TROISIÈME PARTIE

Il y a si longtemps que j’ai pris de l’opium pour la première fois, que

si jamais j’en ai su la date, je l’ai oubliée; mais, comme des

événements plus importants se rapportent à ce souvenir, je puis croire,

en m’en servant pour m’aider, que ce fut dans l’automne de 1804; et

voici comme l’idée m’en vint (j’étais alors à Londres): dès mon enfance,

on m’avait accoutumé à me baigner la tête dans l’eau froide, au moins

une fois par jour. Étant saisi d’une rage de dents, je l’attribuai à une

interruption momentanée de ma méthode ordinaire; je sautai à bas du lit,

plongeai ma tête dans un bassin rempli d’eau froide, et retournai me

coucher sans essuyer mes cheveux.

Le lendemain matin, je m’éveillai avec les plus effroyables douleurs de

rhumatisme à la tête et au visage; douleurs qui ne me laissèrent aucun

répit pendant environ vingt jours. Le vingt-et-unième jour, ce fut, je

crois, un dimanche, je sortis plutôt pour me faire oublier mes maux, que

dans aucune intention fixe. Le hasard me fit rencontrer un camarade de

collége qui me recommanda l’opium; opium, redoutable instrument de

plaisir ou de peine! J’en entendis parler comme de la manne ou de

l’ambroisie: mais rien de plus. Quel mot vide et insignifiant c’était

alors pour moi! combien de cordes ne fait-il pas maintenant vibrer dans

mon âme! Tout mon cœur s’agite à ces doux et tristes souvenirs; en me

rappelant ces détails, je sens comme un voile mystérieux qui couvre les

plus petites circonstances, et la place, et le temps, et l’homme (si

c’en était un) qui le premier m’ouvrit ce paradis des _mangeurs

d’opium_!

J’ai déjà dit que c’était un dimanche dans l’après-midi; et il n’y a pas

sur terre un plus triste spectacle qu’un dimanche pluvieux à Londres. Ma

route, pour m’en retourner, était la rue d’Oxford; et près de l’immobile

Panthéon (comme l’appelle obligeamment M. Wordsworth), je vis la

boutique d’un apothicaire. L’apothicaire, dispensateur indigne des

célestes plaisirs, plus triste et plus stupide que ce jour pluvieux

lui-même, avait justement ce regard d’un apothicaire mortel, un jour de

dimanche; et lorsque je lui demandai mon opium, il me le donna comme

l’aurait fait l’homme le plus ordinaire; bien plus, il me rendit sur mon

shilling ce qui lui parut être la moitié d’une pièce de monnaie, qu’il

prit dans un tiroir de bois.

Malgré cela, en dépit de toutes ces preuves d’humanité, je l’ai toujours

considéré en moi-même comme l’ombre ou l’apparition divine d’un immortel

apothicaire, descendu sur la terre à mon intention. Et ce qui me

confirme dans cette idée, c’est que lorsque je revins à Londres, je le

cherchai autour de l’immobile Panthéon, et ne le trouvai pas; et pour

moi, qui ne savais pas son nom (si toutefois il avait un nom), il était

plus croyable qu’il s’était évanoui de la rue d’Oxford dans les airs que

de toute autre manière plus matérielle. Le lecteur est pourtant libre de

ne le regarder, s’il le veut, que comme un apothicaire sublunaire et

terrestre; pour moi, je le crois évanoui[5] ou évaporé, tant il me

répugne de rattacher quelque souvenir mortel à ce moment, à cette place,

et à cette créature, qui me fit faire ma première connaissance avec le

céleste présent.

[5] Évanoui. Ce mode de quitter la scène du monde paraît s’être établi

surtout dans le XVIIe siècle; mais il fut regardé alors comme un

privilége particulier à la famille royale, et nullement aux

apothicaires; car en l’an 1686, un poëte distingué, M. Flasman,

parlant de la mort de Charles II, s’étonne qu’un prince puisse faire

une action aussi absurde que de mourir; car, dit-il,

«Les rois doivent dédaigner de mourir, et seulement _disparaître_.»

Arrivé chez moi, on doit supposer que je ne tardai guère à prendre la

quantité désignée. J’ignorais nécessairement tout l’art et le mystère

qui doivent accompagner une pareille action; et ce que je pris, je le

pris de la manière la plus désavantageuse possible; mais je le pris.--Et

en une heure, ô ciel! quel changement! du plus profond abîme à la plus

sublime exaltation! C’était l’_Apocalypse_ que j’avais au dedans de

moi.--Le soulagement de mes douleurs était la chose la moins importante

à mes yeux; cet effet négatif disparaissait devant la multitude des

effets positifs que je ressentais à la fois. C’était un trésor, un

φαρμακον νηπενθές pour toutes les souffrances humaines; c’était le

secret du bonheur tant cherché et si longtemps discuté par les

philosophes de tous les temps; on achèterait maintenant son bonheur deux

sous et on le porterait dans la poche de son gilet. Les divines extases

devaient s’envoyer en bouteilles cachetées, et la tranquillité de l’âme

pouvait se communiquer par le coche. Mais le lecteur va croire que je

plaisante; celui qui connaît l’opium n’est pas disposé à rire; ses

plaisirs ont un aspect grave et solennel, et, dans les plus grandes

joies, ce n’est jamais l’_allegro_, c’est toujours _il penseroso_.

Et d’abord, un mot sur les effets de l’opium; car pour tout ce qui a été

écrit sur ce sujet, soit par les voyageurs en Turquie (qui ont conservé

leur habitude de mentir comme un droit d’origine immémoriale), soit par

les professeurs de médecine, écrivant _ex cathedrâ_, je n’ai qu’un mot à

dire: Mensonge! Je me souviens qu’une fois en feuilletant un étalage de

bouquiniste, j’ai trouvé ces paroles dans un auteur satirique: «En ce

temps-là, je devins convaincu que les journaux de Londres disent la

vérité au moins deux fois par semaine, savoir: le mercredi et le samedi,

et qu’on pouvait s’en rapporter à eux pour la liste des banqueroutiers.»

Ce n’est pas pourtant que je prétende accuser de fausseté tout ce qui a

été dit sur l’opium: des savants nous ont appris qu’il avait une couleur

brune: remarquez bien que j’en conviens; deuxièmement, qu’il coûtait

fort cher, et cela est vrai; car de mon temps l’opium des

Indes-Orientales coûtait trois guinées la livre, et celui de Turquie

huit guinées; troisièmement, que si vous en preniez beaucoup à la fois,

vous finiriez probablement par faire... ce qui est toujours désagréable

à un homme rangé dans ses habitudes, savoir: mourir[6]. Tout cela est

très-beau et incontestable, et la vérité aura toujours son mérite, car

elle est rare.

[6] Les savants ont pourtant mis en doute cette proposition: car dans

une édition de contrebande de la _Médecine domestique_ de Buchan,

que j’ai vue une fois dans les mains de la femme d’un fermier qui

s’en servait pour se soigner, on faisait dire au docteur: «Prenez

garde surtout de ne jamais prendre plus de vingt-cinq onces de

laudanum à la fois.» Il fallait probablement dire: plus de

vingt-cinq gouttes, ce qui fait à peu près un grain d’opium cru.

Mais dans ces trois théorèmes, je crois que nous avons épuisé la mesure

du savoir jusqu’à présent amassé par les hommes au sujet de l’opium.

Ainsi, digne docteur, comme il me paraît qu’on peut aller plus loin

encore, restez derrière, et laissez-moi vous dire ma façon de penser.

* * * * *

Premièrement donc, j’ai vu qu’on regardait généralement comme assuré que

l’opium produisait ou pouvait produire l’ivresse. Mais, lecteur, je vous

assure, _meo periculo_, que jamais de la plus forte quantité d’opium n’a

résulté un pareil effet. Pour la teinture d’opium (appelée communément

laudanum), elle produirait certainement l’ivresse, si un homme en

pouvait supporter une dose assez considérable; mais pourquoi? parce

qu’on y trouverait plus de liqueur spiritueuse, et non plus d’opium.

Mais l’opium cru (je l’affirme d’une manière péremptoire) est incapable

de donner aucun des symptômes qui suivent l’enivrement de l’alcool, et

non pas _en degrés_, mais _en nature_; ce n’est pas en quantité qu’ils

diffèrent, mais en qualité. Le plaisir causé par le vin monte sans

cesse, tendant à une crise, après laquelle il redescend; celui de

l’opium, une fois excité, reste huit ou dix heures: le premier, pour

emprunter à la médecine un terme technique, donne une jouissance brève,

le second une jouissance chronique. L’un est une flamme, l’autre un

foyer.

* * * * *

Mais la principale distinction consiste en ceci, que toujours le vin

dérange les facultés mentales, et que l’opium (s’il est pris comme il

doit l’être), loin de les altérer, y apporte l’ordre et l’harmonie. Le

vin ôte à l’homme la connaissance de lui même; l’opium la rend plus

sensible et plus forte. Le vin couvrant la pensée de nuages, grandit

l’admiration ou le dédain, l’amour ou la colère; l’opium, au contraire,

introduit la tranquillité et l’équilibre dans toutes les facultés de

l’homme, actives ou passives; et, respectant le caractère et le jugement

habituels, leur ajoute seulement cette chaleur vivifiante qu’approuve la

raison, et qui devrait probablement accompagner une santé éternelle et

_antédiluvienne_. Ainsi, par exemple, l’opium comme le vin donne de

l’expansion au cœur et aux affections bienveillantes; mais alors avec

cette différence remarquable, que, dans ces témoignages soudains d’amour

ou d’amitié qui accompagnent l’ivresse, il y a toujours un côté ridicule

qui excite le mépris: on se serre la main, on se jure une immortelle

fidélité, on pleure; nul ne sait à propos de quoi; la créature sensuelle

se montre à tous les regards. Mais l’expansion donnée par l’opium aux

sentiments les plus doux, loin d’être un accès de fièvre, ne semble

qu’un retour à cet état naturel d’un cœur bon et juste, que la douleur

seule a endurci en le déchirant. En un mot, c’est la passion brutale et

grossière opposée à l’exaltation pure des puissances morales de l’âme.

* * * * *

Telle est la doctrine de la véritable église, au sujet de l’opium, de

laquelle église j’avoue que je suis l’alpha et l’oméga; mais on doit se

souvenir que je parle d’après une longue et profonde expérience. Pour

les auteurs qui ont traité expressément cette matière, il est évident,

par l’horreur qu’ils disent en avoir, qu’ils n’ajoutèrent jamais la

pratique indispensable aux vaines théories. J’avouerai cependant que

j’ai rencontré un exemple d’ivresse causée par l’opium, malgré mon

incrédulité; c’était un chirurgien qui en prenait beaucoup. Je lui

disais que ses ennemis (à ce que j’avais entendu dire) l’accusaient de

raisonner comme un fou en politique, attendu qu’il s’enivrait sans cesse

avec de l’opium.--Je le maintiendrai, me répondit-il, et je ne

déraisonne pas par principe, mais purement et simplement parce que je

m’enivre purement et simplement, répéta-t-il trois fois, et cela _tous

les jours_. L’autorité d’un chirurgien doit être assurément d’un grand

poids; je lui oppose pourtant mes propres expériences, plus fortes que

ses plus fortes, de 7,000 gouttes par jour. D’ailleurs, j’ai vu des gens

me soutenir qu’ils s’étaient enivrés avec du thé; et un étudiant en

médecine à Londres, pour les connaissances duquel j’ai le plus grand

respect, m’assurait l’autre jour qu’un malade, en sortant de son lit,

s’était enivré avec un beef-steak.

* * * * *

Ayant détruit cette première erreur, j’en combattrai vite une seconde;

c’est que l’exaltation d’esprit causée par l’opium soit désagréablement

suivie d’abattement ou de sommeil, comme on le croit. Certainement

l’opium doit être compté au nombre des narcotiques; il doit donc

produire le sommeil après un certain temps; mais ses premiers effets

sont toujours, au plus haut degré, d’exciter le système entier du

cerveau. La durée de son action est toujours de huit heures à peu près;

ce sera donc la faute du _mangeur d’opium_, s’il ne calcule pas sa dose

de manière à n’avoir besoin de se coucher qu’au moment de le faire. Les

Turcs sont assez absurdes pour s’asseoir, comme des statues équestres,

sur des escabelles de bois aussi stupides qu’eux-mêmes; mais, pour que

le lecteur puisse juger du degré de stupidité dont l’opium peut frapper

les facultés morales d’un Anglais, je vais raconter la manière dont je

passai _un soir d’opium_ à Londres entre 1804 et 1812. (Pour ce qui est

de l’abattement supposé, je me contente de le nier, attendu que, pendant

des expériences de dix années, jamais le jour qui en suivit une ne fut

pour moi qu’un jour de bien-aise et de tranquillité parfaite.)

Le dernier duc de... avait coutume de dire:--Jeudi prochain, si le ciel

me prête vie, j’ai l’intention de me griser. C’est ainsi que je fixais

toujours à l’avance combien de fois, dans quel temps et en quel lieu je

ferais une débauche d’opium: rarement plus d’une fois en trois semaines;

car, dans ce temps-là, je ne me serais pas hasardé à demander (comme je

le fis ensuite) un verre de laudanum chaud et sans sucre. J’en buvais,

dis-je, rarement et plus souvent le mercredi et le samedi soir. Ces

jours-là Grassini chantait à l’Opéra, et la voix de cette actrice était

pour moi la chose la plus délicieuse du monde. Je ne sais pas ce qu’on

fait maintenant à l’Opéra, vu que je n’y ai pas mis le pied depuis sept

ou huit ans; mais je sais que dans ce temps-là on n’aurait pu trouver un

meilleur endroit pour passer une soirée. Cinq shillings vous

permettaient d’entrer à la galerie, aussi curieuse à voir que la scène;

l’orchestre se distinguait par sa douce mélodie des orchestres anglais,

où je ne puis supporter les instruments criards et l’aigreur dominante

des violons. Les chœurs étaient divins à entendre, et lorsque Grassini

paraissait dans quelque interlude sous le voile noir d’Andromaque à la

tombe d’Hector, etc., jamais Turc ne goûta un plaisir comparable au

mien. L’erreur du peuple est de croire que c’est par les oreilles qu’il

communique avec l’harmonie, et qu’il reçoit l’effet d’une manière

purement passive. Il n’en est pas ainsi; c’est par la réaction de l’âme

que le plaisir est ressenti; de là vient la différence entre les

sensations éprouvées, qui varient selon les facultés de celui qui

éprouve. Or, maintenant l’opium, augmentant les facultés de l’âme,

augmente nécessairement ce mode particulier d’activité qui fait la

jouissance.--Mais, me dit un ami, une succession de sons et de notes est

pour moi comme une collection de caractères arabes: je n’y attache

aucune idée; des idées! mon bon sire! il n’en faut point attacher;

laissez-vous faire. L’harmonie d’un chœur me déploie comme un tissu de

soie tous les souvenirs de ma vie, non pas comme un écho, mais comme une

sensation présente, non pas ramassés à grands frais de mémoire ou tirés

dans quelque sombre abstraction, mais les faits oubliés et les passions

exaltées, ressuscitées, redevenues sublimes! Tout cela pour cinq

shillings.

Et autour de moi, outre la scène et l’orchestre, j’avais pour remplir

les vides de l’action la musique de la langue italienne parlée par des

femmes italiennes, et j’écoutais avec un plaisir semblable à celui

qu’éprouva Weld le voyageur en écoutant au Canada le rire gracieux des

femmes indiennes; car moins vous entendez les mots, plus l’harmonie est

douce. Il était donc avantageux pour moi de n’être qu’un pauvre

apprenti, lisant peu l’italien, ne le parlant pas du tout, et ne

comprenant pas les trois quarts de ce que j’écoutais.

Tels étaient mes plaisirs à l’Opéra: mais un autre plaisir que je ne

pouvais avoir non plus que le samedi soir, luttait avec mon amour pour

le premier. J’ai peur d’être obscur sur ce sujet; mais je puis assurer

le lecteur que je ne le serai pas plus que Marinus dans sa vie de

Proclus, et plusieurs autres biographes et autobiographes de même

réputation. Ce plaisir, dis-je, ne pouvait exister que le samedi soir.

Qu’avait-il donc, ce samedi, de plus que tout autre jour pour moi? Je

n’avais à me reposer d’aucun travail; point de paiement à recevoir; cela

est vrai, judicieux lecteur. Mais vous savez qu’il y a des âmes

compatissantes qui aiment à partager les maux des pauvres en les

soulageant; moi j’aime à partager leurs plaisirs; j’avais senti leurs

peines.

Or, maintenant le samedi soir est le régulier et périodique témoin de la

gaieté du pauvre: en ce point les sectes en hostilité s’unissent, et

reconnaissent une marque de fraternité; toute la chrétienté se repose.

Ce jour est séparé du travail par un jour entier et deux nuits, et

moi-même je suis aussi heureux le samedi soir que si j’avais à me

reposer. Dans l’intention donc de jouir sur une échelle aussi large que

possible d’un spectacle avec lequel je me sentais si bien en sympathie,

souvent, après avoir pris mon opium, j’allais sans regarder la direction

ni la distance sur toutes les places, à tous les endroits de la ville où

le pauvre vient le samedi soir recevoir le gain de la semaine. Plus

d’une famille, consistant en un seul homme avec sa femme, quelquefois un

ou deux de leurs enfants, se consultait sur l’emploi de la journée, sur

ses plaisirs, sur ses peines, parlait du prix des choses de ménage. Peu

à peu je me familiarisais avec leurs désirs, leurs embarras et leurs

opinions. Quelquefois on pouvait entendre des murmures de

mécontentement; mais plus souvent on ne trouvait que l’expression muette

ou expansive de la patience, de l’espérance et de la tranquillité; et

généralement l’on peut dire que, sur ce point du moins, le pauvre a plus

de philosophie que le riche. Il se soumet plus vite à toute perte qu’il

doit considérer comme inévitable. Partout où j’en pouvais trouver

l’occasion sans paraître les gêner, je me mettais de la partie, et mon

opinion sur le point contesté, sinon judicieuse, était toujours reçue

avec bonté. Si les prix étaient un peu plus haut, ou qu’on rapportât que

les oignons et le beurre allaient baisser, j’étais heureux. Cependant,

si le contraire était vrai, je m’en allais, et je demandais à mon opium

mes consolations. Et combien de fois, essayant de retrouver ma route,

d’après les règles de la navigation, en fixant l’étoile polaire et

cherchant audacieusement un passage au nord-ouest, au lieu de doubler

tous les caps et les isthmes que j’avais rencontrés, en sens inverse,

j’arrivais subitement dans des carrefours tellement inconnus, des

endroits si difficiles, qu’ils auraient raillé l’impudence des porteurs

et confondu l’intelligence des cochers! Je crus d’abord plusieurs fois

avoir découvert quelques _terras incognitas_, et me proposais bien de

consulter la carte de Londres. Tout cela cependant me coûta cher plus

tard, lorsque la face humaine peupla mes rêves et que mes longs détours

dans la ville revinrent effrayer mon sommeil, et m’apporter une douleur

plus grande que l’inquiétude, plus affreuse que le remords.

Je crois avoir prouvé que l’opium ne produit ni l’engourdissement ni

l’inaction, mais, au contraire, fait courir les carrefours et les

théâtres. Franchement pourtant, ce ne sont pas là des places dignes d’un

_mangeur d’opium_, lorsqu’il est parvenu au plus haut degré de

l’exaltation. La solitude lui plaît alors, et la foule l’oppresse; la

musique même est une jouissance trop grossière et trop sensuelle pour

lui. Il cherche le silence, aliment des profondes rêveries et des

méditations délicieuses. Pour moi, je n’étais que trop enclin à méditer;

et les misères dont j’avais été la victime aussi bien que le témoin

avaient augmenté ce penchant à la mélancolie. Je ressemblais en vérité à

celui qui, suivant la vieille légende, entrait dans la cave de

Trophonius; et mon remède était de me contraindre à vivre en société, et

à occuper mon esprit des choses extérieures. Mais, après avoir pris de

l’opium, je tombais dans de longues rêveries; et plus d’une fois il

m’est arrivé, dans une nuit d’été, lorsque je m’asseyais à ma fenêtre

qui donnait à la fois sur la mer et sur toute la ville de L..., de

rester, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, sans bouger et sans

vouloir bouger.

* * * * *

On va m’accuser de mysticisme, de behménisme, de quiétisme, etc.; mais

cela ne m’_inquiète_ pas. Sir H. Vane, le plus jeune, était un de nos

plus grands sages, et pourtant l’on peut voir dans ses œuvres de

philosophie s’il n’est pas plus mystique que moi. Je soutiens que la

scène elle-même ressemblait aux impressions qu’elle faisait naître. La

ville de L..., avec ses clochers et ses toits tout couverts de fumée et

de brumes, représentait la terre avec ses chagrins et ses tombeaux

qu’elle oublie, et pourtant qu’elle laisse voir encore. L’Océan,

tranquille et infini, c’était l’âme du sage qui la contemple; et il me

paraissait que le tumulte, la fièvre étaient suspendus pour un temps; la

paix était garantie aux secrètes blessures du cœur; il y avait un repos,

un sabbat! Alors les espérances et les illusions se réconciliaient avec

l’horrible réalité de la mort et des jours qui sont passés. Ce n’était

pas la tranquillité de l’inertie, mais des forces opposées et égales qui

se maintiennent et s’arrêtent; non pas l’oiseau qui se repose, mais

celui dont les ailes vont si vite qu’on le dirait immobile et suspendu

dans les airs. Éternelle activité! Éternel repos!

Maintenant, lecteur bénévole, qui m’avez suivi jusqu’ici, si vous voulez

me suivre encore, lecteur indulgent, il faut être encore indulgent. Vous

savez sans doute par vous-même que ceux qui ont beaucoup lu, ou beaucoup

vu, ou beaucoup rêvé, ont beaucoup comparé; or, si le voyageur a

parcouru le monde dans sa chaise de poste, ou le curieux dans son

cabinet de travail, ou enfin le penseur dans son imagination vagabonde,

n’ont-ils pas dû choisir, chacun de leur côté, parmi tous ces peuples

bigarrés qui s’agitent à la surface de la terre, celui où ils auraient

voulu, sinon oublier leur patrie, du moins séjourner, comme les

hirondelles qui suivent les jours du printemps? Où l’on peut trouver

l’antipathie, on peut rencontrer aussi l’amour. On verra plus tard que

j’ai rencontré plus que l’antipathie.--Je veux parler à présent de mes

plaisirs.--L’Espagne a de tout temps été pour moi un lieu de délices où

se reportaient mes pensées et mes rêves; car, de si loin, j’écartais de

ma baguette magique la funèbre inquisition, la triste jalousie des

Castillans et les embuscades des assassins de grande route. Mais si,

dans un théâtre, assis à l’écart, je voyais de loin, sous les plis d’une

écharpe molle, quelqu’une de ces femmes dont Raphaël aurait peuplé son

Paradis, c’était en Espagnole que j’aimais à la transformer; je la

plaçais sous les bois touffus d’oliviers noirs, sous les berceaux

d’orangers blancs que Madrid ou Séville étalent dans leurs campagnes; ou

bien le soir, lorsque tout se taisait dans la ville, c’était derrière la

jalousie de fer ou de bois peint que je voulais la voir se pencher au

bruit d’une sérénade; c’est alors qu’agissait l’opium, prolongeant une

douce vision qui, sans son aide, eût passé comme une ombre; ne

pouvais-je pas dire, la réalisant? Car, si l’impression est durable et

forte, si elle a laissé son souvenir, que lui manque-t-il pour cesser de

s’appeler un rêve? et quel rêve délicieux! ce n’était pas seulement le

soir, mais dans la journée, aux plus grandes chaleurs de midi, que je la

trouvais encore derrière sa jalousie; le soleil, à travers la soie rouge

des stores, répandait une lumière aussi douce que les rayons de la lune,

sans être pourtant aussi triste, et par la fenêtre ouverte du côté de

l’ombre et du jardin, le bruit de la cascade arrivait faible jusqu’à

nous. Elle, à demi voilée, reposait sur un divan couleur d’azur clair

(couleur inséparable de ces sortes de rêves) et c’était là que, pendant

des journées entières, je restais à lui parler, à la voir, _mon œil sous

le sien_ (comme l’a dit quelqu’un), effleurant de ma main sa robe de

soie ou de velours, quelquefois sa main délicate et petite, rien de

plus, mais il y avait dans cette sensation seule de quoi peupler ma vie

entière de souvenirs; sensation qu’on ne peut se représenter qu’après

l’avoir éprouvée!

* * * * *

J’étais encore jeune alors; et ne me taxerait-on pas de folie, si je

rapportais des dialogues, des événements, des intrigues qui jamais n’ont

existé ailleurs que dans ma tête, lorsque sur le rivage de la mer je me

couchais au fond d’une petite barque, regardant le ciel et l’eau, tandis

que mon batelier chantait à voix basse. J’avais aussi adopté, pour voir

le coucher du soleil, une position que je n’ai jamais vu prendre à

d’autres qu’à moi; il s’agit de se coucher horizontalement sur le côté,

de sorte qu’on ait en face de soi la ligne de démarcation du ciel et de

la terre; car alors il semble qu’une roue énorme tourne au-dessus de

vous; le ciel paraît parfaitement arrondi; et les montagnes bleues, les

nuages dorés, les brumes grisâtres se mêlent si bien à tout ce qui

s’élève sur l’horizon, ou tout ce qui paraît s’abaisser du ciel,

qu’emporté d’ailleurs par le mouvement doux et régulier de ma barque,

j’aurais passé ma vie à rêver devant ce prisme éblouissant. C’était

comme une musique de l’âme, qui la faisait bondir et s’élancer hors

d’elle-même; alors paraissaient à mes yeux tous ces fantômes charmants

que créait mon imagination.

* * * * *

Ces rêves étaient trop délicieux pour durer longtemps; il faut que j’en

raconte un où l’on trouvera un singulier mélange de tristesse et de

joie.

* * * * *

Il me semblait que j’avais commis un grand crime (ce rêve me poursuivit

souvent) et dans la funèbre cour, à la lueur des torches et des

flambeaux, au milieu des piques et des hallebardes qui brillaient dans

l’obscurité, la voix monotone du greffier me lisait ma sentence, qui

finissait comme toujours «pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive;»

cependant, chose étrange, on me laissait ma liberté pour tout un jour.

C’était alors que mon songe devenait plus doux: ou dans les fêtes

étincelantes, parmi les danses légères et les groupes entremêlés; ou sur

des lacs immenses, dans une barque dont le vent faisait enfler la voile

aux sons des instruments, et tandis que la lune versait sur les flots

d’argent ses rayons,

Comme des pleurs d’amour;

ou dans l’été, sur le sommet des montagnes, au milieu des herbes, des

fleurs, des brises embaumées du soir, partout un sentiment inconnu de

volupté m’accompagnait. Il me semblait avoir à mes côtés un être (une

femme ou un ange, je ne sais) qui se penchait sur moi pour me consoler,

quand parfois, au milieu de ma joie, le souvenir de ma condamnation et

du sort qui m’attendait le soir, venait me saisir et m’abattre, comme un

coup de tonnerre pendant la moisson. Car tel était mon rêve; si, une

mandoline à la main, chacun, selon la mode italienne, chantait après le

repas champêtre, une ballade ou une romance, quand venait mon tour, je

saisissais l’instrument, et les femmes, enivrées _de joie, de vin et

d’amour_, applaudissaient de leurs mains blanches et délicates; mais

tout à coup la guitare me tombait des mains, je pâlissais, et l’idée de

la mort me faisait tressaillir et pleurer. Mon ange alors essuyant mes

larmes, peu à peu la joie revenait dans mon cœur, jusqu’à ce qu’une

volupté nouvelle vînt me rapporter un moment d’horreur nouveau.

* * * * *

Ce rêve est certainement un des plus tristes qu’on puisse imaginer; je

le donne pourtant aussi pour l’un des plus délicieux; car il tient un

milieu entre les rêves purement agréables et les apparitions terribles

qui vinrent m’épouvanter plus tard, comme la mélancolie tient le milieu

entre la gaieté folle et le sévère ennui.

* * * * *

Oh! gracieux, subtil et puissant opium! toi qui verses le baume sur la

plaie ardente, la consolation sur les peines qui ne finiront jamais; toi

qui, pour une nuit, rends à l’âme criminelle les espérances de la

jeunesse et des mains pures du sang des hommes; à l’âme fière du

philosophe, montres

_Les torts redressés, et les insultes vengées_;

toi qui élèves dans les ténèbres ton architecture fantastique, devant

laquelle pâlissent les Phidias et les Praxitèle, la splendeur de

Babylone et d’Hécatompylos; toi qui, sous les rayons pâles de la lune,

vas éveiller ceux qui dorment dans leurs tombeaux pour rendre aux jeunes

trépassées leur visage de quinze ans! Les hommes qui ont peuplé le

paradis de l’Orient des houris immortelles; le paradis de Rome des anges

au front vermeil; ceux à qui Dieu a donné le céleste don de poésie, le

génie de l’harmonie immense, ceux-là ne connaissent pas encore tout le

charme de tes voluptés divines, ô gracieux, subtil et puissant opium!

L'Anglais mangeur d'opium Traduit de l'Anglais et augmenté par Alfred de Musset, avec une notice par M. Arthur Heulhard · 第 10 / 23 题