C’est en 1814 que je place ces considérations. Car, en 1815, il baissa
tellement qu’on put douter que ce fût le même Bonaparte. Plus tard, à
Sainte-Hélène, c’est un Bonaparte soigneusement refait, arrangé.
Toute notre génération a usé des années, des parties longues,
précieuses, de la vie humaine, à lire des documents plus ou moins
falsifiés sur celui qui, même après sa chute, trôna dans la mémoire des
foules comme dieu de la victoire. Il a l’honneur affreux d’avoir
confirmé et grandi un mal trop naturel à l’homme, l’adoration de la
force brutale et l’idolâtrie du succès.
Pour moi, tout éloigné que je fusse de copier les contes ridicules de
Sainte-Hélène sur le bon cœur, la sensibilité de Bonaparte, je n’en ai
pas moins repoussé les satires atroces, étourdies, que les royalistes
lancèrent contre lui au jour de sa chute. Elles sont tellement
dégoûtantes que je les crois plutôt propres à faire des bonapartistes.
L’_Ogre de Corse_, et même le fameux pamphlet de Chateaubriand, ces
publications violentes, accueillies alors avidement de la France en
deuil, manquent tout à fait leur but par l’excès de la violence même.
Il n’en est pas ainsi du petit livre de M. de Pradt _l’Ambassade à
Varsovie_. Livre d’un homme d’esprit, léger sans doute, mais qui ici a,
selon moi, autant de solidité que d’éclat. Le premier, il a exposé, fait
comprendre les contradictions incroyables, les contrastes heurtés de ce
caractère. Ce que plus tard Vigny, Mario Proth, ont exprimé par le mot
qui a tant réussi: _Comediante, tragediante_, de Pradt l’a exprimé d’un
mot risqué, mais vrai: _Jupiter Scapin_.
Ces passages subits d’une grandeur théâtrale à une bassesse triviale et
bouffonne l’assimilaient sans doute aux acteurs médiocres de l’Italie
qui ne savent pas l’art des passages habilement ménagés.
Cependant, j’ai exposé dans mon premier volume les raisons qui le
mettent en contraste avec l’Italie, surtout l’indifférence au beau et le
prosaïsme parfait d’un caractère nullement sympathique aux beaux-arts.
J’ai dit qu’un spirituel Anglais, M. D’Israëli, voudrait le faire croire
Juif d’origine. Et comme la Corse fut autrefois peuplée par les Sémites
d’Afrique, Arabes, Carthaginois ou Maures, _Maranes_, disent les
Espagnols, il semble appartenir à ceux-ci plus qu’aux Italiens.
L’amour aussi de thésauriser, tant de millions entassés aux caves des
Tuileries, cela sent aussi le _Marane_.
De Pradt dit à merveille ce caractère: «l’empereur est tout ruse, ruse
doublée de force. Mais il attache plus de prix à sa ruse. Pour lui,
triompher n’est rien; c’est _attraper_ qui est tout: «Je suis fin»,
m’a-t-il dit cent fois[118]».
[118] Madame de Rémusat s’exprime à peu près dans les mêmes termes sur
ses habitudes de mensonge, t. I., p. 105. A. M.
Voyons où aboutit cet homme fin, lorsqu’il revint seul à Vilna. La scène
est si naïve, si évidemment vraie dans les moindres détails, qu’on
jurerait avec certitude que le narrateur n’a pu, ni voulu ajouter.
«Mes portes s’ouvrent et donnent passage à un grand homme, qui marchait
appuyé sur un de mes secrétaires. Un taffetas noir enveloppait sa tête,
son visage était comme perdu dans l’épaisseur de sa fourrure. C’était
une espèce de scène de revenant; je le reconnais, lui dis: «Ah! c’est
vous, Caulaincourt? Où est l’empereur?--Ici; il vous attend à l’hôtel
d’Angleterre.--Où allez-vous?--A Paris.--Et l’armée?--il n’y en a plus,
dit-il, en levant les yeux au ciel.»
«Je me précipite. J’arrive à cet hôtel, et je vois dans la cour une
petite caisse de voiture, montée sur un traîneau fait de quatre morceaux
de bois de sapin à moitié fracassé. Le Mameluck m’introduit dans une
salle basse, les volets à demi fermés pour protéger son incognito.
«L’Empereur se promenait dans la chambre, enveloppé d’une superbe
pelisse, recouverte d’une étoffe verte, avec de magnifiques brandebourgs
en or. Sa tête était couverte d’une espèce de capuchon fourré et ses
bottes étaient enveloppées de fourrures. «Ah! monsieur l’ambassadeur!»
me dit-il en riant. Je m’approchai avec vivacité, lui dis: «Vous nous
avez donné bien de l’inquiétude. Mais enfin, vous voilà!» Tout cela d’un
ton qui devait lui montrer ce qui se passait en moi. Le malheureux ne
s’en aperçut pas.
«Je lui parlai de l’armée polonaise. «Comment! dit-il, je n’ai vu
personne pendant la campagne.» Je lui expliquai comment, en dispersant
les forces polonaises, il avait rendu invisible une armée de 80 000
hommes.
«Au dîner, où il eut deux ministres[119], il disait en riant: «Du
sublime au ridicule il n’y a qu’un pas.»
[119] Notez que c’étaient eux en partie qui l’avaient sauvé à la
Bérésina.
«Et comme ils exprimaient leur satisfaction de le voir sauf après tant
de dangers: «Dangers? dit-il, pas le moindre. Je vis dans l’agitation;
plus je tracasse, mieux je vaux. Il n’y a que les rois fainéants qui
engraissent dans les palais. Moi, c’est à cheval et dans les camps. Du
sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas.»
«L’armée est superbe. J’ai toujours battu les Russes. Je vais chercher
300 000 hommes. Tout ce qui arrive, n’est rien, c’est l’effet du climat,
j’ai battu les Russes partout. (Tout cela d’un grand air de gaieté.) Je
ne puis pas empêcher qu’il gèle. On vient me dire tous les matins que
j’ai perdu 10 000 chevaux dans la nuit. Eh bien, bon voyage!»
«Cela revint cinq ou six fois. «Ah! c’est une grande scène. Qui ne
hasarde rien, n’a rien. Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas.»
«La conversation se prolongea ainsi près de trois heures. Le feu s’était
éteint. Le froid nous avait tous gagnés. L’Empereur ne s’en était pas
aperçu, se réchauffant à force de parler, et répétant deux ou trois
fois: «Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas.»
«Comme il allait partir et que chacun lui adressait ses vœux: «Je ne me
suis jamais mieux porté, dit-il. Quand j’aurais le diable, je ne m’en
porterais que mieux.»
«Cette conversation me frappa trop pour n’être pas bien sûr de l’avoir
rendue avec la plus grande exactitude.»
Elle frappera tout le monde en effet, comme un exemple unique de la plus
dure insensibilité.
Hélas! ce grand naufrage de 300 000 hommes perdus, ensevelis sous la
neige, c’était bien autre chose qu’une seule armée; c’était un monde,
les restes de la réquisition, de la conscription de vingt années;
autrement dit la France héroïque, victorieuse du monde, qui conduite par
sa foi aveugle, était venue mourir, s’enterrer là. Tout ce qui restait
de nos armées républicaines, de celles d’Italie, d’Égypte, d’Allemagne,
réunies toutes ensemble pour cette catastrophe commune! Et sur ce
cataclysme, ce naufrage d’un monde, pas une larme et pas un regret!
Ajoutez-y la France entière qui pleura tant d’années l’armée de Moscou.
Dirai-je une chose étrange, mais certaine; c’est que, trente ans plus
tard, aux hôpitaux vivaient encore de vieilles mères qui attendaient
leur fils et disaient: «Il va revenir!»
Les Russes mêmes furent touchés de ces scènes funèbres, de ce désastre
immense. Ils se souvinrent qu’ils étaient hommes et ils se trouvèrent
trop vengés.
Il y eut un homme, (un homme seul dans l’humanité) d’un orgueil si
féroce, qu’on le vit, pour échapper aux sifflets tant mérités par sa
sottise, se retrancher dans un rire, une ironie abominable.
Homme d’airain sans doute? comme l’ont dit les bonapartistes. Point du
tout. Infiniment sensible en tout ce qui touchait sa propre sûreté, son
salut personnel.
Le récit qui suit est si triste, et dégradant pour la nature humaine,
que d’abord j’eus envie de le supprimer.
Comment un homme, endurci par tant de batailles, descendit-il si bas aux
extrémités des peurs les plus honteuses? Cela paraît invraisemblable.
Il avait demandé lui-même comme garantie de sûreté que des commissaires
des cinq grandes puissances le conduisissent à l’île d’Elbe, de sorte
que ce qu’on va lire fut vu par cinq témoins. Si le témoin le plus
hostile, le Prussien, s’empressa de noter telles circonstances
déshonorantes, elles furent de même certifiées par le Russe, par
l’Autrichien qui voyait en Napoléon le gendre de son maître. Ils furent
même si humains et si bienveillants, que, pour le rassurer, ils
s’exposèrent, consentant à des travestissements, des échanges d’habits
qui, avec une populace ivre de fureur, pouvaient leur tourner mal et les
faire massacrer eux-mêmes.
Près de Valence, il rencontra Augereau, et, pour la première fois, vit
combien il était déchu. Augereau ne le salua pas, mais en l’embrassant
il le tutoya grossièrement et lui fit reproche de son ambition qui
l’avait conduit là. Napoléon prit bien la chose et l’embrassa encore.
Augereau s’en alla, sans saluer.
A Avignon, mille invectives s’élevèrent de la foule. A Orgon, on fut
effrayé du spectacle sinistre d’une potence d’où pendait un mannequin
sanglant.
Le commissaire russe, qui venait derrière, tâchait de calmer la foule,
au nom de la pitié qu’on devait à un malheureux prisonnier.
Bonaparte, fort pâle, au fond de sa voiture, essaya d’abord de se cacher
derrière son compagnon, le général Bertrand. Puis il n’y tint pas; la
peur lui fit prendre la cocarde blanche, un habit de courrier, et il se
mit à courir en avant.
Les voitures n’allaient pas si vite, ce qui faillit faire une tragédie.
A Saint-Canat, le peuple voulait ouvrir la voiture pour massacrer
Bertrand qui y occupait la place de l’empereur.
Lui-même, ayant en vain essayé de se faire passer pour Anglais, proposa
de rebrousser chemin jusqu’à Lyon afin de prendre une autre route. Il
pleurait et, comme un enfant, regardait si l’on pouvait s’enfuir par la
fenêtre; mais elle était grillée, et peut-être gardée par une foule
hostile.
L’hôtesse qui survint, assurait que sans doute on allait massacrer,
noyer Bonaparte. Pour mieux dissimuler, lui-même applaudissait.
Il imaginait par moments que les commissaires l’empoisonneraient
peut-être, et ne voulait pas toucher à leur repas. Enfin ce qui était le
signe d’un cerveau bien flottant à force de peur, c’est que, par
moments, au milieu de ses pleurs, il parlait beaucoup, faisait l’aimable
et le gentil, tout ce qu’un Gilles aurait rougi de faire.
On repartit à minuit, et un Russe, aide de camp du commissaire
Schouvalow, voulut bien, pour le rassurer, endosser l’habit sous lequel
il avait joué le rôle de courrier. Bonaparte alors se fit général
autrichien en mettant l’habit blanc du commissaire Kohler, et
par-dessus, le manteau du Russe Schouvalow; Kohler l’avait dans sa
voiture, et, pour éloigner toute idée d’étiquette, à sa prière sifflait,
et faisait fumer son cocher.
Enfin, on rencontra deux escadrons de hussards autrichiens, qui
l’escortèrent et finirent ses terreurs.
J’ai donné ce triste récit en faveur de ceux qui, comme Montaigne, se
plaisent à noter les variations de la nature humaine. Elles sont
fortes, mais nullement capricieuses. Et s’expliquent très bien
physiquement[120].
[120] Chateaubriand, ici, est ridicule. Il en conclut que Bonaparte
comme l’ange du mal, avait le double don de tromper en deux sens,
d’être par moments petit, puis de s’étendre indéfiniment.--D’autres
feront l’histoire plus médicale que passionnée de ses galanteries,
assez tardives, mais sèches et terriblement égoïstes. La campagne,
si active, de 1814, le laissa épuisé. De là la défaillance de
Fontainebleau, la tentative d’empoisonnement (?). Et enfin, en
Provence, cette peur ignoble de la mort.--Refait et raffermi à l’île
d’Elbe, il y reprit un retour d’énergie pour la belle scène de
Grenoble. Son bavardage immense de Paris semble l’avoir énervé de
nouveau. Il fut fort indécis dans cette campagne si courte de 1815,
et Bernard, son aide de camp, a affirmé que de bonne heure à
Waterloo il quitta le champ de bataille et ne s’arrêta qu’à dix
lieues.