Formes actuelles des aspirations populaires.
Une des grandes difficultés de l’heure prochaine sera non seulement
d’imposer la paix au dehors, mais aussi de l’obtenir au dedans. De
graves symptômes montrent que cette paix intérieure sera aussi ardue que
celle qu’il fallut établir avec nos ennemis.
La propagande socialiste a, d’ailleurs, trouvé un terrain bien préparé
par un mécontentement général dont les causes sont multiples.
C’est par des grèves innombrables que le mécontentement populaire se
manifesta dans les divers pays. Elles se présentent partout avec un
caractère nouveau qui les différencie nettement des grèves antérieures.
Jusqu’ici, en effet, les réclamations ouvrières avaient pour but unique
un accroissement de salaires. Jamais elles ne s’étaient proposé
d’obliger les gouvernants à certains actes politiques faisant partie des
attributions de l’État.
On peut juger de leur état d’esprit actuel d’après le programme présenté
au Congrès des cheminots par un de ses membres influents:
«Toutes relations, y est-il dit, doivent être rompues avec les
Compagnies et les pouvoirs publics.
Nous devons être, avant tout, un organisme destructif. Faisons d’abord
table rase, nous reconstruirons après.
Il n’y a point pour nous de salut hors la grève générale, génératrice
de la révolution. La dictature du prolétariat s’inspire de la théorie
communiste libertaire, c’est-à-dire action directe des exploités
contre les exploiteurs; démolition de la société actuelle et
opposition à toute organisation nouvelle.»
Un des ordres du jour, voté avec enthousiasme, contenait les passages
suivants:
«Considérant que les révolutionnaires russes, hongrois et allemands ne
font qu’appliquer les principes que nous avons toujours défendus et
que l’_expropriation capitaliste_ demeure à l’ordre du jour de notre
propagande et de notre action,
Se séparent aux cris de: «Vive la grève générale! Vive la révolution
sociale!»
* * * * *
Les grèves actuelles sont dirigées par des chefs de syndicats auxquels
les ouvriers obéissent avec une facilité qui montrent bien le besoin de
la presque totalité des hommes d’être guidés. Les meneurs réunissent en
un faisceau les volontés individuelles incertaines. Ils opèrent une
sorte de cristallisation dans un milieu amorphe.
Pour agir sur les collectivités soumises à leur influence ils doivent
posséder une volonté impérieuse. Les chefs de syndicats connaissent bien
ce principe et ne laissent pas discuter leurs brèves injonctions. Un
geste a suffi pour que 500.000 cheminots se missent en grève sans se
soucier d’affamer leur pays.
Les exigences de ces syndicats, auxquels le pouvoir de décréter des
grèves confère une indiscutable force, croissent à mesure que faiblit la
résistance des gouvernants. Ils ne sont encore aujourd’hui qu’un état
dans l’État, mais ils aspirent à devenir tout l’État.
Leurs prétentions atteignent souvent l’extravagance. A Paris, ils
intimèrent aux directeurs de théâtres l’ordre de ne pas accepter
d’artistes non syndiqués à la Confédération générale du travail et on a
pu lire dans les journaux que les artistes des grands théâtres
subventionnés (Opéra, Opéra-Comique, Odéon), «vinrent à la C.G.T.
déclarer que pour obéir à l’ordre syndical qui venait de leur être donné
ils allaient se mettre en grève».
Avant longtemps, sans doute, la C.G.T. donnera au ministre des
Beaux-Arts l’ordre de refuser l’entrée des salles d’expositions aux
peintres non syndiqués, et interdira aux éditeurs de publier les livres
d’auteurs non syndiqués, etc. La dictature du prolétariat, dont nous
étudierons bientôt les effets, se trouverait alors réalisée.
L’universalité du mouvement gréviste dans tous les pays constitue une
aspiration inconsciente des travailleurs manuels à devenir les maîtres
et remplacer leurs chefs dans la direction des affaires. Les exemples de
la Russie et de l’Allemagne montrent que cette expérience coûtera fort
cher aux peuples qui tenteront encore de la réaliser.
Tout pouvoir sans contrepoids s’intensifie progressivement en absorbant
les pouvoirs rivaux plus faibles, puis il périt par son exagération
même. Cette loi est une des plus vérifiées de l’histoire.
La France, divisée jadis en grands partis politiques, se fractionne
aujourd’hui en petits syndicats semblant jouir d’une puissance absolue,
puisque chacun d’eux possède la facilité d’arrêter la vie sociale. Que
les syndicats boulangers décrètent une grève et le pays est sans pain.
Que les cheminots refusent le travail et les grandes villes ne sont plus
approvisionnées. De même pour la plupart des professions.
En réalité, cependant, cette puissance est un peu illusoire. D’abord,
parce que les auteurs de telles grèves en sont les premières victimes;
en second lieu, parce que l’opinion publique, si influente aujourd’hui,
finirait par se dresser contre ces abus et exigerait des mesures de
répression indispensables, mais où toutes les libertés finiraient par
sombrer.
Les grèves partielles devenant de plus en plus gênantes pour tout le
monde, les syndicats associés aujourd’hui en arriveront à se
désolidariser, puis à se combattre. Les peuples n’ont pas péniblement
détruit la tyrannie des rois pour se soumettre aveuglément au despotisme
anonyme de syndicats ouvriers prétendant arrêter à leur volonté la vie
d’un pays.
* * * * *
Nous en sommes encore actuellement à la phase où les mots, les mythes,
les formules exercent une puissance souveraine sur l’âme crédule des
foules.
Éclairer ces foules sur leurs véritables intérêts est une des tâches les
plus nécessaires de l’heure présente. On n’y songe cependant guère. Les
politiciens cherchent à plaire, non à instruire.
Nous possédons d’innombrables ligues contre l’alcoolisme, la
dépopulation, etc., aucune ne s’est fondée pour instruire les masses et
leur montrer les réalités économiques qui vont conditionner leur
existence. Bien exceptionnels aujourd’hui sont les orateurs osant dire
tout haut les vérités nécessaires à connaître.
Pour réussir cet enseignement des classes populaires, il faudrait
étudier d’abord la mentalité de l’ouvrier et bien connaître les
arguments au moyen desquels les meneurs socialistes l’illusionnent; ne
pas dédaigner les gros effets oratoires qui agissent sur les foules, ne
pas hésiter non plus à entrer dans le détail des lois économiques qui
vont dominer le monde et ne tiendront compte ni de nos rêves ni de nos
volontés.
A une foi agissante, il faudrait opposer une foi également agissante.
Les apôtres ne se combattent qu’avec des apôtres, on ne le répétera
jamais assez.
* * * * *
Cette tâche d’instruction est urgente. Tous les esprits doivent être mis
nettement en face de la situation actuelle. Notre dette écrasante ne
peut diminuer qu’en fabriquant assez abondamment pour pouvoir exporter.
Importer sans exportation compensatrice constitue une menace de ruine
prochaine. Or, nos importations augmentent considérablement alors que
les exportations continuent à fléchir.
Les constantes interventions socialistes contre le capital contribuent
beaucoup à entraver l’essor de notre industrie. Un homme d’État anglais
a dit avec raison, que dans dix ans seulement on saura qui a gagné la
guerre. Ce n’est pas s’avancer beaucoup d’affirmer que le peuple qui
l’aura réellement gagnée sera celui chez lequel les doctrines
socialistes exerceront le moins d’action.
Si la situation de l’Amérique semble devoir être bientôt très supérieure
à celle de l’Europe, c’est en grande partie parce qu’à la haine des
classes elle a substitué leur association. L’ouvrier américain sait
parfaitement défendre ses intérêts, mais il sait aussi qu’enrichir le
patron contribue à s’enrichir soi-même. Il est également persuadé que
l’initiative privée et non l’intervention de l’État, constamment
réclamée par le socialisme français, engendre les progrès qui font
prospérer les nations.
Les Américains savent toutes ces choses, parce qu’ils les ont apprises
non seulement par l’expérience, mais aussi dans leurs écoles dirigées
par des maîtres dédaigneux des théories et ne tenant compte que des
réalités.
* * * * *
Les Allemands se félicitent fort de la désorganisation créée chez leurs
ennemis sous l’influence des meneurs socialistes. On en peut juger par
les passages suivants d’un mémoire du ministre allemand Erzberger:
«La position politique de l’Allemagne dans le monde s’est grandement
améliorée depuis l’armistice. Il y a six mois, nous avions en face de
nous dans les pays ennemis une opinion publique ferme et unie.
Aujourd’hui, comme il fallait s’y attendre, les intérêts individuels
reparaissent et diminuent la force des pays de l’Entente... Dans toute
l’Entente, il existe une tendance à concilier les principes wilsoniens
avec le programme du socialisme révolutionnaire...
Nous avons tellement affaibli la France qu’elle ne pourra jamais se
relever. Après un tel épuisement, la maladie finira par s’y
installer.»
La tactique actuelle de nos ennemis est très simple: encourager chez les
Alliés la propagande socialiste génératrice de désordres.
Les espoirs de revanche de l’Allemagne sont surtout orientés vers le
rôle qu’elle pourra jouer en Russie:
«Nous entreprendrons la reconstitution de la Russie et, avec un tel
appui, nous serons en mesure, dans dix ou quinze ans, d’avoir la
France à notre merci. La marche sur Paris sera plus facile qu’en 1914
et le continent nous appartiendra.»
On trouvera une preuve de l’appui que l’Allemagne rencontre aujourd’hui
en France, pour désorganiser le pays, dans une lettre adressée au
gouvernement par un groupe d’industriels et dont plusieurs journaux ont
reproduit les fragments suivants:
Le commerce et l’industrie de la région parisienne vous adressent un
appel désespéré. Des événements sans précédent se déroulent à Paris et
dans sa banlieue, dont la prolongation présenterait, tant pour l’ordre
social que pour le ravitaillement même de la population, des dangers
auxquels il ne serait plus possible de parer.
Sans cause apparente, les grèves éclatent, décidées en dehors des
chefs des organisations ouvrières, et _dont l’origine louche serait
peut-être aisée à déceler_.
Aussitôt, dans toute la banlieue, dans Paris même, les usines, les
ateliers, les magasins sont envahis par des bandes de gamins de quinze
à dix-huit ans, d’étrangers et de filles qui contraignent par les
menaces et les violences, ouvriers et employés laborieux à délaisser
le travail. _Nulle part, il n’a été possible de faire appel à la
police_, dont le rôle est cependant de maintenir l’ordre et de
protéger les honnêtes gens. Ce n’est pas de quelques atteintes
seulement à la liberté du travail, si souvent et si vainement
proclamée, que nous avons à nous plaindre, mais _d’une inertie totale,
absolue, de la force publique, qui laisse les commerçants et les
industriels sans défense à la merci d’une poignée de malfaiteurs_.»
Nous sommes prévenus du sort qui nous menace. Si la haine des classes
persiste, elle engendrera inévitablement une ruine générale et une
décadence sans remède.
Il s’agit, comme on l’a dit justement, bien plus de transformer les
esprits et les habitudes que de rechercher une formule de salaire plus
ou moins ingénieuse.
Cette transformation est difficile parce que depuis l’époque récente où
les peuples pensent et sentent par groupes, le rôle des illuminés
s’accroît sans cesse. Ces éternels rêveurs nous parlent de temps
nouveaux; mais, en réalité, ils sont victimes d’illusions mystiques
communes à tous les âges et dont le nom seul a changé. Répétant les
antiques formules d’espérance qui charmaient l’humanité à son aurore,
ils en sont revenus au mythe hébraïque de la Terre promise et
entreprennent une fois de plus la tâche de Sisyphe, condamné par les
dieux à remonter sans cesse au sommet d’une montagne un rocher qui en
retombait toujours.
Les prophètes des croyances nouvelles destinées à régénérer le monde
réussiront peut-être à le détruire, mais ils seront impuissants contre
les nécessités économiques qui dominent la vie des peuples.