penné sent le vol des mouches d'une

lieue. Et cette colombe? Elle n'a pas d'ailes.

--Tiens, je n'y ai plus songé.

--À quoi songez-vous donc?

--Je songe au destin, aux regards tombés dans l'encre, à la poudre des

allées.

--Vous vous perdez, mon enfant, à compter les barreaux du ciel. La

lumière a des jeux qui ne sont pas de votre âge.

--Comme la journée a fui. Déjà le soir! On n'y voit presque plus. Je

vais faire apporter des flambeaux.

--Est-ce que vous voulez lire?

--J'ai peur du demi-jour. Je suis folle, n'est-ce pas?

Le matin je mange des tartines de forêts. À midi, l'orange est au

plafond. Le soir du bout de mon parapluie j'écris sur le gravier des

squares les lettres d'un nom que...

--Le nom de qui?

--Un nom, je voulais dire un mot, celui qui me passe par la tête. Par

exemple...

--Ne mentez pas.

--Pour qui me prenez-vous? Par exemple Souci, Chanson, Grandeur. Ne

vous levez pas, je vous donnerai ce que vous voudrez.

--Je ne veux rien. Si, ce caillou. Merci. Votre main est bien belle

pour une fleur. Approchez-vous, eau claire. Cela ne vous fait rien que

je vous appelle comme ça?

--Cela me fait de la glace pilée. Ne serrez pas mon poignet: vous ne

sentez pas votre force.

--Pourquoi, petite loutre marine, fais-tu glisser tes voiles vers le

sol?

--Moi, moi? Par habitude, par négligence, par peur du ridicule.

--Pourquoi trembles-tu?

--Parce que vous me regardez, parce que je suis mal coiffée, parce que

je suis attendue dans la forêt par un arbre vert sur lequel j'ai gravé

souvent des initiales différentes.

--Ta bouche est pleine d'étoiles, ris un peu.

--Je n'ose pas.

--Tes lèvres sont des étés.

--Ah! c'est beau comme au théâtre.

«Encore» dit Télémaque dans son fourré. «Laissons là ces Kanguroos, et

allons dormir.»

Sur le pas de la grotte, Télémaque trouva mal à propos Eucharis qui

guettait son retour. Il lui dit bonsoir, la baisa au front et voulut la

congédier. Mais elle se récria et lui fit comprendre que son honneur

l'engageait à paraître dispos et à faire parade de sa conquête:

«Crois-tu, ajouta-t-elle, que je prenne un amant pour ses beaux yeux?

Une nymphe a besoin d'un homme pour parler devant lui, se promener

dans les prés sans craindre les satyres. Chasser tout le jour, rentrer

tard, vous coucher bottés, rudoyer un peu une servante tendre à votre

réveil, voilà quelle serait votre vie, butors d'hommes, si nous n'y

mettions bon ordre. Télémaque, venez sur l'heure à la comédie. Un

groupe d'ondins amateurs donne représentation ce soir, et fait courir

toute l'île au lieu dit les Fausses-Roches. Voyez: j'ai mis mon arc

électrique, mes orages, mon plus gros regard. Ne suis-je pas belle

ainsi, et ne brûlez-vous pas de vous produire à mes côtés? Allez vite

vous habiller. Tenez, voilà une épingle de lune: répandez sur vos

cheveux la poudre de carabes dorés.»

Les aventures de Télémaque · 第 1 / 4 段