LES HEURES NOUVELLES

L’année 1918 a marqué une date lumineuse dans les fastes de notre

histoire. Après une série de succès semblant leur présager un définitif

triomphe, nos agresseurs sombraient brusquement dans un cataclysme qui

détruisit du même coup les plus vieilles monarchies de l’Europe.

Jamais événements aussi contradictoires et aussi imprévus ne s’étaient

succédés en un temps si court. A l’âge des miracles il eût semblé

certain que des puissances supérieures mystérieuses étaient intervenues

pour changer le cours du destin.

Les puissances capables, malgré toutes les prévisions, de subjuguer le

plus formidable empire que le monde ait connu, étaient bien supérieures

mais non mystérieuses. Elles appartenaient à ce domaine transcendant des

puissances psychologiques qui, tant de fois au cours des siècles,

réussirent à dominer les forces matérielles quelle qu’en fût la

grandeur.

A toutes les phases du formidable conflit, ces puissances morales

manifestèrent leur action. Dans des pays jadis sans matériel militaire

et sans soldats elles firent surgir avec d’innombrables légions des

navires et des canons.

Jour après jour des agents matériels visibles naquirent sous l’influence

des puissances invisibles jusqu’au moment où les premières devinrent

capables de surmonter des obstacles tenus pour invincibles.

Les forces psychologiques, dont les actions morales font partie, ne

règlent pas seulement le sort des batailles. Elles régissent aussi tous

les domaines de la vie des peuples et fixent leur destinée.

* * * * *

Conçu dans le même esprit que nos ouvrages antérieurs sur la guerre, ce

nouveau livre étudiera au point de vue psychologique quelques-uns des

problèmes que le grand conflit a fait naître. On y verra une fois encore

que la plupart des questions politiques, militaires, économiques ou

sociales sont du ressort de la psychologie.

Cette science, si incertaine jadis, quand elle se confinait dans le

domaine de la théorie pure, est devenue capable d’éclairer les plus

difficiles questions. Hommes d’État, généraux, industriels même

l’invoquent chaque jour.

Si tant de problèmes présents ou passés sont d’ordre psychologique,

c’est que la vie des peuples a pour mobiles, en dehors de leurs besoins

biologiques, les conceptions qu’ils se font des choses. Or ces

conceptions dérivent des sentiments et des passions qui furent toujours

les grands moteurs de l’humanité depuis les origines de son histoire.

Des civilisations nouvelles sont nées, les luttes de jadis sur terre et

sur mer se poursuivent maintenant sous la terre, sous la mer et dans les

airs, mais si l’intelligence a évolué au cours des âges, les sentiments

restent identiques à ceux qui animaient nos plus lointains ancêtres.

Bien que la nature des sentiments n’ait pas changé, les agrégats qu’ils

peuvent former et dont l’ensemble constitue le caractère, ont varié

d’une race à l’autre et c’est pourquoi les destinées des divers pays

furent si différentes.

Il fut toujours dangereux d’ignorer ces différences. Les Allemands

perdirent la guerre pour les avoir méconnues. Leurs erreurs de la

psychologie des peuples armèrent contre eux des nations ne demandant

qu’à rester neutres.

Les Alliés commirent aussi des erreurs du même ordre surtout depuis la

paix. Elles seront étudiées dans cet ouvrage.

* * * * *

Les forces morales qui régissent l’évolution des peuples sont créées par

de longues accumulations héréditaires. L’État présent d’un être résulte

de sa vie antérieure comme la plante dérive de la graine.

Il découle de cette essentielle loi que les sociétés ne peuvent, comme

le croient tant de rêveurs, se refaire au gré de leurs désirs.

Sans doute les vieilles sociétés comme la nôtre contiennent beaucoup

d’éléments usés, non adaptés aux nécessités modernes et qui par

conséquent doivent disparaître. Procédés industriels trop anciens,

méthodes d’administration d’une complication inutile, marine commerciale

inférieure aux besoins actuels, etc.

Mais tous ces changements matériels impliquent d’abord des changements

de mentalité. Ce ne sont pas les institutions qui font la valeur des

âmes, mais les qualités des âmes qui font celles des institutions.

Les peuples latins sont malheureusement victimes d’une illusion, qui

pèse de plus en plus sur leur histoire. A peine sortis d’une époque où

la volonté des Dieux et des rois constituait les grands régulateurs des

choses, ils restent inconsciemment persuadés que leurs gouvernants ont

hérité de cette puissance et doivent diriger toute la vie d’un pays.

Avec l’évolution industrielle moderne cette illusion devient chaque jour

plus néfaste. Dans la phase actuelle du monde aucune intervention

étatiste, si judicieuse qu’on la suppose, ne saurait remplacer

l’initiative individuelle, l’amour du travail, le jugement et la

compétence.

* * * * *

Mais alors comment modifier un peu la mentalité d’un peuple puisque les

plus impératifs décrets seraient impuissants à la transformer.

Les moyens d’agir sur l’âme des hommes sont peu nombreux. En dehors des

croyances religieuses qui d’ailleurs n’agissent qu’aux siècles de foi,

l’éducation constitue le seul moyen d’action. C’est avec elle que la

Prusse unifia complètement en un demi-siècle l’âme de germains divisés

par les aspirations, la race et les croyances.

La plus nécessaire des réformes actuelles serait de transformer

entièrement notre université. Tâche difficile. Bien peu de personnes en

France comprennent que l’éducation du caractère est beaucoup plus

importante que celle de l’intelligence et que la récitation de gros

manuels ne suffit pas à transformer l’âme d’une génération.

Le rôle capital de l’éducation doit être de créer ces habitudes qui sont

les guides de la vie journalière. Elles orientent la conduite et sont

aussi les plus sûrs soutiens de la morale.

Les peuples ayant compris comme les Américains que pour créer des

habitudes, et notamment celle de savoir vouloir, c’est sur le caractère

qu’il faut agir, resteront par ce seul fait très supérieurs à ceux dont

l’éducation purement livresque ne s’adresse qu’à l’intelligence.

* * * * *

On parle beaucoup aujourd’hui de temps nouveaux, d’esprit nouveau, sans

d’ailleurs préciser le sens de ces expressions.

L’esprit nouveau se révèle surtout comme un état de mécontentement

général accompagné d’un besoin de changements.

Cet état mental est la naturelle conséquence de l’effroyable

bouleversement dont le monde n’est pas encore sorti. Il a ébranlé des

conceptions dont les sociétés avaient vécu et qui s’étant montrées

inefficaces ont perdu leur prestige. Des idées d’apparence nouvelle sont

nées. Elles bouillonnent violemment et prétendent s’imposer par la

force.

L’esprit de révolte s’observe aujourd’hui chez tous les peuples, dans

toutes les classes.

Esprit de révolte des ouvriers qui après avoir obtenu avec de fabuleux

salaires une réduction considérable des heures de travail voudraient

s’emparer du pouvoir politique et devenir gouvernants à leur tour.

Esprit de révolte des anciennes classes moyennes dont la situation est

devenue si inférieure à celle des ouvriers et des commerçants qu’elles

se sentent menacées de disparaître.

Esprit de révolte aussi chez les terribles inadaptés de l’université.

Persuadés que des diplômes obtenus en apprenant par cœur des manuels

devraient leur faire attribuer les premières places, ils veulent

renverser un ordre social méconnaissant leurs mérites. La dictature du

prolétariat qu’ils réclament, c’est en réalité leur propre dictature.

* * * * *

Les causes du mécontentement actuel sont donc diverses. Une des plus

justifiées résulte de l’impuissance des chefs d’État à créer, comme ils

l’avaient solennellement promis, une paix durable alors qu’ils

détenaient un dictatorial pouvoir.

Réunis en conseil suprême les maîtres du monde avaient fait espérer aux

peuples dans leurs discours, avec la disparition du militarisme une paix

universelle et des relations internationales fondées sur la Justice et

la protection des faibles.

La réalité s’est montrée tout autre. Une fois encore il a fallu

constater qu’en politique les principes invoqués restent sans rapport

avec la conduite.

Loin de disparaître, le militarisme n’a fait que grandir et il s’impose

maintenant à des peuples qui ne l’avaient jamais connu. Des États

puissants comme l’Angleterre n’hésitent pas à s’annexer les pays trop

faibles pour leur résister. La situation des peuples faibles à l’égard

des peuples forts est devenue celle d’un gibier sans défense devant un

chasseur sans pitié.

Malgré les principes bruyamment proclamés le monde continue à se laisser

guider par le besoin de conquêtes et les appétits qui l’avaient conduit

jusqu’ici. Rien n’est changé et les foules doivent supporter la mort des

récentes espérances.

C’est sans doute pourquoi nous voyons les conceptions qui inconsciemment

dirigent leurs âmes diverger de plus en plus de celles des gouvernants.

Il en est résulté qu’au sein de chaque pays grandissent deux principes

opposés: l’Impérialisme et l’Internationalisme. Étant inconciliables,

ils sont fatalement destinés à entrer violemment en lutte et de nouveau

bouleverser le monde.

L’impérialisme continue à régir l’histoire. L’Angleterre a profité de la

guerre pour agrandir immensément son empire, imposer sa volonté aux

peuples faibles et substituer en Europe son hégémonie à celle de

l’Allemagne.

A l’autre extrémité du monde, aux États-Unis et au Japon, se forment

deux autres centres d’impérialisme destinés à se disputer la possession

de l’Asie et qui feront équilibre peut-être à l’hégémonie anglaise.

L’Internationalisme qui s’oppose à l’Impérialisme possède une base

économique assez sûre: l’interdépendance des peuples, résultant de

l’évolution industrielle moderne mais il n’est représenté actuellement

que par les aspirations incertaines de classes ouvrières rivales. Il est

donc fort douteux que son heure soit venue.

* * * * *

Les impérialismes qui se forment ne seront certainement pas très tendres

à l’égard des peuples n’ayant pas assez de force pour se défendre. Même

avec ses Alliés l’Angleterre depuis la paix n’a cessé d’imposer sa

volonté.

Elle s’est emparée de toutes les colonies allemandes et a déclaré son

protectorat sur l’Égypte, la Palestine, la Perse, la Mésopotamie, etc.,

sans parler de la domination indirecte de la mer Baltique et de la

Méditerranée par les garnisons anglaises installées à Dantzig et à

Constantinople. Mais lorsque la France voulut s’annexer quelques

kilomètres d’un bassin houiller destiné à remplacer ses mines détruites

par les Allemands, l’Angleterre s’y opposa avec énergie. Elle s’opposa

d’ailleurs à la plupart de ses demandes.

Si l’hégémonie d’un peuple se caractérise par la possibilité d’imposer

sa volonté aux nations moins fortes, il faut bien reconnaître que

l’hégémonie Anglaise est solidement constituée. Les historiens de

l’avenir s’étonneront peut-être que la France l’ait si facilement

acceptée.

* * * * *

L’Impérialisme permettant à une nation de s’attribuer le droit de

gouverner les pays conquis et l’Internationalisme prêchant l’égalité et

la solidarité entre les nations, représentent, comme je le disais plus

haut, des formes d’idéals nettement contraires. Ils appartiennent tous

deux au domaine des forces mystiques qui ne peuvent être jugées par la

raison mais seulement d’après leur action sur les âmes.

L’impérialisme qui domine l’heure présente comme il a dominé le cours de

l’histoire fut toujours un puissant générateur du sentiment patriotique

nécessaire à la prospérité des peuples. Sans sa puissante action

l’Allemagne nous eût définitivement asservis.

Le patriotisme dérivé de l’impérialisme fait partie de ces idéals

mystiques qui à toutes les époques furent nécessaires pour soutenir

l’âme des nations.

Elles peuvent changer d’idéals mais ne pourraient s’en passer. Que cet

idéal soit la puissance de Rome, la grandeur d’Allah ou l’hégémonie de

l’Angleterre, il agit d’une même façon et donne aux âmes dominées par

lui une force qu’aucun argument rationnel ne saurait remplacer.

* * * * *

Une des difficultés de l’âge actuel est justement que des idéals

mystiques contradictoires et irréductibles se trouvent en présence.

L’âme humaine, quel que soit son niveau, eut toujours besoin d’illusions

mystiques pour soutenir ses aspirations et orienter sa conduite. C’est

pourquoi malgré tous les progrès de la science, les influences mystiques

qui ont tant de fois bouleversé le monde continuent à l’agiter encore.

De nos jours les croyances politiques ont remplacé les croyances

religieuses, mais elles ne sont en réalité que des religions nouvelles.

Une foi aveugle est leur vrai guide bien qu’elles invoquent sans cesse

la raison.

Le monde est actuellement aussi agité par les croyances politiques qu’il

le fut pendant les grands mouvements religieux: Islamisme, Croisades,

Réforme, Guerres de religion et bien d’autres encore.

Le rôle des croyances a été si prépondérant dans l’histoire que la

naissance d’un idéal mystique nouveau provoque toujours l’éclosion d’une

civilisation nouvelle et l’écroulement de civilisations antérieures.

Quand le Christianisme triompha des dieux antiques, la civilisation

romaine fut, par ce seul fait, condamnée à disparaître. L’Asie se trouva

également transformée par les religions de Bouddha et de Mahomet. Et

lorsque de nos jours une croyance politique nouvelle à forme religieuse

vint asservir l’âme mobile de Russes, le plus gigantesque empire du

monde fut désagrégé en quelques mois.

* * * * *

Si le socialisme exerce aujourd’hui tant d’action sur les multitudes

c’est justement parce qu’il constitue une religion avec son évangile,

ses prêtres et aussi ses martyrs. L’Évangile de Karl Marx contient

autant d’illusions que tous les évangiles antérieurs, mais ses fidèles

ne les perçoivent pas. Un des plus merveilleux privilèges de la foi est

de ne pouvoir être influencée ni par l’expérience, ni par la raison.

Les adeptes de la foi nouvelle la propagent avec l’ardeur des premiers

Chrétiens pour lesquels les dieux qu’ils voulaient renverser n’étaient

que d’impurs démons fils maudits de la nuit.

L’histoire montrant à quel point la plupart des croyances nouvelles

furent destructives avant de devenir constructives, on peut envier les

peuples tels que les Anglo-Américains, qui, ayant su adapter leur

ancienne foi aux besoins des temps nouveaux, ont réussi à conserver

leurs Dieux.

La philosophie pragmatiste développée sur le sol des États-Unis enseigne

que c’est à leur degré d’utilité sociale et non de véracité que doivent

être appréciées les croyances.

Ce n’est donc pas aux seules lumières de la raison qu’il faut juger les

dieux et les forces mystiques dont ils dérivent. Le philosophe doit les

considérer comme faisant partie de la série des hypothèses nécessaires

et fécondes dont les sciences elles-mêmes ne purent jamais se passer.

Ces considérations sont d’ailleurs sans intérêt puisque la naissance et

la mort des Dieux est indépendante de nos volontés. Nous ignorons encore

leur genèse et savons seulement que, subissant une commune loi, ils

finissent par décliner et périr, mais que l’esprit mystique qui les fit

naître garde à travers les âges une indestructible force.

Plus d’une fois au cours de l’histoire la logique mystique est entrée en

conflit avec la logique rationnelle, mais elles appartiennent à des

cycles de l’esprit trop différents pour pouvoir s’influencer. Quand les

hommes d’une époque renoncent aux Dieux qu’ils adoraient c’est pour en

adopter d’autres.

* * * * *

Nous sommes à une de ces heures de transition où les peuples oscillent

entre des croyances anciennes et une foi nouvelle. L’heure présente est

difficile. L’Europe politique, l’Europe morale aussi, représentent

d’immenses édifices à demi détruits qu’il faudra rebâtir.

A cette œuvre gigantesque chacun doit apporter sa part, si modeste

qu’elle puisse être. La collaboration des savants et des penseurs ne

sera pas la moins importante.

Préoccupé surtout de suivre les caprices de l’opinion sans laquelle il

ne peut vivre, l’homme politique se borne aux cas particuliers de chaque

jour et se contente de ces solutions approximatives dont l’histoire a

tant de fois montré les dangers. Son destin, comme l’a justement marqué

Clémenceau, «est de laisser aux penseurs la gloire des hautes

initiatives de l’esprit, pour se confiner dans l’expression moyenne des

formules moyennes, où les sentiments moyens des foules moyennes peuvent

se rencontrer».

* * * * *

Jamais la réflexion ne fut aussi nécessaire qu’aujourd’hui. On nous

recommande sans cesse d’agir, mais que vaut l’action sans la pensée pour

guide? Réfléchir conduit à prévoir et prévoir c’est éviter les

catastrophes. Ils avaient longuement réfléchi, les trop rares écrivains

qui, voyant venir l’inévitable conflit, conseillaient sans cesse de s’y

préparer. Leur voix ne fut pas entendue. Les foules et leurs maîtres

préférèrent écouter les assurances d’une légion de pacifistes affirmant,

d’après les sûres lumières de leur raison, que les guerres étant

devenues impossibles, il était inutile de s’y préparer.

C’est à de tels théoriciens ne voyant le monde qu’à travers leurs rêves,

que la France est en partie redevable de ses ruines. S’ils étaient

encore écoutés, on devrait désespérer de l’avenir et se résigner à une

décadence sans espoir.

Un célèbre ministre anglais a dit avec raison devant son parlement que

l’avenir des peuples dépendra surtout du parti qu’ils sauront tirer des

enseignements de la guerre.

Après avoir contribué à dominer les canons, la pensée doit maintenant

orienter la conduite. Si les écrits influencent peu les générations

vieillies ils peuvent au moins agir sur les générations nouvelles dont

les idées ne sont pas cristallisées encore. La pensée représente ce

qu’il y a de plus vivant dans l’histoire d’un peuple. Elle façonne

lentement son âme.

Psychologie des temps nouveaux · 第 12 / 66 题