Napoléon avait l’esprit tellement faussé par la tyrannie, qu’il croyait,
après sa grande débâcle, que tous ceux qu’il avait insultés, durement
traités, lui resteraient fidèles.
Il s’étonna de tout; il croyait que son mariage autrichien, regardé par
l’Autriche comme le dernier abus de la victoire, et qu’il accomplit, on
l’a vu, si brutalement, lui répondait de son beau-père. Il eut une
surprise étrange et bien naïve, il faut le dire, à voir ce beau-père,
d’abord neutre, bientôt ennemi. C’était pourtant afin de ménager cette
amitié douteuse que, par deux fois (en 1807, 1812), il rejeta la main
des Polonais et profita à peine de leur enthousiasme. En vain, partant,
en 1814, pour la nouvelle guerre contre l’Allemagne soulevée et la
Russie, il crut ramener l’Autriche par la vaine cérémonie de déclarer
régente la jeune impératrice.
Tout lui échappait à la fois. En Espagne, il allait être réduit à
rappeler son prisonnier, Ferdinand VII.
En Italie, il fut fort indigné de voir Murat qui, sans souvenir de ses
griefs l’avait si bien servi, lui échapper et tâcher de se sauver seul.
Le pis, c’est que son fils même, Eugène, qui dans la retraite de Russie,
s’était très bien montré, fit la sourde oreille aux très pressants
appels de Napoléon dans ses dernières détresses.
La Hollande l’abandonna et s’affranchit. Donc, il se trouva seul, réduit
aux ressources de la France. Avec une prodigieuse activité, elle
constitua une armée de trois cent mille hommes, mais nullement semblable
à celle qui périt en Russie. Celle-ci, se composait de jeunes soldats,
mal exercés, avec une nombreuse artillerie, peu, très peu de cavalerie.
Donc, si l’on avait des succès, nul moyen de les suivre. Ajoutez qu’une
grande partie des ressources en tout genre de matériel était restée dans
les places éloignées, où l’empereur gardait d’énormes garnisons, dans
l’idée folle de revenir demain.
* * * * *
Jomini, qui était Suisse, et qui, maltraité, usa de son droit
d’étranger, se rangea près d’Alexandre, parle toujours de Napoléon dans
ses livres, avec respect, admiration. Mais je trouve dans l’excellente
biographie que le colonel Lecomte a publiée de Jomini, et qui donne ses
entretiens, ses paroles confidentielles, une explication naturelle de
ces dernières campagnes tant admirées.
L’empereur Alexandre avait remis à l’empereur d’Autriche la conduite de
la guerre contre son gendre, et François l’avait remise à Schwarzenberg,
bonhomme et grand seigneur, mais incapable général.
Chacun voulait l’aider, le conseiller.
Jomini, le moins satirique des hommes, nous donne sérieusement
l’amusante peinture de cette tour de Babel. Tous les états-majors de
toute l’Europe étaient là, proposaient leurs plans et souvent faisaient
rejeter les avis les plus raisonnables[116]. Bonaparte, qui avait tout
son conseil dans sa tête et ne comptait avec personne, avait mille
avantages. Ce qu’il risquait souvent, c’était d’être trop obéi. Les plus
hardis, dociles à la lettre et démentant leur caractère, ne prenaient
rien sur eux. Exemple: Ney à Bautzen n’osa s’écarter des heures fixées
et par cela entrava le succès.
[116] Voyez le colonel Lecomte, _Biographie de Jomini_.
Bonaparte, malgré son infériorité de nombre, s’en tirait bien, lorsque
Blücher, avec sa valeur étourdie rompit la ligne que l’empereur croyait
garder, et se joignit à la dernière armée que les alliés attendaient,
cent mille hommes menés par deux transfuges, Moreau, Bernadotte. Alors
de tous côtés, Bonaparte ne vit qu’ennemis.
Moreau certainement ne s’en faisait aucun scrupule, croyant défendre la
liberté du monde. Et Bernadotte avait à venger mille injures[117].
Leipsick fut ce qu’on peut appeler l’insurrection du genre humain. Il
n’y avait jamais eu une pareille unanimité.
[117] Comme en 1809, lorsqu’il lui joua ce tour de l’appeler trop tard
à la bataille pour le faire passer pour un lâche.
M. Lecomte me paraît avoir expliqué lumineusement cette immense bataille
où Schwarzenberg voulait _morceler l’armée_ alliée en cinq fractions
presque impossibles à réunir. Disposition tellement absurde, qu’on
aurait pu la croire dictée par Napoléon même.
L’empereur Alexandre crut, d’après Jomini, qu’il fallait grouper tout,
en s’unissant à Blücher et à Bernadotte. Mais le czar ne put vaincre
l’obstination de l’Autrichien qu’en le menaçant de se passer de lui,
d’opérer seul avec ses Russes.
Le 18 octobre, les alliés, fortifiés par Bernadotte et Benigsen,
accablèrent Napoléon. Si on eût cru Jomini, on eût occupé la seule route
de retraite qui lui restait, et on l’eût pris lui-même.
Grand bonheur pour l’Europe et la France même, qui se fût épargné la
double invasion et Waterloo.
Leipsick eut presque les effets d’une nouvelle retraite de Moscou. La
jeune armée y fut désorganisée, brisée, détruite dans la poursuite
ardente de l’innombrable cavalerie ennemie.
Cinquante mille Français couvrirent le sol ennemi de leurs cadavres.