CAMPAGNE DE 1814.--ABDICATION DE NAPOLÉON.--SA FÉROCITÉ POUR PARIS

Quelle assurance étrange avait-il donc, pour arriver à la frontière et

dire: «Par deux fois j’ai perdu la France, à Moscou, à Leipsick. Un

million d’hommes est mort. N’importe, me voici!»

Et cela d’un ton accusateur et menaçant, disant: «On peut doubler

l’impôt!»

Et, au lieu de rappeler en hâte l’armée d’Espagne et ses garnisons

lointaines, il demande encore à la France tarie et épuisée, trois cent

mille hommes!

Beaucoup de gens croyaient qu’il était fou. Talleyrand, dit-on, osa lui

proposer l’idée bizarre et romanesque de s’entendre avec les frères

Wellesley-Wellington et de les faire rois d’Angleterre!

Mais ce terrible fou était gendre de l’empereur d’Autriche. Les

souverains, pour garder l’armée autrichienne, devaient mettre en avant

quelques propositions de paix, par exemple, offrir à Napoléon de lui

laisser l’ancienne France.

Bonaparte qui ne voulait rien que guerre, conquête et rétablir l’empire

du monde refusa et nous perdit. On a vu qu’à Smolensk, il avait dit: «Je

m’en vais revenir.»

Pour avoir ce dernier enjeu, 300 000 hommes, il lui fallait enfin

compter avec la France. Il appela, fort tard, le Corps législatif.

Celui-ci, d’abord assez docile, s’aperçut qu’on ne se fiait pas à lui,

qu’on lui cachait les propositions des alliés. La nation s’éveilla à la

fin, s’avisa de son propre sort.

Le vice-président de l’Assemblée était un avocat de Bordeaux, un homme

des Landes, M. Lainé, austère et probe, que l’on croyait républicain et

qui appartenait à une nuance mixte qui ne voulait rien que sauver la

France, n’importe comment.

Mandé à la police par Rovigo, Lainé y fut très beau, il fit pâlir le

meurtrier du duc d’Enghien, lui dit: «Ma conscience parle plus haut que

vous.»

Bonaparte, qui avait perdu en parlages deux mois et demi, injuria le

Corps législatif qui osait être ferme, lui reprocher les calamités de sa

guerre éternelle; il le chassa, c’est-à-dire se passa de la France.

Les alliés au contraire, par d’adroites proclamations, s’adressaient à

elle et prétendaient ne rien faire que pour elle.

Toute cette campagne de 1814 a été mal comprise et défigurée, non

seulement par les bonapartistes, mais par les rhéteurs qui croyaient

faire un chant de _l’Iliade_. Napoléon ne s’est pas contenté de mentir

de son vivant; il a pris à Sainte-Hélène ses mesures pour faire mentir

ceux qui viendraient.

Pour se créer des avocats chez un peuple rhétoricien, il lui a suffi de

les corrompre par ce mot: «Ceux qui seront avec moi, me défendront:

ceux-là seuls seront beaux.» Et tous ont voulu être beaux. Voilà l’homme

de lettres, et on voit là, combien le _littérateur_ diffère de

_l’historien_. Le premier cherche surtout une grande unité d’intérêt, et

l’on n’obtient cela qu’en fixant la lumière sur un point brillant, un

héros, et mettant le reste dans l’ombre aux dépens de la vérité.

L’essentiel pour eux, c’était de montrer le héros de 1814, le lion seul

qui, poursuivi d’une armée de chasseurs, les faisait reculer. Cela

permet de faire un Géricault, un Delacroix, pour faire crier: «C’est

beau!»

Ce que ces rhéteurs disent à sa louange, c’est sa condamnation. Il n’eut

jamais en tout que quarante ou quarante-cinq mille hommes. La France

l’avait abandonné et condamné.

Les parties montagneuses étaient pleines de réfractaires. Aux marches

surprenantes qu’il fit quelquefois de vingt lieues par jour, on voit

bien qu’il n’était guère suivi que des jarrets d’acier de nos jeunes

paysans.

Dans cette terre de soldats qui, depuis 92, en produisait toujours, ils

avaient hâte, tout petits et encore enfants, de chercher la guerre et la

mort. Ceux dont les aînés avaient déjà péri, d’autant plus vite

s’empressaient de courir à l’armée. «On meurt beaucoup! Tant mieux,

j’avancerai plus vite!» Les mots qu’on cite de l’empereur montrent qu’il

n’avait guère affaire qu’à cette population rurale. De certaines

provinces il disait: «Ils sont braves et courent vite, dès qu’ils ont

cassé leurs sabots.»

Cet entrain ne durait guère. Les maladies, les jeûnes rebutaient ces

jeunes paysans. Ils retournaient chez eux. D’autres venaient. Mais on

n’en avait jamais que 40 à 45 000.

Les petits succès partiels empiraient cruellement notre situation et ne

servaient à rien. Qu’importaient 10 000 hommes, qu’il tua à Brienne, et

les 5 000 de Champaubert? A grossir ses prétentions, rendre la paix

d’autant plus impossible. Il est vrai qu’Alexandre demanda une trêve,

laissa reculer les Autrichiens, et attendit, pour reprendre la guerre,

qu’il eût reçu les 100 000 hommes du Nord qu’envoyait Bernadotte.

Ces délais trompèrent Bonaparte jusqu’à lui inspirer le projet insensé

de passer derrière l’ennemi pour le ramener vers le Rhin. L’ennemi, si

nombreux, n’y prit garde, s’avança toujours vers Paris, selon le très

sage conseil de Pozzo et des meilleurs ministres d’Alexandre.

Bonaparte avait perdu près de quinze jours à faire cette pointe folle et

à revenir à Fontainebleau, Il n’y gagna rien que d’avoir resserré la

grande alliance de l’Europe, à qui les Anglais promirent la solde de

500 000 hommes.

Au moment même où il était perdu, l’insensé avait dit: «Je suis plus

près de Munich qu’ils ne sont de Paris.»

Il avait dit et répété que, s’il s’éloignait, il suffisait que Paris pût

se défendre quelques jours. Mais il n’avait pris nulle précaution pour

protéger, nourrir une si grande population.

Lui-même doutait si bien de pouvoir sauvegarder Paris qu’il avait écrit

à Joseph de _mettre (avant tout) en sûreté son fils_ avec l’impératrice.

Mais tous l’abandonnèrent. Joseph dit: «Je reste!» et partit.

Paris, à ce moment, était plus que Paris. Il était encombré d’une foule

immense de réfugiés, qui affluaient de toutes les parties de l’empire,

de toutes les Frances lointaines, et venaient ici se cacher aux plus

petits trous.

Pour les alliés, il suffisait de s’avancer en grandes masses, en

laissant toutefois à la France le temps de se reconnaître, d’abandonner,

d’abjurer l’auteur de tous ses maux. Le danger, dans cette longanimité,

était qu’Alexandre était suivi par un demi-traître, l’Autriche; elle

aidait le mouvement avec l’idée de le lâcher, si la France aux

expédients avait idée d’invoquer le beau-père et sa fille.

Aussi on n’agit avec fermeté et certitude que lorsque, Bernadotte ayant

amené à Alexandre les 100 000 hommes du contingent du Nord, les

Autrichiens se trouvèrent en minorité et subordonnés.

Rien n’est plus étrange que de voir Rovigo et, en général, les séides de

l’empereur, se donner tant de peine à expliquer l’_intrigue_ par

laquelle on écarta la jeune impératrice et le petit roi de Rome. «Deux

innocents, ce semble, dont on n’eût pas dû se défier.»

L’empereur, en offrant d’abdiquer au profit de son fils avait bien

averti que c’était lui-même encore, que, sous ce masque pacifique,

c’était la guerre éternelle.

Les fanatiques qui tenaient obstinément à Bonaparte étaient donc bien

aveugles pour ne pas voir l’obstacle énorme, gigantesque, qui lui

fermait la voie, l’excluait à jamais lui et les siens.

Quel obstacle? La haine du monde.

Haine solide et universelle. Et si elle était quelque part plus franche

et plus injurieuse, je puis dire que ce fut en France, où on était en

deuil de tant d’enfants, en deuil pour Moscou, pour Leipsick, pour cette

dernière campagne; il était maudit, et par une grande France qui n’était

d’aucun parti, mais simplement vouée à d’éternels regrets.

Je me rappelle très bien le jour où on nous nomma les Bourbons, que

personne ne connaissait.

L’empereur Alexandre arrivait, il est vrai, entouré d’émigrés de

l’ancienne France, et avec une disposition mystique, favorable au total

à cette antique race.

Talleyrand, qui avait bien quelques sujets de craindre le retour de

l’ancien régime, dut se joindre à l’intrigue royaliste et la diriger,

s’il pouvait.

Que dut-on dire à Alexandre: «que _cette famille_ était celle qui

inquiéterait le moins l’Europe, étant fatalement pacifique, prédestinée

à une paix forcée.»

Descendue par les femmes de la maison de Saxe, elle en avait l’obésité.

Le gros Louis XVIII, déjà âgé, eunuque, ne pouvait se bouger.

Le mâle de la famille, le comte d’Artois, usé et dégradé par les

plaisirs, était fort avili, depuis la campagne qui suivit Quiberon, par

le mépris des Vendéens eux-mêmes, les risées de Charette. Le terrible

petit livre de Vauban commençait à circuler partout.

C’est peut-être ce qui servit cette famille en montrant qu’on n’en

trouverait jamais une plus incapable. Le fils aîné du comte d’Artois, le

duc d’Angoulême, marié à une princesse stérile (la fille de Louis XVI),

était un honnête homme, mais, ce semble, grêlé, vieilli d’avance par les

débauches de son père, et au total impropre à tout.

Le second fils, le duc de Berry, fort livré au plaisir, n’en était pas

moins un brutal, propre à décourager la France de la vie militaire.

Bref, les Bourbons offraient à un degré tout à fait rassurant les

conditions d’incapacité qui promettaient de paralyser un pays si

guerrier, qu’on croyait (bien à tort) toujours avide d’aventures.

Dans le conseil où l’empereur Alexandre siégeait avec le roi de Prusse

et le général autrichien Schwarzenberg, personne n’osa parler pour la

régence de l’impératrice. Et l’Autrichien se tut.

La question parut tranchée par un mot violent du général Dessolles:

«Appelez la régence... et le tigre revient!»

Marmont, après avoir vaillamment livré un dernier combat pour défendre

Paris, avait été forcé par le conseil municipal de signer la

capitulation de cette ville, abandonnée par les frères, la femme, les

ministres de l’empereur, on peut dire par lui-même, qui était à deux

pas.

Les alliés entrèrent en grand ordre, et la garde nationale conserva ses

armes pour veiller à la paix publique. Alexandre dit un mot beau et

vrai: «Je viens réconcilier la France avec l’Europe.»

Cependant Bonaparte, à Fontainebleau, méditait un projet insensé et

terrible, qui eût égalé, dépassé le désastre de Moscou. C’était, avec ce

qui lui restait d’hommes, de rentrer dans Paris et d’y livrer bataille,

d’essayer d’en chasser l’armée de l’Europe. Acte désespéré, où Paris

certes ne l’eût pas secondé, mais qui eût pu amener sa destruction.

Après avoir mis sa famille en sûreté, et sans prendre aucune précaution

de défense, il appelait cette ville désarmée à un combat contre

l’Europe.

Plusieurs choses eussent rendu horrible cet événement. D’abord Paris

était encombré d’une masse immense de réfugiés, de toutes les parties de

l’empire.

Puis, les manufactures et fabriques nouvelles, qu’on y avait établies

sans précaution (celles surtout de produits chimiques) le rendaient

extrêmement combustible en cas de bombardement. J’en ai gardé un

souvenir cruel. Nous étions près d’une de ces fabriques, et, quand

quelques bombes tombèrent au faubourg du Temple, j’étais près de ma mère

mourante (et qu’on ne pouvait transporter). Une seule étincelle, tombée

là, nous eût brûlés vifs.

Voilà donc dans quelle horrible extrémité il nous jetait. Heureusement,

ses généraux se refusèrent à ce grand crime. Oudinot, Lefebvre,

déclarèrent qu’ils n’obéiraient pas. Et Ney, l’homme le plus populaire

dans l’armée depuis la retraite de Moscou, le somma d’abdiquer. On lui

apprit que le Sénat avait voté sa déchéance.

Il essaya encore d’abdiquer pour son fils. Mais personne ne fut pris à

cette ruse. On s’en tint à la capitulation, qui disait qu’il serait mis

dans une enceinte que choisiraient les alliés.

Humainement, mais très imprudemment, ils choisirent l’île d’Elbe, si

voisine de la France et de l’Italie.

En relisant les historiens, et même les non bonapartistes, je suis

frappé de les voir pour le tyran, contre ses généraux qui nous

sauvèrent. Ces hommes, dit-on, lui devaient leur fortune. Mais lui, que

ne devait-il pas à ceux qui, en Russie et ailleurs le protégèrent, lui

couvrirent si souvent le dos! N’importe, les narrateurs ne s’intéressent

qu’au grand coupable. C’est comme dans l’épigramme: «Ils pleurent sur le

pauvre Holopherne, si méchamment mis à mort par Judith.»

Histoire du XIXe siècle (volume 3/3) · 第 93 / 108 题