LES CENT JOURS

Chacun sentait très bien que Louis XVIII ne durerait guère, qu’un

vieillard fort peu sobre pouvait avoir tel accident subit qui

transmettrait le trône au comte d’Artois, jouet du parti rétrograde.

Celui-ci, malgré sa douceur naturelle, ses qualités aimables, devait

certainement être entraîné, par la meute insatiable de l’émigration,

dans les voies espagnoles, le système de confiscation pratiqué par

Ferdinand VII.

Perspective effrayante, qui explique parfaitement la facilité avec

laquelle tant d’honnêtes gens qui venaient de vouer leur foi aux

Bourbons, accueillirent Bonaparte quand il revint de l’île d’Elbe.

L’Histoire a tenu trop peu de compte de tout cela, et a durement

reproché à la France, à ses héroïques soldats, à Ney, par exemple, une

versatilité qu’expliquait très bien le changement des Bourbons, et

disons mieux, leur perfidie à fausser, à trahir la Charte qu’ils

venaient de donner.

La Russie et l’Autriche avaient risqué beaucoup en laissant Bonaparte en

Europe, en le mettant à l’île d’Elbe, près de la France et près de

l’Italie. Les Anglais, au contraire, voulaient plutôt le reléguer au

sein des mers australes, et de bonne heure leurs journaux regrettaient

qu’on ne l’eût pas mis à Sainte-Hélène.

Telle était aussi la pensée des intrigants qui songeaient à associer la

France avec l’Espagne; ils n’auraient pas osé suivre ce mouvement si la

Russie, l’Autriche, fussent restées à même d’évoquer l’ombre terrible du

rivage de fer de l’île d’Elbe. Une chose toutefois faisait croire aux

Bourbons, aux alliés en général, le retour de Bonaparte impossible,

c’était le récit des commissaires qui l’avaient conduit et sauvé des

populations provençales, si irritées. Il avait donné des signes d’une

peur si naïve, qu’on ne pouvait pas croire qu’il bravât encore ce

danger.

Mon beau-père, homme plein d’imagination et de cœur, s’était épris du

héros malheureux, et s’était fait à l’île d’Elbe l’un de ses

secrétaires, lui lisant et lui traduisant les journaux anglais et

autres[122]. Il lui atténuait les injures, insistait plutôt sur les

renseignements utiles qu’on en pouvait tirer. Mais ce qui, je crois, le

lança dans son entreprise téméraire, ce fut moins les renseignements

vagues qu’il eut par Dumoulin, Chaboulon, d’après Bassano ou la reine

Hortense, que l’itinéraire très précis que Lavalette et autres dévoués

purent lui tracer, lui marquant que, derrière le Rhône si menaçant, on

pouvait remonter par les Alpes-Maritimes, Grenoble, enfin Dijon, parmi

des populations tout opposées, où les bonapartistes se trouvaient

prépondérants.

[122] Voy. madame Michelet, _Mémoires d’une enfant_.

Tout fut mené habilement. Il passa derrière le rideau des montagnes

jusqu’à Grenoble, toucha Lyon, passa rapidement au Nord, en évitant le

Centre, le Midi, l’Ouest, de manière à dire ou à croire que la France

était pour lui. On le mena toujours en face des soldats, de manière à

faciliter les pourparlers, au lieu qu’on aurait dû le laisser à

distance, ne s’expliquer qu’avec le canon.

Quant à l’audace tant admirée de se présenter seul à Grenoble, d’offrir

sa poitrine aux fusils, la scène était d’un effet si certain, si prévu,

qu’on s’étonne de l’importance que tous, même les historiens royalistes,

ont attachée à ce fait. Son instinct lui faisait assez deviner que des

soldats français seraient frappés, s’arrêteraient devant ce geste

dramatique, ne tireraient pas sur un homme qui apparaissait seul, quand

même cet homme n’eût pas eu le prestige de son nom.

Tout le servit, au point qu’on ne coupa pas même les ponts de Lyon, sous

le prétexte frivole que ce serait gâter ces beaux monuments.

Louis XVIII, qui avait dit aux Chambres qu’il resterait, s’enterrerait

sous les ruines de la monarchie, lui fit la partie belle en s’en allant

à Gand la veille de son arrivée (19 mars). Napoléon n’osa entrer à Paris

que le soir. Paris le haïssait. Mais, d’autre part, le doute était

immense. L’émigration, maîtresse sous les Bourbons, faisait entrevoir à

la France une révolution territoriale, analogue à celle des

confiscations de Ferdinand VII, dont nous allons parler. De là, le

trouble, l’embarras de Ney, et la fluctuation de Benjamin Constant;

après avoir écrit violemment contre Bonaparte, il fut crédule à ses

promesses et se rendit à son appel aux Tuileries.

M. de Sismondi, un des hommes les plus honnêtes de l’Europe, et qui fit

tout exprès le voyage de Paris, m’avoua plus tard que lui-même avait été

alors dans une grande perplexité, voyant bien que, sans Bonaparte la

contre-révolution allait arriver. Cependant, il ne lui avait jamais été

favorable; il le trouva changé, au-dessous de lui-même, gras, ventru et

bavard. Sa figure était autre. «Je trouvai, dit Sismondi, que dans sa

pâleur elle ressemblait à une tête de veau bouillie.»

Bonaparte mentait visiblement en disant que l’impératrice allait

revenir. L’Autriche, il est vrai, en repoussant Napoléon, comme les

autres puissances, n’ôtait pas tout espoir, se réservant pour le cas

d’une régence. Napoléon dut à son mariage autrichien l’une des

principales causes de sa ruine; il lui dut sa folle confiance.

D’une part, il ne donna pas l’essor au parti franchement national; et il

perdit en paroles le temps qu’il pouvait déjà employer en opérations

militaires, par exemple à prendre la Belgique, qui lui eût donné

cinquante mille hommes de plus.

Ceci m’a rappelé l’histoire des condottieri et celle des tyrans

d’Italie, qui, par des mariages princiers, attirèrent et perdirent trois

de ces aventuriers si fins, et prouvèrent que pour perdre un homme le

meilleur piège est une femme.

Au reste, la guerre avait changé d’aspect. Elle avait pris pour

Alexandre, alors de plus en plus mystique, l’aspect d’une croisade

contre l’ennemi de la paix commune, le représentant du principe

anti-chrétien.

S’il y avait pour Bonaparte une chance de salut, c’était d’évoquer

franchement le principe contraire, celui de la Révolution. Mais il en

avait peur. La France était moins endormie qu’on ne l’a dit. Son Acte

additionnel aux Constitutions de l’Empire, donnant les libertés

nouvelles comme une continuation d’un despotisme de douze ans, ne trompa

pas les électeurs qu’il avait appelés à le jurer. Ils dirent sévèrement

qu’il devait rapporter de l’exil _le repentir de son passé_.

Le jour de ce serment, la cérémonie du _Champ de Mai_ fut ridicule en

bien des sens. D’abord, pourquoi ce nom carlovingien de Champ de Mai? Et

pourquoi cette messe et ces cardinaux en bas rouges? Champollion aîné,

un homme assez équivoque, lut le chiffre douteux et incomplet des votes

(qu’on dit _celui de la presque unanimité_).

Mais ce qui fut étrange, faillit ôter toute gravité à la cérémonie, ce

fut le costume de l’empereur. Quelle fut la surprise de voir celui qui

paraissait toujours en habit militaire, botté, éperonné, en robe

blanche, immaculée, sous l’innocent costume du jeune Éliacin dans

Athalie! Ajoutez que sur cette blancheur virginale apparaissait la

figure jaune et sombre du Corse[123].

[123] M. Michelet assista à la cérémonie; il avait alors seize ans. A.

M.

Le tout sembla (ce qui était vrai) un mensonge théâtral. Le pis, c’est

qu’on se demandait si ce serait là tout; car on attendait autre chose.

Les uns croyaient que Marie-Louise et l’enfant allaient revenir avec la

paix; d’autres que Bonaparte, abdiquant la couronne, rétablirait la

République sous un consul élu.

A la suite de cette comédie, dans ce moment où l’Europe tout entière

s’avançait contre lui, il s’occupait à composer sa Chambre des pairs.

Dans celle des députés, il n’avait pas pour lui plus de soixante

membres.

C’est-à-dire qu’il était repoussé de la France autant que de l’Europe.

Dès le 13 mars, non seulement les rois, les diplomates, mais les peuples

même, avaient condamné ce démon de la guerre. Sa déportation aux terres

australes, à Sainte-Hélène, était prononcée, applaudie surtout par les

masses armées qui, retournant chez elles en 1814, étaient ramenées en

1815 pour exécuter la sentence prononcée contre ce _convict_ odieux.

* * * * *

Le grand événement de la restauration de l’Espagne faisait espérer aux

Bourbons de fausser celle de la France, d’éluder les promesses de la

Charte, octroyées (comme on a vu) malgré eux.

La folle obstination de Bonaparte dans son affaire d’Espagne lui avait

fait traîner jusqu’au dernier moment son projet de rendre la liberté à

Ferdinand et de le renvoyer en lui imposant des conditions. Il en

voulait aux Espagnols de leur vaillante résistance et ne stipula rien

pour eux. D’autre part, les Anglais, que les Cortès empêchaient de

prendre Cadix et les colonies d’Amérique, s’en vengèrent en n’exigeant

rien pour l’Espagne auprès de Ferdinand.

Ainsi, des deux côtés, cette héroïque nation fut remise sans condition à

son tyran altéré de vengeance.

Le 24 mars, à peu près au moment où les alliés entraient à Paris,

Ferdinand entrait en Espagne, n’ayant reçu des Cortès nulle obligation

que celle d’un serment illusoire. Il l’éluda par une lettre ambiguë

qu’il envoya devant lui. Et enfin le 24 mai, à Valence, il déclara nuls

tous les décrets des Cortès et se refusa à jurer la Constitution.

Le ministère anglais qui le connaissait bien et craignait que

l’Angleterre ne s’indignât d’avoir tant fait pour rétablir un monstre,

avait tiré de lui cette seule promesse: qu’il n’y aurait pas de sang

versé. Mais cela n’empêcha pas qu’on ne fît mourir les patriotes dans la

lente agonie des présides (les bagnes africains). Cela n’empêcha pas que

douze mille personnes à la fois furent bannies, leurs biens confisqués.

Tout le midi de la France fut peuplé de ces squelettes vivants qui

expiraient de faim. L’Inquisition, rétablie, ajoutait aux rigueurs d’une

police terrible, suivant les directions de Gravina, le nonce de Pie VII,

et du confesseur de don Carlos, qu’il fallut arracher à la direction

d’un couvent de jeunes religieuses qu’il avait souillées toutes.

Cette tyrannie de l’Espagne et ces vastes confiscations inspiraient à

nos émigrés une vive rivalité. Et l’on cherchait les moyens de parvenir

à les imiter, en s’unissant avec l’Espagne, avec Naples (rendue aux

Bourbons), et ressuscitant ainsi entre ces trois puissances parentes le

_Pacte de famille_, selon l’idée de Choiseul et de Louis XV. Pour

replonger ainsi tout l’Occident au parti rétrograde on s’adjoignit

l’Autriche, de manière à isoler l’empereur Alexandre, qui n’eût plus eu

pour lui que l’alliance prussienne.

Projet bigot du pavillon Marsan, des amis du comte d’Artois, et que

Louis XVIII, par son instinct naturel de fausseté, acceptait contre

Alexandre qui l’avait amené à Paris et forcé de donner la Charte à la

France.

Louis XVIII eut le plaisir de confier cette œuvre d’ingratitude à

l’homme qui avait le plus à se louer d’Alexandre, à Talleyrand, auquel

le czar avait accordé cet honneur de loger chez lui à Paris. Talleyrand

fut charmé de machiner cette intrigue au Congrès de Vienne, et par là de

se réconcilier avec le parti rétrograde.

Alexandre, indigné, par représailles, accueillit bien Eugène et tous les

Beauharnais, qui en conçurent des espérances folles.

Il faut dire qu’il se montra étonnamment imprudent, en donnant à

Bonaparte une résidence en son propre climat, en lui assignant la Corse,

puis l’île d’Elbe, si voisine de la France et de l’Italie.

Talleyrand répétait malignement le propos anglais, que l’on aurait mieux

fait de le mettre au bout de l’Océan, à Sainte-Hélène, lieu seul facile

à surveiller, où il serait dans une demi-prison, sur un pic basaltique,

comme ceux où les Anglais ont gardé tant de princes indiens.

Histoire du XIXe siècle (volume 3/3) · 第 101 / 108 题