Buts de guerre atteints par divers peuples et buts qu’ils poursuivaient.
Lorsque les érudits de l’avenir compulseront les documents relatifs au
conflit qui ravagea le monde, ils seront surpris de l’amoncellement des
discours concernant les buts de guerre, ainsi que de leur imprécision et
de leur instabilité.
Les buts formulés devaient naturellement varier suivant les diverses
phases de la lutte. Mais on a pu constater au cours d’une même période
et sur un même sujet, des incertitudes et des flottements considérables.
Quand les Alliés, au début du conflit, déclaraient vouloir anéantir le
militarisme allemand, ils énonçaient un but à la fois imprécis et
chimérique, aucune victoire ne pouvant détruire, en effet, une croyance
partagée par soixante-dix millions d’hommes, et considérée par eux comme
la source même, non seulement de leur puissance, mais encore de leur
prospérité économique.
Les Allemands se montraient aussi imprécis et, de plus, peu sincères
quand ils prétendaient ne poursuivre dans cette lutte que la défense de
leur indépendance et s’assurer les garanties de cette indépendance. Ils
ont successivement déclaré être partis en guerre contre la barbarie
moscovite, puis contre la domination maritime de l’Angleterre, puis
contre l’encerclement économique de l’Allemagne. Toutes ces assertions
étaient si peu admissibles que neutres et alliés purent accuser
justement l’Allemagne de n’avoir jamais fait connaître ses buts de
guerre.
Mais les événements continuaient à marcher. Les idées évoluèrent, les
réalités s’appesantirent sur l’âme des peuples, et tous les
gouvernements, peu à peu, arrivèrent à mieux préciser les buts qu’ils
poursuivaient.
* * * * *
Examinons d’abord ceux de l’Allemagne.
Au début, ses prétentions étaient grandes. En Europe, il lui fallait la
Belgique, les bassins miniers de la France, plusieurs de nos provinces
et toutes nos colonies. En Orient, elle aspirait à conquérir l’Égypte,
le golfe Persique, la Perse et rêvait même la domination de l’Inde. Une
centaine de milliards au moins devaient être exigés des ennemis.
Les plans de conquête à l’occident, aux premiers jours de la guerre,
ayant échoué devant notre résistance, ces ambitions se restreignirent et
varièrent avec les diverses phases de la lutte.
Elles varièrent également, d’ailleurs, suivant les aspirations des
divers partis politiques dont l’influence prédominait.
Tous ces partis poursuivaient un but identique: l’hégémonie allemande,
mais chacun le poursuivait d’une façon différente. Les pangermanistes,
parmi lesquels figure la caste militaire et féodale, prétendaient
l’obtenir au moyen d’indemnités et d’annexions. Les industriels et la
bourgeoisie moyenne rêvaient surtout d’une paix économique leur assurant
la domination des marchés du monde.
Les pangermanistes furent les plus influents parce qu’ils avaient pour
eux les grands industriels vivant de la guerre, les professeurs des
universités, et surtout des chefs féodaux assez peu soucieux de la
situation économique.
Voici quelques extraits publiés, par M. Sauerwein montrant bien les
idées que professaient les Allemands à l’égard de divers peuples.
Le général Brossart von Schellendorf, ancien ministre de la guerre en
Prusse, écrivait quelques années avant le conflit:
«Entre la France et l’Allemagne il ne peut s’agir que d’un duel à
mort. La question ne se résoudra que par la ruine de l’un de ces deux
antagonistes. Nous annexerons le Danemark, la Hollande, la Belgique,
la Suisse, la Livonie, Trieste et Venise et le nord de la France, de
la Somme à la Loire.»
Le géographe Otto Tannerberg écrivait en 1911:
«La Hollande, la Belgique et la Suisse vivent grassement aux dépens de
l’Allemagne. Une fois le grand compte réglé avec la France et
l’Angleterre, ces trois petits pays doivent être incorporés à
l’Allemagne aux conditions édictées par celle-ci.»