Le grand historien qui a réduit à leur juste valeur les mensonges de
Sainte-Hélène, M. Charras, et M. Quinet dans un petit livre admirable,
n’ont pas assez, peut-être, insisté sur ce point: _Que la France l’avait
condamné_, rejeté, et je ne parle pas de la France royaliste, de la
Vendée, du Rhône, mais de la grande France impartiale qui faisait la
majorité immense du pays. Il n’en put tirer que 16 000 conscrits. Le peu
de voix qu’il avait à la Chambre des députés exprime parfaitement la
faible minorité qui le suivait encore, et qui prit part à cette guerre.
«Il avait trop peu de monde à Waterloo.» Pourquoi? C’est que la France
le connaissait, et qu’elle hésitait fort à combattre pour ramener la
tyrannie et la guerre éternelle.
L’armée de Waterloo était proprement militaire, n’étant pas composée de
jeunes gens comme la majorité de celle de Leipsick, mais de soldats la
plupart bronzés et durcis par la guerre. Il y avait des prisonniers
revenus d’Espagne, de Russie, ou des pontons anglais, tout cela fort
irrité, sauvage.
Un narrateur anglais, qui était dans la cavalerie anglaise, raconte avec
quelle haineuse animation les cuirassiers français poursuivaient,
piquaient par derrière les Anglais mieux montés et qui les devançaient
toujours. «Je n’avais jamais vu, dit-il, de figures si hostiles, ni si
âprement militaires.»
Les nôtres étaient pleins, non seulement de colère, mais de défiance,
rapportant à la trahison tous les revers récents, ne tenant jamais
compte ni des fautes de Napoléon, ni de cette circonstance, d’avoir mis
contre soi l’humanité entière.
Plusieurs passaient à l’ennemi, non comme Marmont, _in extremis_, ayant
bien combattu, mais d’avance et au moment critique, comme le Vendéen
Bourmont.
Chose pire encore, Clarke, ancien ministre de la guerre en 1814 (et en
1815, ministre de Louis XVIII à Gand), donna aux alliés les
renseignements les plus utiles. Un officier, envoyé par lui, fit de
mémoire aux alliés le calcul, l’énumération des forces qu’avait Napoléon
(120 000 hommes). Wellington sut tout dans la nuit, et n’accepta la
bataille qu’étant certain que les Prussiens viendraient le seconder à
quatre heures de l’après-midi.
Ceux-ci d’abord, fort effrayés par les succès de Bonaparte à Fleurus, à
Ligny, se débandèrent, dit Marmont, en grand nombre. Car Marmont qui,
pour ses blessures, était aux eaux d’Aix-la-Chapelle, vit arriver 3000
fuyards prussiens dans ce lieu si éloigné de la bataille.
Marmont, juge compétent, et fort d’accord avec l’exact Charras, dit que
Napoléon, par son indécision, perdit les avantages qu’il avait eus
d’abord, que le 16, il affaiblit Ney, l’empêcha d’emporter les
Quatre-Bras et d’écraser l’avant-garde ennemie. Cette indécision promena
d’Erlon en marches et contre-marches, de sorte qu’il ne fut utile ni
contre les Anglais ni contre les Prussiens, qui par l’arrivée de Bulow,
eurent trente mille hommes de plus.
Le 18 juin, à Waterloo, Bonaparte sut par une lettre de Blücher,
interceptée, que Blücher arriverait à quatre heures de l’après-midi.
Donc, il devait attaquer de bonne heure. Le temps était mauvais; une
grande pluie était tombée la nuit; et la moisson mouillée rendait la
plaine peu traversable à la cavalerie et à l’artillerie. «Ajoutez, dit
Marmont, qu’on calculait que, pour une longue bataille on avait peu de
munitions.»
Napoléon déjeuna à huit heures, bien tard pour juin où le jour vient si
tôt. M. Pétiet, général de cavalerie qui, de son cheval, le regardait
déjeuner à une petite table, dit que tous furent frappés de sa pâleur,
d’un effet fantasmagorique; «en voyant, disait-il, _ce visage de suif_,
nous conçûmes un mauvais augure».
Donc, il ne commença le combat qu’à onze heures, selon le vœu de
Wellington qui, montre en main, devait attendre quatre heures et
l’arrivée des Prussiens avec grande impatience.
Heureusement pour lui, Napoléon perdit des heures encore à forcer le
château d’Hougoumont qu’il pouvait écraser d’artillerie, s’il n’eût
économisé la poudre. Et pourquoi n’avait-il pas eu la prévoyance d’en
faire venir assez?
La cavalerie française ayant refoulé, écrasé l’anglaise, dominait,
conduite par Ney, le plateau qu’occupait Wellington, lorsque
l’infanterie anglaise par sa fermeté, ses décharges rapides, ses armes
excellentes, sa poudre supérieure, arrêta court les nôtres. Là était le
moment de faire agir la garde impériale. Mais Napoléon ne s’y décidait
jamais qu’ayant employé tout. Ici, elle partit trop tard, et agit peu.
Son artillerie, fort lourde, s’embourba. Et Wellington la voyant
embarrassée, paralysée, pour prolonger cet embarras, fit un sacrifice
effroyable. Il grisa un de ses plus beaux régiments de dragons, et, sans
bride ni mors, les lança d’en haut sur les nôtres, bien sûr que ces
dragons seraient tous massacrés, mais que, par ce massacre, il
obtiendrait encore quelques minutes pour l’arrivée des Prussiens. Bulow
était déjà venu avec trente mille hommes, Blücher venait avec
quatre-vingt mille.
Là se place la grande dispute. Napoléon accuse le retard de Grouchy.
Mais, quand même Grouchy eût mieux marché, dit Charras, avec trente
mille hommes, aurait-il pu en arrêter cent mille[124]? Grouchy de toute
façon, n’arrivant qu’à dix heures du soir, n’eût fait qu’augmenter le
désastre.
[124] Charras, ch. XV.
La fin de la bataille et la confusion qui suivit, sont très favorables
aux tableaux d’imagination. Là, les rhéteurs triomphent. Même les
royalistes (par culte du pouvoir, quel qu’il soit) s’efforcent de
couvrir Napoléon. «Il s’élançait; on le retint, et il ne fut pas libre
de mourir.»
Son aide de camp (le général Bernard) dit tout le contraire. Il partit
de bonne heure, et son cheval persan le porta d’un trait à dix lieues, à
Philippeville. Il fut le premier des fuyards. Comme aux retours
d’Égypte, de Moscou, de Leipsick, il devança tout le monde, mérita le
prix de la course.
On a vu en Provence à quel point il était nerveux. Ici, il y eut, dans
cet empressement de se mettre en sûreté avant toute chose, une bien
grande insensibilité et un oubli de tout honneur. Car enfin cette armée
n’était nullement détruite, et on dit que les Anglais et Hollandais
avaient perdu autant de monde. Les masses noires des Prussiens, arrivant
tout à coup au nombre de cent mille, avaient produit la grande alarme,
et fait dire: «Ils sont trop[125]!»
[125] Mot historique.
Sur la route, des hommes énergiques (comme Mouton-Lobau) essayèrent
plusieurs fois de reformer les nôtres. Mais ils étaient atteints au
cœur, découragés. Qui osera dire que la présence de l’empereur
(s’obstinant à rester) n’eût pas arrêté, fixé au sol beaucoup de ceux
que Lobau alignait, de ceux que Cambronne blessé, sanglant, garda, et
qui crurent mourir avec lui?
A Charleroi, Bonaparte dit: «Je resterai à Laon.» A Laon, il fit son
bulletin mensonger sur Waterloo, regrettant seulement de n’avoir pas osé
accuser Ney de la perte de la bataille. Enfin, il se décida pour
affronter Paris, disant que s’il tenait Paris, il tenait tout. Mais
comme à son retour de l’île d’Elbe il n’osa y entrer que le soir, et
piteusement, alla à l’Élysée, n’aborda pas les Tuileries.
Ici, encore, les royalistes et Lamartine en tête, sont pour Napoléon;
ils attribuent tout ce qui va suivre aux intrigues de Fouché, qui d’une
part s’entend avec Wellington, de l’autre pousse Lafayette.
Très vaines finasseries, qu’on substitue à une chose que la nécessité
faisait d’elle-même et qui est plus claire que le soleil.
L’empereur avait dit des représentants dans son bavardage indiscret:
«Une victoire, et je les fais taire. Deux victoires, je les chasse.» Il
avait dit cela, le jour de son départ pour Waterloo[126].
[126] Lamartine lui-même en convient. _Restauration_, t. IV, p. 328.
Il revenait vaincu, pour la troisième fois, ayant perdu la France, et
demandait qu’elle lui confiât encore son salut.
Chose imprudente, absurde, lorsque les alliés avaient déclaré, dès le 14
mars, qu’il était l’obstacle unique à la paix, qu’on ne faisait la
guerre qu’à lui, non à la France.
La conduite d’Alexandre en 1814 avait été véritablement magnanime et de
nature à inspirer confiance. Il avait soutenu contre les ennemis
acharnés de la France qu’elle devait rester grande en Europe, et
insisté, contre les émigrés, pour qu’elle eût une Charte qui lui
garantît le repos intérieur.
De Bonaparte, en remontant jusqu’au 18 brumaire, on n’avait rien que des
parjures, et les entreprises hasardées du plus imprudent des joueurs.
Il offrait à la France, quoi? de lui faire partager l’anathème prononcé
sur lui et confirmé par sa défaite.
Ce vaincu et ce condamné venait dire: «Croyez-moi encore, et je vous
sauverai.»
Il semble qu’à ce moment tous les débris de Waterloo qui arrivaient par
miracle, délaissés de lui, sans qu’il eût pris le moindre souci de leur
sort, eussent dû protester contre lui. Mais ces soldats restaient
bonapartistes, chose bizarre, et il se trouva avoir bientôt une masse
militaire contre l’Assemblée.
Oui, il y eut courage à Lafayette de proposer le décret suivant qui fut
adopté: «La Chambre reste en permanence. Qui tentera de la dissoudre,
sera jugé pour trahison. On convoquera la garde nationale. Les ministres
sont mandés dans l’Assemblée.»
Par ce décret, la Chambre allait prendre le gouvernement, l’ôtait à
Bonaparte; elle lui défaisait son 18 brumaire.
Que ferait-il? Déjà cerné des armées de l’Europe, ruiné et par Waterloo
et par les proclamations des alliés qui promettaient la paix, il lui
restait un seul genre, non de salut, mais de suicide: d’employer ces
soldats qui revenaient toujours obéissants, à une entreprise exécrable
qu’il avait rêvée l’année précédente, et qui n’eût abouti qu’à faire
brûler Paris.
Se révolter contre la Chambre, autrement dit contre la France!
Heureusement il n’eut pas alors le courage de ce grand crime, qu’il eût
essayé en 1814 sans le refus de ses généraux, Ney, Oudinot, Lefebvre,
etc.
En 1815, il n’avait plus l’audace d’une entreprise aussi désespérée. Sa
poltronnerie de Provence, sa fuite précipitée de Waterloo l’avaient fort
amolli, et malgré la minute de courage qu’il eut à Grenoble, il
commençait à se juger lui-même, comme le jugera l’avenir.
Lucien, qui était un fou, lui proposait de refaire un 18 brumaire.
Napoléon n’osa, et lâchement s’en tint à l’expédient de prier que cinq
commissaires avisassent avec les ministres à sauver sa dynastie.
Un flot de vomissement, ici, vient à la bouche, avec ce mot de la
Convention au 9 thermidor: «Qu’un tyran est dur à abattre!»
Mais combien Robespierre, farouche, mais désintéressé, méritait moins
cet anathème!
Bonaparte, avec une obstination insensée, répugnante, insistait pour sa
dynastie, voulant que la France en danger appelât à la défendre, à la
sauver, un enfant autrichien de race épileptique, dont les portraits
sont ceux d’un demi-fou.
Lucien, ayant eu l’audace d’insister dans ce sens, s’attira un mot
terrible de Lafayette; véritable sentence, dont cette famille funeste
reste à jamais marquée, et qui répondait violemment à l’apostrophe du
tyran en brumaire: «Qu’avez-vous fait de la France?»
A la Chambre des pairs, où il colporta sa proposition effrontée
d’appeler la petite marionnette, c’est-à-dire Napoléon même, il fut
bafoué.
Sylla disait qu’avec une chemise pleine de poux, il n’y a de ressources
que de la brûler.
Juste comparaison. De tous les parasites, le plus tenace est le tyran.
Voilà pourquoi les Italiens, pour décider le sort des races tyranniques,
ne se réglèrent jamais que par l’axiome de Sylla.
Napoléon abdiqua... pour son fils.
Telle fut sa ténacité, que, quand on lui parla de la renonciation que
devaient faire ses frères à la couronne, il s’irrita, il s’exclama.
Enfin, ayant connu que les pairs mêmes repoussaient la Régence, il dit:
«Je n’abdiquerai point.»
Il fallut à la lettre le mettre par les épaules hors de la France.
Et là-dessus, nouvelle comédie.
Tout le long du chemin jusqu’à Rochefort, il eût voulu faire croire que
sa sentence prononcée le 5 mars par toute l’Europe, pouvait être
réformée par l’Angleterre seule.
On ne lui promit rien, on ne répondit pas.
Mais, par une maladresse insigne, on le logea à Sainte-Hélène; de
manière que, de ses tréteaux si haut placés, le fourbe put faire un
Caucase, abusant la pitié publique, et préparant, à force de mensonges,
une seconde répétition sanglante de tous les malheurs de l’Empire.