Les circonstances les plus minutieuses de l’enfance, les scènes oubliées
de mes premières années, revivaient souvent dans mes songes; je n’aurais
pu me les rappeler; car, si on ne me les avait racontées le lendemain,
je les aurais cherchées vainement dans ma mémoire, comme faisant partie
de ma propre expérience. Mais placées devant moi comme elles étaient,
dans des rêves et des apparitions, et revêtues de toutes les
circonstances environnantes, je les reconnaissais sur-le-champ. Un de
mes propres parents me racontait un jour que, dans son enfance, il était
tombé dans une rivière, et qu’au moment où la mort allait l’atteindre,
sans un secours imprévu, il avait vu en un instant sa vie entière,
jusqu’aux plus petits accidents, se présenter à ses yeux comme dans un
miroir; et qu’il s’était senti en même temps la faculté singulière d’en
saisir l’ensemble aussi bien que les parties. J’ajoute foi à ce récit,
d’après les expériences que l’opium m’a fait faire. Et j’ai retrouvé la
même chose dans les livres modernes, accompagné d’une remarque que je
crois également vraie: c’est que le livre redoutable des comptes dont
parle l’Écriture, est l’âme elle-même de chaque individu. De tout cela,
du moins, je tirai cette conclusion, que: _oublier_ est impossible à
l’homme. Mille événements peuvent et doivent tirer un voile entre la
conscience présente et les secrètes _inscriptions_ de l’âme; des
accidents de même nature peuvent aussi le déchirer; mais voilée ou
découverte, l’inscription reste toujours; comme les étoiles paraissent
s’enfuir devant la lumière du soleil, tandis que la lumière se place
entre elles et nous comme un grand voile. Elles attendent, pour se
révéler, que l’obscurité succède au jour.
* * * * *
Ayant noté ces quatre faits, comme distinguant spécialement mes rêves de
ceux qu’on a dans l’état de santé, je citerai maintenant un cas qui
éclaircit ma première assertion; et ensuite tous ceux que je pourrai me
rappeler, soit dans leur ordre chronologique ou de toute autre manière,
propre à produire plus d’effet sur le lecteur.
* * * * *
J’ai été dans ma jeunesse, et même depuis, pour mon plaisir, un grand
amateur de Tite-Live, dont j’avoue que je préfère le style et la forme,
autant que le fond, à ceux de tout autre historien romain; et je
regardais comme le mot le plus redoutable et le plus solennel, comme une
espèce de représentation de toute la dignité romaine, ce mot si souvent
rencontré dans Tite-Live, _consul romanus_, surtout le consul étant
revêtu de sa puissance militaire. Je veux dire que les mots de roi,
sultan, régent, etc., etc., ou tout autre titre donné à ceux qui
s’arrogent la majesté collective d’un peuple entier, avaient moins de
pouvoir sur moi. De même, quoique je n’aie jamais été bien curieux
d’histoire, je m’étais rendu familier avec une période de l’histoire
d’Angleterre, celle de la guerre du Parlement, ayant été frappé de la
grandeur de quelques-uns des principaux personnages, et de l’intérêt
qu’offrent les mémoires qui ont survécu à ces temps de trouble. Ces deux
parties principales de mes connaissances m’ayant servi de sujet dans mes
réflexions, me servaient maintenant de sujet dans mes rêves. Souvent,
après m’être représenté dans les ténèbres une espèce d’assemblée, un
cercle de dames, une fête et des danses, j’entendais dire, ou je me
disais: ce sont des dames anglaises du malheureux temps de Charles Ier.
Ce sont les femmes et les filles de ceux qui se sont rencontrés dans la
paix, se sont assis à la même table, alliés par le mariage ou le sang;
et pourtant, après un certain jour du mois d’août 1642, ils ne se virent
plus qu’au champ de bataille; et à Marston-Moor, à Newbury ou à Heseby,
ils se donnaient des coups de sabre, et lavaient dans le sang la mémoire
de leur ancienne amitié. Les dames dansaient et souriaient comme à la
cour de Georges IV. Cependant je savais, même dans mon rêve, qu’elles
étaient mortes depuis près de deux siècles. Tout à coup, on frappait des
mains, j’entendais prononcer le formidable mot: _Consul romanus_, et
venaient immédiatement _Paulus_ ou _Marius_, entourés par une compagnie
de centurions, avec la tunique écarlate, et suivis des _alalagenos_ des
légions romaines.
* * * * *
Quelques années après, comme je regardais les antiquités de Rome de
Piranesi, M. Coleridge, qui était à côté de moi, me décrivit une suite
de tableaux de cet artiste, appelés ses rêves, et qui ne sont autre
chose que de semblables visions pendant un accès de fièvre. Quelques-uns
(je parle toujours d’après le récit de M. Coleridge) représentaient de
vastes salles gothiques: sur le plancher étaient semées toutes sortes de
machines, des câbles, des poulies, des roues, des leviers, des
catapultes, etc. Et sur le côté des murs on apercevait un plateau; et,
s’aidant à grimper sur ce plateau, Piranesi lui-même; suivez l’édifice
un peu plus haut et vous voyez qu’on arrive à un précipice escarpé, sans
aucune balustrade; et cependant aucun moyen de retourner sur ses pas. Il
faut descendre au fond des abîmes. Quoi qu’il arrive à l’infortuné
Piranesi, vous le supposez pour le moins à la fin de ses tourments et de
ses efforts. Mais levez les yeux et voyez une seconde échappée plus
haute encore; et encore Piranesi sur le bord de l’abîme. Levez encore
les yeux, et encore Piranesi sur un plateau plus élevé; et ainsi de
suite jusqu’à ce qu’on le perde dans les voûtes ténébreuses des salles.
Avec le même pouvoir de s’agrandir et de se multiplier, l’architecture
s’introduisit dans mes songes, dans les derniers temps de ma maladie
surtout; et je voyais des cités et des palais que l’œil ne trouva jamais
que dans les nuages. Je ne connais de poëte que Shadwell qui se soit
inspiré avec de l’opium; pourtant, dans l’antiquité, Homère est, je
pense, justement réputé avoir connu sa puissance et sa vertu.
* * * * *
A mon architecture succédèrent des rêves de lacs, d’étendues immenses
d’eau; ils me tourmentèrent tellement que je craignis (quoique cela
doive paraître bien hasardé à un médecin) que quelque affection de
semblable nature n’altérât mon cerveau et que l’organe sentant se prît
lui-même ainsi pour objet. Je souffris horriblement de la tête pendant
deux mois; et jusque-là, jamais pareille chose ne m’était arrivée; j’en
pouvais dire ce que le dernier lord Oxford disait de son estomac,
qu’elle était capable de survivre au reste de mon corps. Je n’y avais
encore senti ni migraine ni douleur, excepté ces rhumatismes causés par
ma propre folie. Je résistai pourtant, quoique voyant fort bien à quoi
je m’exposais.
* * * * *
Les eaux changèrent de caractère; au lieu de lacs transparents,
brillants comme des miroirs, ce furent maintenant des mers et des
océans. Et il se fit encore un changement plus terrible, qui me
promettait de longs tourments et qui ne me quitta en effet qu’à la fin
de ma maladie. Jusqu’alors la face humaine s’était mêlée à mes songes,
mais non d’une manière absolue, sans aucun pouvoir spécial de
m’effrayer. Mais alors ce que j’appellerai la tyrannie de la face
humaine vint à se découvrir; peut-être dois-je l’attribuer à quelques
événements de ma vie à Londres. Quoi qu’il en soit, ce fut maintenant
sur les flots soulevés de l’Océan, que la face humaine commença de se
montrer; la mer était comme pavée d’innombrables figures, tournées vers
le ciel; pleurant, désolées, furieuses, se levant par milliers, par
myriades, par générations, par siècles; mon agitation était sans bornes;
mon âme s’élançait avec les flots.
* * * * *
Mai 1818.
Le Malais m’a poursuivi pendant plusieurs mois comme un ennemi acharné.
Chaque nuit me transportait au milieu des scènes de l’Asie; je ne sais
si d’autres partageront mes idées sur ce point; mais j’ai toujours dit
que, si j’étais forcé de quitter l’Angleterre pour vivre en Chine, au
milieu des usages chinois et de ce peuple inconnu, je deviendrais fou.
Les causes de cette horreur sont en grand nombre; quelques-unes doivent
se rencontrer dans l’esprit de tout le monde. L’Asie méridionale, en
général, est un lieu plein d’associations et de croyances épouvantables.
Personne ne prétendra que les stupides et barbares superstitions de
l’Afrique, ou des peuples sauvages, l’affectent de la même manière que
les religions anciennes de l’Indostan, si raffinées dans leur barbarie.
La seule antiquité des choses de l’Asie, de leurs institutions, de leurs
histoires, de leurs usages, etc., me fait une telle impression qu’à mes
yeux l’ancienneté de la masse fait disparaître la jeunesse même des
individus. Un jeune Chinois est pour moi un homme d’avant le déluge
(renouvelé). Des Anglais mêmes, quoique ignorant tout à fait de telles
institutions, avaient horreur des cérémonies mystiques de leurs castes,
et refusaient de s’y mêler; ce qui contribue à cela, c’est le manque
total de sympathies entre leurs manières et les nôtres. J’aimerais mieux
vivre avec des lunatiques ou des bêtes brutes. Il faut que le lecteur
entre dans toutes ces idées, avant de pouvoir comprendre l’inimaginable
horreur dont ces rêves orientaux et ces tortures, conseillées par la
superstition, m’avaient frappé. Sous le soleil ardent du tropique, je
rassemblais toutes les créatures hideuses, les oiseaux, les animaux, les
reptiles, les arbres et les plantes de toutes les régions inconnues,
dans la Chine et l’Indostan; l’Égypte même et ses dieux y venaient
aussi. J’étais arrêté, heurté, mordu par des perroquets, des singes; je
me frappais sur des pagodes; j’étais fixé pour des siècles à leur
sommet, ou dans leurs chambres secrètes; j’étais l’idole, j’étais le
prêtre, j’étais la victime; on me sacrifiait. Je fuyais la colère de
Brahma à travers toutes les forêts de l’Asie: Vishnu me haïssait; Seeva
m’attendait. Je tombais dans les mains d’Isis et d’Osiris; j’entendais
dire à tout le monde que j’avais commis une action dont le récit faisait
trembler l’ibis et le crocodile. On m’ensevelissait, pour des milliers
d’années, dans des cachots de pierre, avec des mines et des sphynx, dans
des chambres sombres et tristes, au cœur des pyramides éternelles. Je
sentais les baisers froids et hideux des crocodiles, et je tombais au
milieu des serpents et des monstres, dans les sables et les herbes du
Nil.
* * * * *
Je ne sais si le lecteur comprend toute l’horreur de ces visions; elle
était si grande pour moi, qu’elle ressembla d’abord à de l’étonnement.
Vinrent ensuite, non pas tant la terreur que l’aversion et le dégoût.
Chaque cérémonie, chaque menace, chaque punition, était accompagnée
d’une idée d’éternité qui m’accablait jusqu’à me faire perdre la raison.
Jusque-là, ce qui m’avait effrayé dans mes rêves, sortait de mon
imagination; ici les causes, les agents étaient physiques: des oiseaux,
des serpents ou des crocodiles, des crocodiles surtout. Cet animal
maudit m’épouvantait à lui seul plus que tous les autres. J’étais forcé
de vivre avec lui, et (comme toujours) pendant des siècles. Je me
sauvais quelquefois, et je me trouvais dans des maisons chinoises, avec
des tables de bambous. J’avais alors une grande frayeur de ces petits
animaux qui s’introduisent dans leurs habitations; de sorte qu’en
dormant, en mangeant, ils sont toujours en danger de mort. Mais les
sophas sur lesquels j’étais assis venaient à se mouvoir eux-mêmes;
l’abominable tête du crocodile, avec ses yeux de flamme, me regardait,
et je restais comme fasciné. L’affreux reptile se retrouvait si souvent
dans mes songes, que plusieurs fois le même rêve finissait de la même
manière. J’entendais de douces voix qui me parlaient (j’entends tout ce
qui se passe autour de moi pendant mon sommeil), et je m’éveillais
aussitôt. Il était grand jour, et je trouvais mes enfants, se tenant la
main à mon chevet. Ils venaient me montrer leurs souliers de couleur, ou
leurs habits neufs qu’on leur avait mis pour sortir. Je vous jure que
passer de ces rêves effroyables à la vue de ces innocentes créatures me
causait une révolution si forte, que je pleurais en les embrassant, sans
pouvoir m’en empêcher.
* * * * *
Juin 1819.
J’ai eu occasion de remarquer, à différentes époques de ma vie, que la
mort de ceux à qui nous sommes attachés, et l’idée même générale de la
mort, est (_cæteris paribus_) plus frappante pendant l’été que pendant
toute autre saison. Et voici pourquoi, du moins à ce que je pense:
d’abord ce que nous pouvons voir du ciel nous paraît alors plus élevé,
plus grand et (si on peut se permettre une telle expression) plus
infini. Les nuages, au moyen desquels l’œil mesure ordinairement
l’éloignement de ce pavillon bleu suspendu au-dessus de nos têtes, sont
en été plus grands, accumulés en masses plus énormes; secondement, la
lumière et le spectacle du soleil couchant et du soleil levant sont plus
propres à faire naître l’idée de l’infini; et troisièmement (ce qui est
la plus forte raison), la nature, vivifiée par la chaleur et la
puissance du soleil plus ardent, lutte avec horreur contre la pensée de
la mort et la froide stérilité du tombeau. Mais l’on peut observer
généralement que, si deux idées s’opposent l’une à l’autre et se
repoussent, elles se font naître mutuellement. C’est pour cela qu’il
m’est impossible de bannir la pensée de la mort, lorsque je me promène
seul dans les jours si longs de l’été, et un récit de mort particulier,
s’il ne me touche pas davantage, du moins reste dans mon esprit d’une
manière plus opiniâtre. Peut-être cette raison et un petit événement que
je passe sous silence ont été les causes du rêve suivant. Mon âme,
cependant, y était disposée d’avance; mais, s’étant une fois déclaré, il
ne me quitta plus, et, prenant mille formes fantastiques, il les
réunissait ensuite toutes à la fois, et composait de nouveau la première
vision.
Il me semblait que c’était un dimanche matin du mois de mai. J’étais
debout, à la porte de ma chaumière. Devant moi se passait une scène, que
la position du lieu même pouvait amener, mais que mon imagination
rendait plus solennelle et plus forte. Je voyais nos montagnes et, à
leurs pieds, les mêmes vallées; mais les montagnes étaient plus hautes
que les Alpes. D’ailleurs, aucune créature humaine, excepté quelques
personnes dormant tranquillement dans le cimetière sur des tombeaux
couverts de feuilles et de fleurs, et particulièrement sur le tombeau
d’un enfant que j’aimais beaucoup. J’avais vu tout cela, justement une
matinée d’été, lorsque était mort ce pauvre enfant. Je regardais cette
scène, qui n’était pas nouvelle pour mes yeux, et je me disais tout
haut: «Il manque à tout cela un lever du soleil. C’est un triste jour.
Et c’est le jour où ils célèbrent les premiers fruits de la
résurrection. Je vais sortir. Il faut oublier aujourd’hui les vieux
chagrins; car l’air est frais, et les montagnes sont élevées. Les forêts
sont tranquilles comme le cimetière. Cela va m’ôter ma fièvre, et je ne
serai plus malheureux dorénavant.»
* * * * *
Je me retournai et j’ouvris la porte de mon jardin. Alors s’offrit à moi
une scène toute différente, mais que pourtant mon rêve me faisait
trouver en harmonie avec l’autre. C’était une scène orientale: et
c’était aussi un dimanche, et aussi une matinée. On voyait dans
l’éloignement les dômes et les coupoles légères d’une grande cité...
puis une image, prise sans doute de quelque peinture de Jérusalem; et à
deux pas de moi, sur une pierre, et sur des palmiers de Judée, était
assise une femme. Je regardai de son côté; et c’était... Anna! Elle me
fixa d’un regard prompt. Et je lui dis enfin: «Ainsi je vous retrouve
après tant d’années!» J’attendais une réponse: elle ne m’en fit aucune.
Je reconnaissais ses traits; pourtant qu’ils étaient changés! Dix-sept
ans auparavant, lorsque la clarté de la lampe tombait sur son visage, et
que, pour la dernière fois, je déposai un baiser sur ses lèvres (qui
n’étaient pas souillées, ô Anna!), ses yeux étaient baignés de larmes;
maintenant elle ne pleurait plus. Elle semblait plus belle qu’elle
n’était alors, et les années n’avaient laissé sur elle aucune trace. Ses
regards étaient tranquilles; mais ils avaient une expression grave et
solennelle. Je la contemplais avec une sorte de vénération; mais tout à
coup elle devint triste, et je vis du côté des montagnes une vapeur qui
s’élevait entre nous. Tout disparut.
Les ténèbres revinrent; et, en un clin d’œil, je me trouvai bien loin de
mes montagnes, dans la rue d’Oxford, à la lueur de la lampe, marchant à
côté d’Anna... comme nous marchions dix-sept ans auparavant, lorsque
nous étions des enfants tous les deux.
* * * * *
Décembre 1816.
J’ai étudié l’anatomie dans ma jeunesse, et sérieusement. La première
fois que j’entrai dans les salles de l’école de médecine, je me souviens
encore de l’effet que la vue des cadavres produisit sur moi. Nous étions
deux ou trois écoliers ensemble, qui revenions d’une classe de
philosophie, où l’on nous avait dit beaucoup de belles choses que nous
croyions probablement avoir comprises. Nous arrivons. Il y avait sur la
table un grand cadavre étendu dans un drap blanc; on n’en voyait que les
pieds; et à côté sur la table, un bras écorché qui nageait dans du sang
caillé. Je ne sais pourquoi une idée risible, qui me vint à l’esprit, me
fit tressaillir en ce moment. Je me disais tout bas: voilà un bras qui a
l’air de demander l’aumône. Et, en effet, la main pendante avait assez
cette singulière expression.
* * * * *
Le professeur n’arrivait pas, et cependant j’attendais avec impatience
que ce drap qui me cachait le cadavre fût soulevé; cet instant vint
enfin; je croyais voir quelque chose de beaucoup plus horrible. La leçon
commença. Je riais de mes camarades que le mal de cœur prenait. Mais
lorsque le scalpel vint à entrer dans la chair et que le sang noir qui
coulait lentement sur la poitrine ouverte commença à exhaler une
épouvantable odeur, je m’enfuis à toutes jambes.
* * * * *
Que le caractère de l’homme est bizarre! Il va dans les cimetières
arracher les cadavres aux vers et aux corbeaux; une odeur dangereuse et
dégoûtante l’avertit de laisser en paix les morts. Mais la soif de
connaître l’anime, et il emporte sous son manteau la tête d’une femme ou
le corps d’un enfant! Vouliez-vous que le mal de mer arrêtât de pareils
hommes et leur ordonnât de s’en tenir au continent, lorsqu’ils voyaient
s’élever en rêve, derrière l’Atlantique, les montagnes d’or de la
Colombie?
Cependant, rentré chez moi, je voulus manger, cela me fut impossible;
j’ai même pris tout à fait en horreur le premier plat qu’on me servit,
et il m’a été impossible d’en manger depuis.
* * * * *
Ces impressions reçues dans ma jeunesse donnèrent lieu à un rêve que
j’avais assez fréquemment.
* * * * *
Il me semblait que j’étais couché, et que je m’éveillais dans la nuit;
en posant la main à terre pour relever mon oreiller, je sentais quelque
chose de froid qui cédait lorsque j’appuyais dessus. Alors je me
penchais hors de mon lit et je regardais. C’était un cadavre étendu à
côté de moi. Cependant je n’en étais ni effrayé ni même étonné. Je le
prenais dans mes bras, et je l’emportais dans la chambre voisine, en me
disant: Il va être là, couché par terre; il est impossible qu’il rentre
si j’ôte la clef de ma chambre.
* * * * *
Et là-dessus je me rendormais; quelques moments après j’étais encore
réveillé; c’était par le bruit de ma porte qu’on ouvrait; et cette idée
qu’on ouvrait ma porte, quoique j’en eusse pris la clef sur moi, me
faisait un mal horrible. Alors je voyais entrer le même cadavre que tout
à l’heure j’avais trouvé par terre. Sa démarche était singulière; on
aurait dit un homme à qui l’on aurait ôté ses os sans lui ôter ses
muscles, et qui, essayant de se soutenir sur ses membres pliants et
lâches, tomberait à chaque pas. Pourtant, il arrivait jusqu’à moi sans
parler, et se couchait sur moi; c’était alors une sensation effroyable,
un cauchemar dont rien ne saurait approcher: car, outre le poids de sa
masse informe et dégoûtante, je sentais une odeur pestilentielle
découler des baisers dont il me couvrait. Alors je me levais tout à coup
sur mon séant, en agitant les bras, ce qui dissipait l’apparition. Un
autre rêve lui succédait.
* * * * *
Il me semblait que j’étais assis dans la même chambre, au coin de mon
feu, et que je lisais devant une petite table où il n’y avait qu’une
lumière; une glace était devant moi au-dessus de la cheminée; et, tout
en lisant, comme je levais de temps en temps la tête, j’apercevais dans
cette glace le cadavre qui me poursuivait, lisant par-dessus mon épaule
dans le livre que je tenais à la main. Or, il faut savoir que ce cadavre
était celui d’un homme de soixante ans environ, qui avait une barbe
grise rude et longue, et des cheveux de même couleur qui lui tombaient
sur les épaules. Je sentais ces poils dégoûtants m’effleurer le cou et
le visage.
* * * * *
Qu’on juge de la terreur que doit inspirer une vision pareille: je
restais immobile dans la position où je me trouvais, n’osant pas tourner
la page, et les yeux fixés dans la glace sur la terrible apparition. Une
sueur froide coulait sur tout mon corps; cet état durait bien longtemps;
et l’immobile fantôme ne se dérangeait pas; cependant j’entendais, comme
tout à l’heure, la porte s’ouvrir, et je voyais derrière moi (dans la
glace encore) entrer une procession sinistre; c’étaient des squelettes
horribles, portant d’une main leurs têtes, et de l’autre de longs
cierges, qui, au lieu d’un feu rouge et tremblant, jetaient une lumière
terne et bleuâtre comme celle des rayons de la lune. Ils se promenaient
en rond dans la chambre qui, de très chaude qu’elle était auparavant,
devenait glacée, et quelques-uns venaient se baisser au foyer noir et
triste, en réchauffant leurs mains longues et livides, et en se tournant
vers moi pour me dire: «Il fait bien froid.»
* * * * *
Comme dernier exemple, je cite un rêve d’un caractère différent, qui
m’arriva en 1820.
Le rêve commença par une musique que j’entends aujourd’hui souvent dans
mes songes; une harmonie qui semble m’annoncer ce qui doit m’arriver:
c’est comme l’ouverture de _Coronation Anthem_, une marche vigoureuse,
le bruit d’une armée immense. Je croyais être au matin d’un jour
mémorable; un jour de crise et d’espérance pour le genre humain, affligé
alors d’un malheur mystérieux et se débattant contre quelque terrible
extrémité. Quelque part, je ne sais où; d’une sorte, je ne sais
laquelle; entre des gens, je ne sais qui, il y avait un combat, une
lutte, une agonie, qui se déroulait comme un grand drame ou comme un
grand morceau de musique; et j’y prenais une telle part qu’il m’était
insupportable de n’en connaître ni la place, ni la nature, ni l’issue
probable; et comme, dans de semblables visions, nous nous faisons
ordinairement le centre de tous les mouvements qui se passent autour de
nous, j’avais le pouvoir d’éclaircir mes doutes en me levant, et
cependant je m’en sentais incapable, car le poids de vingt montagnes
pesait sur moi, en punition d’un crime que je ne pouvais jamais expier.
Alors, comme un chœur qui se rapproche, l’action augmentait de force; un
grand intérêt se décidait; une cause plus grande que jamais épée n’en
avait plaidé, trompette n’en avait proclamé. Venaient les alarmes, les
froissements de la mêlée, les trépignements de pieds d’innombrables
fuyards, je ne savais s’ils étaient du bon ou du mauvais parti; les
ténèbres et les lumières, la tempête et les faces humaines, et enfin,
lorsque tout était perdu, des figures de femmes avec des visages dont la
vue valait pour moi le monde entier, et qui ne restaient qu’un moment:
elles se serraient la main; c’étaient des adieux déchirants, et puis,
adieu pour jamais! et avec un soupir, semblable à celui que poussaient
les abîmes de l’enfer, lorsque Proserpine prononçait le nom maudit de
_mort_, le son était répété:--Adieu pour jamais! et encore et encore
répété:--Adieu pour jamais!
* * * * *
Et je m’éveillai dans des convulsions; et je criai tout haut: «Je ne
veux plus dormir.»
* * * * *
Mais il est temps de terminer un récit qui s’est déjà trop étendu.
L’intérêt du lecteur s’attache à l’opium, non au _mangeur d’opium_. Il
lui suffira de savoir qu’il vint un moment où je vis que j’allais mourir
si je continuais. Je ne puis dire combien j’en prenais alors. La
quantité des doses variait de cinquante ou soixante grains à cent
cinquante par jour. Je la réduisis d’abord à quarante, puis à trente,
puis enfin à vingt-quatre grains. Mais qu’on ne croie pas mes
souffrances terminées. Je passai quatre mois à me débattre, à crier, à
me promener, à m’agiter sans pouvoir fermer l’œil. Telle est la morale
de l’histoire que j’ai promise au lecteur dans mon avant-propos. Mes
rêves ne sont pas parfaitement tranquilles; mon sommeil est encore
tumultueux, et, comme les portes du paradis de Milton (après le péché du
premier homme),
_Armé de bras vengeurs et de faces hideuses_.