On disait proverbialement: «Se sentir sûr comme au Kremlin.»

Moscou était une ville double ou triple. Outre ce Kremlin immobile,

plein d’églises, d’édifices publics, il y avait une Moscou de cent mille

âmes (les seigneurs et leurs serfs) qui s’en allait l’été; puis, la

Moscou marchande (de deux, trois cent mille âmes), qui restait toujours

pour recevoir les caravanes, les acheteurs. Cela était ainsi depuis des

siècles, depuis que les invasions tartares avaient cessé.

La Moscou fixe, orientale, des gros marchands, et la petite plèbe des

jardiniers qui cultivaient dans l’enceinte même à l’abri des remparts et

qui n’en bougeaient pas, c’était, on peut le dire, _la ville_. Les

seigneurs et leurs domestiques ne faisaient qu’y paraître, se voir

l’hiver, et faire leur sourde opposition à Pétersbourg; ils retournaient

l’été à leur véritable demeure, leurs splendides châteaux.

M. de Maistre, dans sa Correspondance, examine cette question bizarre:

«_Que ferait-on si le czar ordonnait de brûler la capitale?_» comme les

Anglo-Portugais viennent de brûler chez eux tant de bourgades, pour

arrêter l’armée de Masséna. Il ne répond pas à la question.

Un Hollandais, nommé Schmidt, vint proposer un ballon incendiaire pour

foudroyer et brûler les Français. Après la bataille de la Moskowa,

Rostopchine, nommé récemment gouverneur de Moscou, accueillit Schmidt,

et pour lui faciliter ses opérations, l’établit au château de Repnine,

ennemi violent des Français, et leur prisonnier d’Austerlitz.

A la Moscou marchande, fort effrayée, et si encombrée, qu’elle ne

pouvait pas fuir, mais mourir là, on faisait croire qu’on livrerait

encore une bataille pour la sauver.

D’ailleurs la ville entière avait foi au czar. Tout récemment, il y

était venu, et il avait reçu de ce bon peuple des preuves d’amour

inconcevables. C’étaient de vrais enfants, et ils avaient le cœur tendre

et naïf de l’enfant pour un père chéri. Non seulement ils donnèrent pour

la guerre tout ce qu’ils purent, et même au delà, mais ils voulurent

toucher, embrasser les pieds de leur czar. Il avait été reçu dans un

vaste jardin. Ils ébranlaient les grilles pour approcher. Il fallut les

jeter par terre. On se précipita. Le souverain, le peuple, se

confondirent comme dans un immense embrassement.

Histoire du XIXe siècle (volume 3/3) · 第 83 / 108 题