Les royalistes disaient que Bonaparte était «un être accidentel, un de
ces champignons, nés d’hier, qui doivent disparaître demain». En
attendant, ils tiraient, de leur mieux, parti du champignon. Par
Joséphine, ils se faisaient rendre leurs biens. M. de Maistre, leur
coryphée, avait obtenu de la cour de Russie, sa protectrice, la
permission de demander une entrevue à Bonaparte. Celui-ci ne répondit
pas, et ne voulut pas voir ce présomptueux intrigant.
Lui qui avait tant fait pour le parti rétrograde, épargné par deux fois
l’Autriche, relevé le papisme en 1802, il savait bien que ce parti
attendait, souhaitait toujours sa mort, sa chute[108], le voyait
volontiers enchaîné à la stérile Joséphine. Elle suivait partout
Bonaparte, qui ne cachait point son dégoût.
[108] Pendant qu’il était à Schœnbrun, il avait failli être assassiné.
Chacun prévoyait le divorce. Les sœurs y poussaient fort, mais
craignaient l’arrivée d’une princesse étrangère, voulaient lui faire
épouser une Française. C’était aussi l’idée des meilleurs courtisans,
entre autres de M. de Narbonne, qui croyait que Bonaparte ne pouvait
s’appuyer que sur la France. Les sœurs ménageaient cette affaire, bien
peu délicatement, menant sans cesse l’empereur à la maison de
Saint-Denis, le tentant par la vue de belles jeunes filles. On le
faisait arriver surtout au moment où la plus belle (déjà impératrice par
sa grâce majestueuse) distribuait aux pauvres les aumônes de la
maison[109].
[109] J’ai connu cette belle et vertueuse personne; j’ai eu tous ces
détails et par madame Augelet, dame de Saint-Denis, et par M.
Villemain, secrétaire de M. de Narbonne.
Cependant, à l’entrevue d’Erfurth, il eut l’idée d’un mariage avec une
sœur du czar. Mais la mère d’Alexandre, qui en eut horreur, se hâta de
marier sa petite fille à un prince d’Allemagne.
En décembre 1809, après Wagram, Bonaparte, qui avait si bien payé la
douteuse amitié du czar, par la Finlande et les Principautés, se crut en
droit cette fois de lui demander une autre de ses sœurs. Mais avant de
se lier à Napoléon, Alexandre eût voulu lui faire signer ce mot: «_Que
la Pologne ne serait jamais rétablie_», c’est-à-dire ôter aux Polonais
leur espoir dans la France, et enlever à Napoléon cette épée de Pologne,
que peut-être quelque matin ce dangereux ami pourrait lui porter à la
gorge. C’était lui dire: «Marions-nous, d’accord; mais, d’abord, quittez
cette épée.»
Napoléon y répugnait, sous prétexte de l’honneur de la France. Pour
avoir une princesse russe, il fallait donc qu’il mît dans la corbeille
la mort de la Pologne et sa propre humiliation. D’autre part, il
craignait que cette cour curieuse ne vît trop à travers les murs de
Saint-Cloud; il savait que l’impératrice mère exigeait que ses filles
lui écrivissent heure par heure tout ce qu’elles auraient vu.
Sans attendre le délai de dix jours, qui était convenu, il rompit, et
demanda une fille de l’empereur d’Autriche.
Grand éclat. C’était épouser décidément le parti rétrograde, dont
l’Autriche avait été jusque-là le principal représentant.
Tout était en lui contradiction. Il venait d’enlever le pape, et, pour
fortifier son ascendant sur l’Église, il pensionnait le clergé, créait
cinq mille cures de plus et des bourses dans les séminaires.
Mais, en même temps qu’il se décidait pour le vieux parti, pour
l’Autriche, il n’en traitait pas mieux la famille où il entrait. Il
n’avait qu’un but, se relever au moment où il sentait pâlir sa fortune.
Si l’on veut voir la disposition de l’Autriche pour ce mariage, qu’on
regarde à Versailles le médiocre mais très fidèle tableau, où le triste
François marche à sa première entrevue avec Napoléon. Marche? Non, est
traîné d’un mouvement mécanique, étranger à sa volonté. Ce spectre blond
et rose est quelque chose d’étrange et fait horreur. Automate lugubre,
où déjà on pressent le geôlier du Spielberg.
Ce fut un sacrifice humain. Marie-Louise, sous son éclat sanguin, et
sous sa fraîcheur de vingt ans, était comme une morte. On la livrait au
Minotaure, au grand ennemi de sa famille, à l’assassin du duc d’Enghien.
N’allait-il pas la dévorer?... Sa peau jaune de Corse, par la graisse
était devenue d’un ton blanchâtre, tout fantasmagorique. La fille du
Nord, une rose (un peu vulgaire, telle que Prudhon l’a peinte), était
effrayée du contact.
Tout fut noué avec une précipitation extraordinaire. La demande fut
faite le 7 mars. Le 8, le contrat fut signé. Le 11, le mariage eut lieu
à Vienne; ce fut le prince Charles, qui, avec la procuration de
Napoléon, épousa, c’est-à-dire eut le chagrin de livrer la victime,
comme une dépouille de sa dernière défaite.
Le 13 mars, éplorée, elle quitta son père et Vienne. Sur la route, une
sœur de l’Empereur la reçut et lui ôta sa dame autrichienne. Enfin,
après tant de fatigue, sur la route de Compiègne, elle rencontra
Napoléon, qui, sans respect des convenances, sans délai, s’empara d’elle
comme d’une proie.
Précipitation sauvage, et de nature à créer moins un lien qu’une
blessure dans la famille qui, malgré elle, sacrifiait un de ses enfants.
Blessure empoisonnée; il avait fait d’avance ce qui eût pu semer la
discorde, la défiance entre ses membres, proposant de donner la paix
sans condition si l’empire autrichien _était partagé_ entre ses trois
royaumes, ou si tout entier il passait à l’un des archiducs. Cette
proposition insidieuse, dans une autre famille, eût pu créer une
méchante tentation.
Il n’avait guère idée de la nature humaine, s’il crut que ce mariage
forcé apaiserait l’Autriche pour celui qui s’était montré si ennemi.
François le prit comme une humiliation nouvelle et ne le notifia aux
puissances qu’après deux ans, lorsque (par sa défection) il crut avoir
poignardé l’Empereur.
Napoléon de même, maladroitement poussa à bout, ulcéra le roi de Prusse,
qui ne put rentrer à Berlin qu’en condamnant à mort ses propres
partisans.
Ainsi s’accumulait la haine contre lui, contre nous, par toute la terre.
Et le pis, c’est qu’on ne prévoyait pas la fin de cette sauvage
tyrannie. On croyait beaucoup plus à ses succès nouveaux qui auraient
rivé les fers du monde.
Un envoyé prussien écrivit (sans doute à Hardenberg): «Napoléon va
soumettre l’Espagne, et peut-être vaincre la Russie, employant le
dernier moyen, l’insurrection des serfs.»