M. Bassermann, leader du parti national libéral, disait en 1916:

«Une Hollande enfermée entre des territoires allemands et une Belgique

se trouvant sous l’influence allemande doivent venir et viendront tout

naturellement à l’Allemagne.»

Le fameux pangermaniste Treitschke, déclarait:

«C’est un devoir de la politique allemande de reconquérir les bouches

du roi des fleuves, le Rhin.»

Quant au général Von Bernhardi, son émule, dans son livre _l’Allemagne

et la prochaine guerre_, il faisait remarquer en 1913:

«Les Hollandais ne vivent plus que pour le profit et la jouissance,

sans but et sans combat, et avec cela l’Allemagne se voit privée de

ses sources naturelles de richesse, et de l’embouchure du Rhin. Notre

influence politique ne peut augmenter que quand nous aurons démontré

ouvertement à nos petits voisins qu’une réunion à l’Allemagne est leur

intérêt.»

L’Autriche, qui avait peu d’annexions à espérer et souffrait beaucoup

plus de la guerre que l’Allemagne, souhaitait une paix de conciliation,

mais elle se trouva obligée de poursuivre la même politique que son

arrogante alliée.

Sans la trahison de la Russie, l’Allemagne n’aurait certainement pu

continuer longtemps la lutte. Cette trahison lui ouvrit des perspectives

inespérées. Ainsi s’explique son empressement à traiter avec la bande de

révolutionnaires russes qui s’étaient emparés du pouvoir et à admettre

sans difficulté leur formule de paix: ni annexion ni indemnité.

Possédant d’ailleurs à peu près la Pologne, la Lithuanie, la Courlande,

l’Esthonie et la Livonie, réduites à l’état de protectorat,--sans parler

du vasselage économique de la Russie,--les Allemands ne pouvaient

souhaiter davantage. Le vaste empire Russe fût devenu pour eux un

grenier d’abondance.

* * * * *

Les buts de guerre énoncés par les États-Unis se présentèrent

généralement sous une forme un peu idéaliste. Voici comment son

président les formulait:

«Le but de cette guerre est d’affranchir les peuples libres de la

menace d’un militarisme formidable mis au service d’un gouvernement

irresponsable qui, après avoir secrètement projeté de dominer le

monde, n’a pas reculé, pour réaliser son plan, devant le respect dû

aux traités non plus que devant les principes depuis si longtemps

vénérés par les nations civilisées du droit international et de

l’honneur.»

* * * * *

La France est peut-être le pays qui a le mieux précisé ses buts de

guerre. Elle finit par laisser de côté les dissertations métaphysiques

sur le droit, la justice et la nécessité de détruire le militarisme

allemand. Dans un discours prononcé au Parlement, le 27 décembre 1917,

notre ministre des Affaires étrangères résuma ainsi nos buts de guerre:

restitution des territoires envahis, réintégration de l’Alsace-Lorraine

et réparation des dommages causés.

La question de l’Alsace-Lorraine était considérée par ce ministre non

seulement comme un problème territorial français, mais aussi comme un

problème moral, une alternative du droit ou de la force. «Selon qu’il

serait résolu dans le sens français ou dans le sens allemand, il y

aurait ou il n’y aurait pas une Europe nouvelle constituée conformément

aux principes et aux forces qui créent et qui mènent les nations

contemporaines.»

En réalité, l’Alsace-Lorraine était devenue le drapeau d’une doctrine.

C’est ce que certains écrivains des pays alliés n’ont pas très nettement

compris.

Assurément, il importait peu à un habitant de Chicago que l’Alsace

appartînt ou non à la France, mais il importait fort au même habitant de

Chicago que l’Allemagne n’exerçât pas une hégémonie qui eût paralysé le

commerce américain.

L’Alsace constituait donc bien le drapeau de la liberté mondiale. Restée

dans les mains de l’Allemagne, l’absolutisme et le militarisme

triomphaient dans le monde. C’eût été la défaite définitive des peuples

en lutte contre la domination de la Prusse.

Sur la question d’Alsace, les Alliés étaient, pour cette raison, décidés

à ne jamais céder. Or, comme les Allemands s’y montraient aussi résolus,

la guerre devait durer jusqu’à l’épuisement de l’un des combattants.

Quand des principes se trouvent en conflit, la lutte est forcément très

longue. Telles les guerres de religion en France et la guerre de Trente

ans en Allemagne. Telle encore la guerre de Sécession en Amérique,

prolongée jusqu’à la ruine totale de l’un des deux adversaires.

* * * * *

Il était intéressant de connaître l’opinion sur les buts de guerre des

grands partis ouvriers de France et d’Angleterre.

Le programme rédigé par le comité des Trade-Union et du Labour Party en

Angleterre, portait que le gouvernement allemand devrait réparer tous

les dommages causés à la Belgique, à laquelle sa complète souveraineté

serait restituée. La question de l’Alsace-Lorraine serait résolue par un

plébiscite.

Au congrès de Clermont-Ferrand les représentants français de la

Confédération générale du travail furent muets sur la question de

l’Alsace-Lorraine.

* * * * *

Dans ce qui précède, nous avons examiné seulement les buts de guerre

poursuivis par les divers peuples aux prises, sans nous préoccuper de

ceux qui furent atteints. Pour certains pays, l’Amérique par exemple,

ces derniers se montrent fort différents de ceux qui les avaient engagés

dans la lutte.

Quand les États-Unis se décidèrent à la guerre, après le torpillage

répété de leurs bateaux, ils avaient, comme je le rappelais plus haut,

une armée si faible que le Mexique pouvait impunément devenir arrogant

et le Japon leur tenir tête. L’Amérique possède aujourd’hui une armée

importante et son président acquit, momentanément, par le simple

déroulement des événements, et sans l’avoir rêvée, une place que

l’empereur d’Allemagne rêva sans pouvoir l’obtenir.

L’Allemagne, de son côté, réalisera peut-être, grâce à l’attitude de la

Russie, des buts que jadis elle osait à peine espérer. Le vasselage de

la Russie qu’entraînera la trahison socialiste sera très profitable aux

Allemands; mais pendant longtemps l’essor économique de ces derniers

restera entravé par la haine et la méfiance de tous les peuples à leur

égard. En outre, alors que la Germanie n’avait comme rivale que

l’Angleterre, elle en a vu naître deux nouvelles: l’Amérique et le

Japon. Pour l’heure prochaine c’est l’hégémonie britannique qui va

dominer l’Europe. La guerre n’aura fait, en réalité, que remplacer

l’hégémonie allemande par l’hégémonie anglaise.

* * * * *

La France devait atteindre, elle aussi, des buts qu’elle ne cherchait

pas. Sans parler de la possession de l’Alsace, sa résistance

inébranlable et prolongée devant un envahisseur formidablement armé, a

grandi dans le monde un prestige que ses luttes politiques et

religieuses commençaient à ternir.

Cette élévation de sa réputation morale n’est pas le seul résultat

retiré par la France de la terrible conflagration. Les nécessités de la

guerre l’amenèrent à renouveler des méthodes scientifiques et

industrielles très vieillies. La nécessité fit surgir en quelques mois

des transformations qu’aucun enseignement n’avait su obtenir en temps de

paix. L’aviation, la fabrication de produits chimiques, d’explosifs, de

matières colorantes, etc., ont réalisé des progrès insoupçonnables avant

la guerre. La nécessité s’est installée dans les laboratoires où

sommeillait une routine sourde jadis à toutes les objurgations.

S’il nous était donné de ressusciter les morts et de relever nos ruines,

on serait amené à se demander si la guerre ne nous fut pas utile.

L’homme peut généralement plus qu’il ne le croit, mais il ne sait pas

toujours ce qu’il peut. La lutte européenne aura été un de ces grands

cataclysmes capables de révéler aux êtres leur vraie valeur.

Psychologie des temps nouveaux · 第 27 / 66 题