J’avais sept ans lorsque mon père mourut, me confiant aux soins de
quatre tuteurs. Je fus envoyé à plusieurs écoles, grandes et petites; on
m’y distingua surtout pour mes progrès dans la langue grecque. A treize
ans, je l’écrivais avec facilité, et à quinze, non-seulement je
composais des vers grecs, en mètre lyrique, mais je le parlais aisément,
perfection à laquelle aucun écolier n’était parvenu de mon temps, et que
je devais à mon habitude de lire tous les jours les gazettes en grec
aussi bon que possible, _ex tempore_: car la nécessité d’exercer ma
mémoire, et mon imagination à trouver toutes les combinaisons des
périphrases équivalentes aux idées modernes, aux récits des choses
nouvelles, etc., me donna un tact et une mesure que la traduction de
tous les essais moraux ou autres ne m’aurait jamais fait obtenir. «Ce
garçon-là, dit un de mes maîtres à un étranger qui visitait la pension,
est en état de haranguer un auditoire en grec, mieux que vous ou moi ne
pourrions le faire en anglais.» Celui qui parlait ainsi était un savant
et «un bon classique,» et de tous mes instituteurs le seul pour qui
j’eusse quelque affection et quelque respect. Malheureusement pour moi
(et, comme je le sus plus tard, à la grande indignation de cet honnête
homme), je fus enlevé à ses soins pour être transmis à la garde, d’abord
d’un imbécile poursuivi perpétuellement d’une frayeur, panique que lui
causait son ignorance mal déguisée; et, enfin, d’un vénérable professeur
qui dirigeait un grand et ancien collége. C’était un homme bien strict
et bien exact, mais (comme la plupart des professeurs du collége
d’Oxford) rude et _mal-plaisant_. Misérable contraste avec l’élégance
étonienne de mon maître favori! De plus, il ne pouvait cacher à nos
observations quotidiennes la pauvreté et la maigreur de son
intelligence. C’est une triste chose pour un enfant que de se sentir
au-dessus de ses instituteurs, soit en science, soit en facultés. Je
n’étais pourtant pas seul dans ce cas-là, car deux de mes compagnons
d’étude étaient meilleurs hellénistes que le supérieur, quoique non
moins inhabiles à sacrifier aux grâces. Lorsque j’y entrai, je me
souviens que nous lûmes Sophocle, et c’était un continuel triomphe pour
le savant triumvirat, de voir notre «Archididascalus» (comme il aimait à
être appelé), apprenant notre leçon avant de nous l’expliquer, et
prenant une marche régulière pour sauter à pieds joints, au moyen de la
grammaire et du _lexicon_, par-dessus les chœurs trop difficiles. Comme
nous ne voulions jamais ouvrir nos livres avant qu’il eût fini son
exercice préparatoire, nous passions ordinairement le temps à faire des
épigrammes sur sa perruque, ou quelque autre chose d’une égale
importance. Mes deux compagnons étaient pauvres et attendaient tout de
l’Université, sur la recommandation du maître; mais moi, qui possédais
un petit patrimoine suffisant pour mon entretien au collége, je n’avais
qu’une idée, c’était d’en sortir. Je m’épuisai en vaines demandes et
rapports inutiles auprès de mes tuteurs. L’un d’eux, le plus raisonnable
et le plus instruit, demeurait loin; deux autres avaient laissé leur
autorité au quatrième, avec qui j’avais à négocier: digne homme, mais
hautain, obstiné et impatient. Après un certain nombre de lettres et
d’entrevues, trouvant mon ennemi incorrigible, et même exigeant, je
résolus de prendre d’autres mesures.
L’été arrivait alors à grands pas, et j’entrais dans ma dix-septième
année, année après laquelle je m’étais fait à moi-même le serment de ne
plus être compté parmi les écoliers. L’argent étant ce dont j’avais
surtout besoin, j’écrivis à une dame de haut rang qui, bien que
très-jeune, m’avait vu très-petit, et m’avait dernièrement traité avec
une grande distinction. Je lui demandai qu’elle me prêtât cinq guinées.
La réponse se fit attendre une semaine. Je perdais enfin l’espérance,
lorsqu’un domestique vint m’apporter une lettre avec une couronne sur le
cachet. L’épître était douce et aimable; ma belle correspondante était
aux eaux, et c’était là le motif du retard qui m’avait tant inquiété; du
reste, je trouvai le double de ce que je demandais, et mon heureux
caractère me suggéra aussitôt cette idée que, si je ne le lui rendais
_jamais_, elle n’en serait pas plus pauvre.
Tout, maintenant, était prêt pour mon escapade; dix guinées à ajouter à
deux (ou environ) qui me restaient de mon argent, me semblaient un
trésor à n’en jamais finir; c’est à cet âge heureux, si le pouvoir de
créer appartient à l’homme, que l’esprit de plaisir et d’espérance doit
le rendre infini!
C’est une juste remarque du docteur Johnson (et même, ce qu’on ne peut
pas dire de toutes ses remarques, c’en est une prise dans le cœur
humain), que nous ne pouvons, en conscience, faire pour la dernière
fois, sans quelque souci, une chose que nous sommes habitués à faire
tous les jours. Je sentis profondément cette vérité, lorsque j’en vins à
quitter un endroit que je n’aimais pas, et où je n’avais jamais été
heureux.
Le soir qui précéda ma fuite, lorsque dans la vieille et sombre salle
j’entendis pour la dernière fois la prière du soir, et que l’appel étant
fait, mon nom sortit le premier comme d’habitude, je m’avançai, et
passant devant le maître qui se tenait debout, je le saluai et regardai
attentivement en face.--«Il est vieux et infirme, pensais-je, je ne le
reverrai plus en ce monde.» J’avais raison; je ne l’ai jamais revu, ni
ne le verrai jamais. Il me regarda d’un air bienveillant, sourit, me
rendit mon salut (ou plutôt mon adieu), et nous nous séparâmes pour
toujours. Je ne pouvais l’aimer _intellectuellement_; mais il avait
toujours été bon pour moi; il m’avait traité avec une grande indulgence,
et l’idée qu’il serait mortifié de ma fuite me fit de la peine.
Vint enfin le jour qui devait signaler mon entrée dans le monde, et qui
a tant influé sur ma vie entière. Je logeais dans le corps de logis du
_maître_, et l’on m’avait accordé une chambre particulière, qui me
servait de dortoir et de salle d’étude. A trois heures et demie du
matin, je me levai, et regardai avec émotion les tours «dorées par le
jour naissant» qui commençaient à témoigner la présence du plus ardent
soleil de juillet. Je demeurai ferme dans ma résolution, mais comme
agité par la crainte d’un danger inconnu; et, certes, si j’avais vu
l’orage prêt à crouler sur ma tête, j’aurais été plus agité encore.
Pourtant, le paisible et profond repos dont j’étais entouré dissipa, en
quelque sorte, cette vague inquiétude. Le silence du matin est plus
profond que celui de minuit, et pour moi le silence d’une matinée d’été
est plus touchant que tout autre silence, car la lumière étant vive et
pure, il ne diffère alors du jour que par l’absence de l’homme; ainsi la
paix de la nature reste et s’étend sur tous les êtres, jusqu’au moment
où l’homme, avec son esprit mobile et impatient, en vient troubler la
sainteté! Je m’habillai, pris mon chapeau et mes gants. Depuis un an et
demi, cette chambre avait été «la citadelle de mes pensées;» j’en
pouvais dire comme André Chénier[3]:
_Là je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense._
[3] Cette citation n’est pas dans les éditions anglaises que nous
avons eues sous les yeux. C’est sans doute Musset qui intervient.
(A. H.)
Et quoiqu’il fût vrai que dans les derniers temps, moi qui suis né pour
aimer et être heureux, je fusse devenu sombre et morose durant ma fièvre
de détention, cependant, d’un autre côté, en ma qualité d’amateur de la
science et des plaisirs de l’esprit, je ne pouvais pas avoir été privé
de toute espèce de jouissances au milieu de ma tristesse habituelle. Je
pleurai en regardant ma chaise, mon écritoire et mes livres. Maintenant
que j’écris ceci, il y a dix-huit ans entre moi et ce souvenir;
cependant, en ce moment même, je vois, aussi distinctement que si cela
s’était passé hier, les traits et l’impression du dernier objet qui eut
mon dernier regard. C’était un portrait de la belle... qui pendait sur
la cheminée; sa bouche et ses yeux étaient si divins, et tout son air si
plein de bienveillance et de grâce, et en même temps de tranquillité
plus qu’humaine, que cent fois j’avais laissé tomber ma plume ou mon
livre pour puiser un peu de joie dans cette contemplation céleste, comme
un dévot aux pieds de sa madone!
Tandis que je regardais, quatre heures sonnèrent. Je courus au tableau,
je l’embrassai, et sortis doucement...
Les ris et les pleurs se confondent si bien dans la vie, que je ne puis
m’empêcher de rapporter un incident qui pensa faire échouer mon projet,
et dont pourtant je souris encore. J’avais un paquet très lourd; car,
outre mes habits, il contenait presque toute ma bibliothèque. La
difficulté était de le transporter à une voiture; ma chambre, d’autre
part, était perdue dans les airs, et pour comble de malheur, on ne
pouvait sortir du palier qu’en traversant la galerie où venait aboutir
la chambre du supérieur. J’étais l’enfant gâté de la maison; sachant
bien que je ne serais pas trahi, j’avais mis dans ma confidence un des
_grooms_ du maître. Il arriva donc, ayant juré d’être discret, et se
chargea de mon coffre. J’avais peur qu’il ne fût trop lourd, quoique
j’eusse affaire à un homme
_Aux épaules d’Atlas, capable de tenir
Le poids des plus larges royaumes._
Il avait un dos grand comme la plaine de Salisbury.
Il persista donc à vouloir emporter seul le paquet fatal, tandis que je
prêtais l’oreille aux moindres craquements de la cloison. Pendant
quelque temps, je l’entendis descendre d’un pied ferme et léger; mais,
hélas! comme il franchissait le pas dangereux, il glissa, et le terrible
fardeau, quittant l’épaule du porteur, continua sa route, si bien que
gagnant de la force à chaque marche, il arriva ou plutôt se lança avec
un bruit de trente diables contre la porte de l’Archididascalus. Ma
première idée fut que tout était perdu; et ma seule chance de salut
était dans le sacrifice de mon bagage. Cependant la réflexion me fit
attendre l’issue de l’aventure. Le groom était plus qu’alarmé, autant
pour moi que pour lui; mais, en dépit de sa frayeur, le contre-temps
redouté avait si irrésistiblement excité sa gaieté bruyante, qu’il se
perdait dans un long et éclatant témoignage de sa joie, capable
d’éveiller les sept dormeurs. Moi, en l’entendant, je ne pus m’empêcher
de l’imiter. Nous attendions dans cette posture que D... sortît de sa
chambre: car ordinairement une souris qui remuait le faisait jeter à bas
de son lit. Je ne puis comprendre ce qui l’y fit rester alors. D...
avait une infirmité qui, le tenant souvent éveillé, rendait probablement
son sommeil plus profond. Reprenant toutefois courage, le groom arriva
en bas sans autre accident; je restai immobile jusqu’au moment où je vis
mon coffre en route vers la voiture. Alors «que la Providence
m’accompagne!» Je partis à pied, emportant un petit paquet sous un bras,
et, sous l’autre, un volume in-12 qui contenait environ huit pièces
d’Euripide.
Mon intention avait été d’abord de gagner le Westmorland, et deux motifs
m’y portaient: l’amour que j’ai pour ce pays, puis quelques raisons
particulières à moi. Un accident pourtant me fit changer de direction et
je tournai vers le pays de Galles.
Après avoir erré quelque temps dans le Denbighshire, le Merionethshire
et le Caernarvonshire, je pris un logement dans une petite maison bien
propre, à B... J’y serais resté longtemps, car la vie y est très facile.
Mais le hasard en décida autrement; mon hôtesse avait été la servante,
ou la femme, ou la nourrice d’une Dame appartenant à la famille de
l’évêque de ..., et il n’y avait pas longtemps qu’elle s’était mariée et
_établie_ (comme disent les gens du peuple). Dans une petite ville comme
B..., il suffisait d’avoir vécu dans la famille d’un évêque pour occuper
un certain rang. Et ma bonne hôtesse avait plutôt trop que trop peu
d’amour-propre à cet égard. Ce que mylord disait et ce que mylord
faisait, son importance au parlement, son influence à Oxford; c’était
toute la conversation de tous les jours. Je supportais cela très bien,
car je suis d’un trop heureux naturel pour jamais rire au nez de
personne, et je prenais en patience le bavardage de la digne femme.
Pourtant elle dut s’apercevoir infailliblement que je ne partageais que
modérément son enthousiasme; et ce fut peut-être pour se venger de mon
indifférence, peut-être par naïveté, qu’elle me répéta un jour une
conversation où j’étais pour quelque chose. Elle avait été à l’Évêché
présenter ses respects à la famille de son ancienne maîtresse, et, après
dîner, on l’avait admise dans la salle à manger. En faisant l’histoire
de son économie domestique, elle vint à dire qu’elle avait loué ses
appartements; là-dessus le bon évêque prit soin de lui conseiller de
bien choisir ses hôtes,--car, dit-il, vous devez vous rappeler, Betty,
que vous êtes sur la route de la capitale, et qu’ainsi une multitude de
banqueroutiers irlandais se sauvant en Angleterre, ou de banqueroutiers
anglais se sauvant en Irlande, doivent passer par ce chemin. L’avis sans
doute était raisonnable, mais elle pouvait se contenter d’en faire le
sujet de ses méditations privées sans me mettre dans sa confidence. Ce
qui suivait ne valait pas autant:--Oh! mylord! répliqua mon hôtesse
(ceci venait après d’autres détails), je ne pense pas réellement que ce
jeune homme soit un banqueroutier, parce que...--Vous ne me croyez pas
un banqueroutier? dis-je en l’interrompant avec indignation: je vous
épargnerai dorénavant la peine de faire de telles réflexions! et sans
retard je me disposai à partir. La bonne dame paraissait prête à
s’excuser de son mieux; mais une expression énergique de dédain et de
dignité, que j’ai peur d’avoir appliquée au savant ecclésiastique
lui-même, fit naître à son tour son indignation, en sorte que toute paix
devint impossible. J’étais vraiment fort en colère de ce que cet évêque
avait fait naître des doutes sur ma probité, quoique d’une manière bien
indirecte, et j’eus l’idée de lui dire ma façon de penser à cet égard
_en grec_, ce qui en même temps l’aurait peut-être forcé de répondre
dans la même langue, auquel cas il devait paraître aux yeux de tout le
monde que j’étais un meilleur helléniste. Des réflexions plus sages
m’ôtèrent toutefois cette puérile envie: je pensai que l’évêque avait le
droit de conseiller une vieille servante, qu’il ne m’avait nullement
désigné, et que la même légèreté d’esprit qui avait fait répéter à miss
Betty les discours de sa révérence, avait fort bien pu leur prêter un
sens trop conforme aux sentiments de l’interprète.
Je quittai la maison dans l’heure même, et cela fut très malheureux pour
moi, attendu que, courant d’auberge en auberge, je me fus bientôt
débarrassé du peu d’argent qui me restait; enfin je me trouvai réduit au
régime le plus sobre qui se puisse imaginer, c’est-à-dire à un repas par
jour; et quel repas! Cependant l’appétit qu’à mon âge devaient exciter
un exercice violent et l’air vif des montagnes, me causait d’étranges
douleurs, car je ne prenais qu’un peu de café ou de thé. Il fallut même
bientôt m’en priver, et tout le temps que je demeurai dans le pays de
Galles, je vécus de fruits de buissons, de pommes, ou de ce que je
pouvais gagner de temps en temps, lorsque je trouvais l’occasion de me
rendre utile. J’écrivais quelquefois des lettres pour des fermiers qui
avaient des relations à Liverpool ou à Londres; plus souvent des lettres
d’amour pour des jeunes filles de Shrewsbury ou d’autres villes
environnantes. J’étais alors reçu avec une grande joie et traité
généralement avec hospitalité.
Une fois, surtout, près du village de Llan-y-Styndw (ou un nom à peu
près pareil), dans une partie peu habitée du Merionethshire, je restai
trois ou quatre jours dans une maison où des jeunes gens m’accueillirent
avec tant de bienveillance, que j’en ai conservé un souvenir
ineffaçable. Cette famille consistait en quatre sœurs et trois frères,
tous d’un âge raisonnable, et tous remarquables par l’élégance et la
délicatesse de leurs manières. Je ne me rappelle pas avoir jamais
rencontré tant de beauté réunie à un cœur si compatissant et si bon,
excepté peut-être une ou deux fois dans le Westmorland et le Devonshire.
Ils parlaient tous anglais; et c’est une chose qu’on trouve
difficilement dans une famille si nombreuse, surtout dans les villages
éloignés de la grande route.
J’écrivis, à mon entrée chez eux, une lettre d’affaires, pour un des
jeunes gens qui traitait avec un militaire anglais; et, plus en secret,
deux lettres d’amour pour deux des sœurs. Ces jeunes filles étaient plus
intéressantes qu’on ne peut dire, et très aimables. Au milieu de leur
confusion et de leur rougeur, tandis qu’elles me dictaient, ou plutôt
qu’elles me donnaient des instructions générales, je n’eus pas besoin de
beaucoup de pénétration pour sentir qu’elles voulaient des lettres aussi
tendres que possible, sans pourtant blesser la délicatesse de l’orgueil
féminin. Je parvins à si bien modérer mes expressions, que l’un et
l’autre de ces deux sentiments se trouva observé, et elles furent si
contentes de la manière dont j’exprimais leur pensée, que (dans leur
simplicité) elles s’étonnèrent d’avoir été si vite devinées.
La réception qu’on éprouve de la part des femmes dans une famille,
détermine généralement celle qu’on doit attendre de la famille entière.
J’avais rempli mes fonctions de secrétaire-interprète à la satisfaction
générale (peut-être aussi les amusais-je par ma conversation); enfin, je
fus pressé de rester, avec une cordialité à laquelle je ne pus résister
bien fort. Je couchais avec les frères, la seule chambre vacante étant
dans l’appartement des jeunes femmes; mais du reste j’étais traité comme
on ne doit pas avoir la prétention de l’être, avec une bourse aussi
légère que la mienne, comme si ma science eût suffi pour me faire croire
«de bonne famille.» C’est ainsi que je vécus trois jours et une partie
du quatrième: et les marques d’amitié dont ils me comblaient, me
prouvent qu’ils m’auraient gardé jusqu’à présent si leur volonté avait
suffi pour cela. Mais, le dernier jour, je m’aperçus à déjeuner qu’ils
voulaient me dire quelque chose qui les embarrassait; et, en effet, l’un
des jeunes gens m’expliqua que leurs parents étaient partis, la veille
de mon arrivée, pour une assemblée annuelle de méthodistes qui se tenait
à Caernarvon, et qu’ils devaient revenir le jour même; et s’ils
n’étaient pas aussi polis qu’ils devaient l’être, ils me demandaient au
nom de tous de ne pas m’en offenser.
Les parents revinrent avec des visages grognons, et «dym sassenach» (il
n’est pas anglais) fut tout ce que je pus obtenir pour réponse à mes
politesses. Je vis de quoi il s’agissait; et prenant congé de mes jeunes
hôtes, je continuai ma route; car, bien qu’ils plaidassent auprès de
leurs parents avec zèle en ma faveur, et qu’ils voulussent auprès de moi
excuser leurs parents eux-mêmes, en me disant que «c’était leur
manière», je compris aisément que mon talent pour les lettres d’amour ne
me réussirait pas beaucoup mieux auprès de deux braves sexagénaires, de
plus méthodistes, que mes saphiques ou mes alcaïques grecs; et ce qui
avait été de l’hospitalité, lorsque je devais tout à l’aimable
courtoisie de mes jeunes amis, devenait de la charité avec la rude
allure de ces vieilles têtes. Certes, M. Shelley a raison dans ses
réflexions sur la vieillesse; à moins qu’elle ne soit puissamment
contrebalancée par des agents de nature contraire, son souffle stérile
corrompt et dessèche misérablement tout noble élan du cœur humain.
J’eus presque aussitôt, par des moyens qui sont indifférents au lecteur,
l’occasion d’aller à Londres. Et alors commença la dernière et la plus
triste période de mes longues souffrances, que je pourrais appeler mon
agonie.