«Une Hollande enfermée entre des territoires allemands et une Belgique
se trouvant sous l’influence allemande doivent venir et viendront tout
naturellement à l’Allemagne.»
Le fameux pangermaniste Treitschke, déclarait:
«C’est un devoir de la politique allemande de reconquérir les bouches
du roi des fleuves, le Rhin.»
Quant au général Von Bernhardi, son émule, dans son livre _l’Allemagne
et la prochaine guerre_, il faisait remarquer en 1913:
«Les Hollandais ne vivent plus que pour le profit et la jouissance,
sans but et sans combat, et avec cela l’Allemagne se voit privée de
ses sources naturelles de richesse, et de l’embouchure du Rhin. Notre
influence politique ne peut augmenter que quand nous aurons démontré
ouvertement à nos petits voisins qu’une réunion à l’Allemagne est leur
intérêt.»
L’Autriche, qui avait peu d’annexions à espérer et souffrait beaucoup
plus de la guerre que l’Allemagne, souhaitait une paix de conciliation,
mais elle se trouva obligée de poursuivre la même politique que son
arrogante alliée.
Sans la trahison de la Russie, l’Allemagne n’aurait certainement pu
continuer longtemps la lutte. Cette trahison lui ouvrit des perspectives
inespérées. Ainsi s’explique son empressement à traiter avec la bande de
révolutionnaires russes qui s’étaient emparés du pouvoir et à admettre
sans difficulté leur formule de paix: ni annexion ni indemnité.
Possédant d’ailleurs à peu près la Pologne, la Lithuanie, la Courlande,
l’Esthonie et la Livonie, réduites à l’état de protectorat,--sans parler
du vasselage économique de la Russie,--les Allemands ne pouvaient
souhaiter davantage. Le vaste empire Russe fût devenu pour eux un
grenier d’abondance.
* * * * *
Les buts de guerre énoncés par les États-Unis se présentèrent
généralement sous une forme un peu idéaliste. Voici comment son
président les formulait:
«Le but de cette guerre est d’affranchir les peuples libres de la
menace d’un militarisme formidable mis au service d’un gouvernement
irresponsable qui, après avoir secrètement projeté de dominer le
monde, n’a pas reculé, pour réaliser son plan, devant le respect dû
aux traités non plus que devant les principes depuis si longtemps
vénérés par les nations civilisées du droit international et de
l’honneur.»
* * * * *
La France est peut-être le pays qui a le mieux précisé ses buts de
guerre. Elle finit par laisser de côté les dissertations métaphysiques
sur le droit, la justice et la nécessité de détruire le militarisme
allemand. Dans un discours prononcé au Parlement, le 27 décembre 1917,
notre ministre des Affaires étrangères résuma ainsi nos buts de guerre:
restitution des territoires envahis, réintégration de l’Alsace-Lorraine
et réparation des dommages causés.
La question de l’Alsace-Lorraine était considérée par ce ministre non
seulement comme un problème territorial français, mais aussi comme un
problème moral, une alternative du droit ou de la force. «Selon qu’il
serait résolu dans le sens français ou dans le sens allemand, il y
aurait ou il n’y aurait pas une Europe nouvelle constituée conformément
aux principes et aux forces qui créent et qui mènent les nations
contemporaines.»
En réalité, l’Alsace-Lorraine était devenue le drapeau d’une doctrine.
C’est ce que certains écrivains des pays alliés n’ont pas très nettement
compris.
Assurément, il importait peu à un habitant de Chicago que l’Alsace
appartînt ou non à la France, mais il importait fort au même habitant de
Chicago que l’Allemagne n’exerçât pas une hégémonie qui eût paralysé le
commerce américain.
L’Alsace constituait donc bien le drapeau de la liberté mondiale. Restée
dans les mains de l’Allemagne, l’absolutisme et le militarisme
triomphaient dans le monde. C’eût été la défaite définitive des peuples
en lutte contre la domination de la Prusse.
Sur la question d’Alsace, les Alliés étaient, pour cette raison, décidés
à ne jamais céder. Or, comme les Allemands s’y montraient aussi résolus,
la guerre devait durer jusqu’à l’épuisement de l’un des combattants.
Quand des principes se trouvent en conflit, la lutte est forcément très
longue. Telles les guerres de religion en France et la guerre de Trente
ans en Allemagne. Telle encore la guerre de Sécession en Amérique,
prolongée jusqu’à la ruine totale de l’un des deux adversaires.
* * * * *
Il était intéressant de connaître l’opinion sur les buts de guerre des
grands partis ouvriers de France et d’Angleterre.
Le programme rédigé par le comité des Trade-Union et du Labour Party en
Angleterre, portait que le gouvernement allemand devrait réparer tous
les dommages causés à la Belgique, à laquelle sa complète souveraineté
serait restituée. La question de l’Alsace-Lorraine serait résolue par un
plébiscite.
Au congrès de Clermont-Ferrand les représentants français de la
Confédération générale du travail furent muets sur la question de
l’Alsace-Lorraine.
* * * * *
Dans ce qui précède, nous avons examiné seulement les buts de guerre
poursuivis par les divers peuples aux prises, sans nous préoccuper de
ceux qui furent atteints. Pour certains pays, l’Amérique par exemple,
ces derniers se montrent fort différents de ceux qui les avaient engagés
dans la lutte.
Quand les États-Unis se décidèrent à la guerre, après le torpillage
répété de leurs bateaux, ils avaient, comme je le rappelais plus haut,
une armée si faible que le Mexique pouvait impunément devenir arrogant
et le Japon leur tenir tête. L’Amérique possède aujourd’hui une armée
importante et son président acquit, momentanément, par le simple
déroulement des événements, et sans l’avoir rêvée, une place que
l’empereur d’Allemagne rêva sans pouvoir l’obtenir.
L’Allemagne, de son côté, réalisera peut-être, grâce à l’attitude de la
Russie, des buts que jadis elle osait à peine espérer. Le vasselage de
la Russie qu’entraînera la trahison socialiste sera très profitable aux
Allemands; mais pendant longtemps l’essor économique de ces derniers
restera entravé par la haine et la méfiance de tous les peuples à leur
égard. En outre, alors que la Germanie n’avait comme rivale que
l’Angleterre, elle en a vu naître deux nouvelles: l’Amérique et le
Japon. Pour l’heure prochaine c’est l’hégémonie britannique qui va
dominer l’Europe. La guerre n’aura fait, en réalité, que remplacer
l’hégémonie allemande par l’hégémonie anglaise.
* * * * *
La France devait atteindre, elle aussi, des buts qu’elle ne cherchait
pas. Sans parler de la possession de l’Alsace, sa résistance
inébranlable et prolongée devant un envahisseur formidablement armé, a
grandi dans le monde un prestige que ses luttes politiques et
religieuses commençaient à ternir.
Cette élévation de sa réputation morale n’est pas le seul résultat
retiré par la France de la terrible conflagration. Les nécessités de la
guerre l’amenèrent à renouveler des méthodes scientifiques et
industrielles très vieillies. La nécessité fit surgir en quelques mois
des transformations qu’aucun enseignement n’avait su obtenir en temps de
paix. L’aviation, la fabrication de produits chimiques, d’explosifs, de
matières colorantes, etc., ont réalisé des progrès insoupçonnables avant
la guerre. La nécessité s’est installée dans les laboratoires où
sommeillait une routine sourde jadis à toutes les objurgations.
S’il nous était donné de ressusciter les morts et de relever nos ruines,
on serait amené à se demander si la guerre ne nous fut pas utile.
L’homme peut généralement plus qu’il ne le croit, mais il ne sait pas
toujours ce qu’il peut. La lutte européenne aura été un de ces grands
cataclysmes capables de révéler aux êtres leur vraie valeur.